Survie

Côte d’Ivoire : Fin de partie

(mis en ligne le 1er janvier 2005)

Si on voit quelque chose en Côte d’Ivoire c’est que la France ne peut plus éliminer facilement un président dont elle ne veut pas ou plus. Elle a déjà beaucoup à faire à maintenir “ses” présidents. Les troupes françaises se sont trouvées, en Côte d’Ivoire, face à face avec la population. Ce face à face aurait pu être évité. Quelles que soient les causes de l’attaque de Bouaké, cela devait d’abord se régler avec le pouvoir ivoirien. Il y a eu des bavures des rebelles contre les Français. L’armée française n’a pas immédiatement répliqué contre leur QG. Il y a eu des bavures des Français contre des Ivoiriens (on a parlé, entre autres, d’un Ivoirien abattu par mégarde d’une balle dans le dos). Le pouvoir ivoirien n’a pas immédiatement répliqué.

En donnant l’ordre de détruire “l’aviation” ivoirienne, Chirac a cédé bêtement au sentiment qu’il a envers un pouvoir africain, avec qui on ne parle pas, mais qu’on met au pas. Bêtise politique parce qu’il y avait une dizaine de milliers de Français en Côte d’Ivoire. On est stupéfié qu’il l’ait oublié. Ou alors il croit vraiment que les Africains sont des gens « joyeux » [1] et c’est tout. Ensuite il a choisi d’envahir militairement Abidjan, au lieu de mettre l’épée dans les reins aux forces ivoiriennes pour qu’elles protègent la population européenne, ce qui était parfaitement possible, mais moins “glorieux” (nos as tout-puissants au secours de nos pauvres concitoyens malmenés, quelle image !). C’est-à-dire que Chirac ne comprend rien à l’Afrique d’aujourd’hui.

Le résultat, c’est les morts ivoiriens qu’il a maintenant à expliquer. Dans un premier temps on a dit, bien sûr, n’importe quoi. Ce sont les gendarmes ivoiriens qui ont tiré dans la foule. Les gens étaient trop nombreux, ils ont péri étouffés. Ils se bousculaient sans doute pour voir le feu d’artifice des Français. S’il y a eu des gens piétinés dans la panique d’une foule sur laquelle on tire, ces morts sont évidemment dus à ces tirs.

On découvre hélas progressivement les dégâts. Femme décapitée (mais c’était, dit-on froidement dans la presse française, une « provocatrice », après avoir dit que c’était une invention des Ivoiriens). On finira par avouer un tir de grenade. Homme en flamme sur le pont. Il faut dire que l’accès du pont a été interdit par des tirs de canon à partir d’hélicoptère. Il a pu y avoir des « ricochets » disent les militaires sans rire.

Sur la route vers Abidjan quelques habitants se sont mis devant les chars. Ils ont été descendus, l’un d’eux a été écrasé. Les militaires, relayés par la presse (AFP) : « nous avons trouvé des embuscades ». S’il y avait vraiment eu des embuscades, selon ce que ce mot veut dire, il y aurait eu beaucoup de morts français et pas ou peu de morts ivoiriens. Il y a eu des barrages, pneus, bidons, gardés par des civils. La fameuse photo de Tienanmen, c’est simple : un malveillant s’est mis en embuscade. On trouve même, dans une dépêche de l’AFP, la phrase : « des soldats avaient visé des éléments armés dissimulés dans la foule de dizaines de milliers de manifestants ». C’est plus des as, c’est James Bond. À noter que ces « éléments armés » n’ont blessé aucun soldat français. Si un seul de ces derniers avait été égratigné par balle, j’imagine qu’il aurait fait en boucle tous les journaux télévisés pendant des jours entiers. Mais il faut dire que les Africains ne savent sans doute pas se servir d’une arme, ils ne savent que la brandir en hurlant, comme sur la couverture du bouquin de Smith.

Dernier truc, qui marche d’ailleurs près de nos médias, pour expliquer qu’aucune image ne soutient les assertions des militaires : on avait oublié les appareils photo, comme les grenades lacrymogènes apparemment. Mais à quoi pensent nos Rambos ? À rien. Quand on est en Afrique on n’a à se soucier de rien, parce qu’on n’a jamais rien eu à justifier. C’est ainsi qu’il ne reste au pouvoir français que la propagande pour expliquer son action en Côte d’Ivoire. Ou alors il faudrait avouer toutes les erreurs politiques [Lire aussi À fleur de presse].

Odile Tobner

[1Cf. Billets n° 131, Ils ont dit.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 132 - Janvier 2005
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