Survie

Burundi : SALVES : Imbroglio sous les décombres (IV) : un témoignage

(mis en ligne le 1er novembre 2004) - Vincent Corcères

Me voici de retour d’un bref voyage de 16 jours au Burundi. Ce qui j’y ai vu m’a beaucoup inquiété. En effet, mon dernier séjour remontait à juillet dernier, lors de l’attaque de Bujumbura par la coalition FNL/FDD [1]. Aujourd’hui, même si l’on entend nettement moins le canon qu’avant, la population vit sous un étrange paradoxe car la tension n’a jamais été aussi importante. Tout le monde sent qu’il va se passer quelque chose. Mais quoi ?

Sur le plan de la politique intérieure, la situation, bien que très confuse, ne porte pas à croire en un prochain coup d’État. Les élections ne peuvent qu’être reportées, bien que [l’actuel Président intérimaire] Domitien Ndayizeye affirme encore croire qu’elles pourront se tenir, et alors que, pourtant, son parti le Frodebu aurait de grandes chances de les perdre contre le CNDD-FDD (Centre National pour la Défense de la Démocratie)... Le représentant légal du CNDD-FDD lui-même, Pierre Nkurunziza, ne met pas d’huile sur le feu et laisse entendre qu’il accepterait un report. Actuellement, le seul vrai jeu trouble semble être le fait de l’Uprona  [2] qui, quoi qu’il en soit, perdra au moins le pouvoir...

Mais ce qui m’a frappé, c’est le retour d’un fort "ethnisme des campagnes", et ce, en particulier au sein de la population de Gatumba où je travaillais justement. La cité est un fief FNL bien connu et l’on sent que les idéaux du Palipehutu [3] y sont exposés, expliqués et défendus, dans des soirées pénombres. Pour beaucoup de mes interlocuteurs par exemple, le massacre du 13 août [de 160 Banyamulenge dans le camp de Gatumba] était nécessaire : " "Ils" allaient "Nous" massacrer. " Tout le problème réside dans ce "Ils" et ce "Nous".

Les Banyamulenge, (les "Grands nez" comme certains disent) auraient voulu tuer les Hutu de Gatumba. Donc le massacre était préventif (rhétorique Georges Bush). Nul besoin de chercher à faire valoir les faits, et en particulier que les victimes étaient essentiellement des femmes et des enfants. " Tu comprends, tout cela c’est de la politique, mais ils veulent nous attaquer, c’est sûr... "

Mêmes discours à Kanyosha, un autre grand quartier du sud de Bujumbura. C’est la première fois au cours de mes nombreux séjours que je sens la donne ethnique aussi palpable, au moins dans les grandes cités de la périphérie.

Et puis je me suis rendu sous escorte militaire au poste frontière de Kiliba, vers le Congo, et là toute la donne de la crise régionale m’est apparue crûment. En effet, alors que j’étais encore en territoire burundais, 60 soldats Mai Mai, pour certains de jeunes adolescents autour de 14 ans, se sont organisés de l’autre côté de la Rusizi, à 20 mètres de nous, nous mettant en joue. Les soldats Barundi qui nous accompagnaient ont fait de même en leur direction. Puis les Mai Mai ont commencé à crier et à chanter, on était au bord de la fusillade. Heureusement, le major qui m’accompagnait à fait mettre arme à terre et nous a demandé de fuir au plus vite. À cet endroit du monde, la moindre étincelle sera prétexte à tout faire exploser : c’est une évidence, l’avenir politique du Burundi n’a sans doute jamais été aussi dépendant de l’ensemble de la sous-région et en particulier de la situation au Congo, ce qui explique la pérennité du combat des FNL. Il faut encore compter avec les Interahamwe et avec l’ensemble du peuple hutu des quartiers pauvres, c’est-à-dire une grande partie du pays, sans oublier l’armée qui joue parfois elle aussi un vrai rôle politique...

En silence, la région est au bord du gouffre, le pays pourrait y tomber... Au milieu de tout cela, l’ONUB [la force de l’ONU au Burundi], est très visible dans le centre de la capitale. Cela pourrait être un espoir, mais il faudra que son mandat soit clairement exposé et que son comportement change...

Vincent Corcères

[1Deux groupes de rebelles hutu. Le second, les FDD, a rallié le processus de paix avec sa branche politique le CNDD.

[2L’ancien parti unique.

[3Première des rébellions hutu burundaises, dont la doctrine ethniste rejoignait celle qui a conduit le Rwanda au génocide.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 130 - Novembre 2004
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