Survie

Rwanda, Congo Kinshasa : Imbroglio sous les décombres (VI) : une guerre au conditionnel... ?

(mis en ligne le 1er janvier 2005) - Sharon Courtoux

Depuis quelques semaines, les FDR (Forces de défense rwandaises) ont engagé une nouvelle initiative visant les milices FDLR (Forces de défense pour la libération du Rwanda), présentes en République Démocratique du Congo (RDC), sous divers sigles mais dans une même intention, depuis que leurs éléments ayant participé au génocide des Tutsi ont fui le Rwanda. Cette initiative a été clairement annoncée, des pièces justificatives versées au dossier, et elle est peut-être « tolérée ». Tournons les pages à rebours et posons nous quelques questions.

8 décembre 2004 : « Au lendemain d’une déclaration du Conseil de Sécurité qui enjoint le Rwanda à retirer ses troupes de la République Démocratique du Congo (RDC), la MONUC [force de l’ONU en RDC] indique qu’elle n’a toujours pas de preuves concrètes de la présence rwandaise en RDC mais qu’elle dispose de faisceaux d’indices nombreux et convergents, faisant état d’“une présence militaire armée, organisée, mais non connue”. » (www.un.org)

07/12 : « le Conseil de Sécurité exige du Rwanda qu’il retire les forces qu’il pourrait avoir en RDC [...], juge inacceptable la présence des ex-FAR et Interahamwe dans l’est de la RDC et salue le plan établi par les autorités congolaises sur leur désarmement et leur démobilisation... » (idem). Le Conseil « exprime sa très vive préoccupation devant les multiples rapports faisant état d’opérations militaires de l’armée rwandaise dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) et devant les menaces du Gouvernement rwandais à cet égard ». Il « reconnaît que la persistance des tensions dans l’est de la RDC porte atteinte à la paix [...] et en particulier que la présence des ex-FAR et Interahamwe y est une source d’instabilité, une menace [...]. Il considère que la présence armée et les activités d’éléments ex-FAR et Interahamwe dans l’est de la RDC est inacceptable et exige qu’ils désarment et se dissolvent sans tarder [dans la nature ?] en vue de leur rapatriement ou de leur réinstallation. » [1]

03/12 : Washington se déclare « profondément inquiet ». L’Élysée annonce que Jacques Chirac a exprimé sa préoccupation au président congolais, Joseph Kabila, au cours d’un entretien téléphonique sollicité par ce dernier. L’agence Reuters, citant des sources diplomatiques de la région des Grands Lacs, écrit que des troupes rwandaises sont entrées brièvement en RDC plus tôt dans la semaine, d’où elles se sont retirées à la suite d’une opération chirurgicale visant un objectif préalablement déterminé. Les sources diplomatiques n’ont pas fourni davantage de précisions selon Reuters.

02/12 : Le Conseil de sécurité tient une réunion extraordinaire à huis clos (convoquée à la demande de la RDC), au cours laquelle la France aurait obtenu l’adhésion de 13 des 15 membres de cette instance à une condamnation musclée du Rwanda pour sa récente intervention au Congo. La Grande-Bretagne s’y serait opposée, menaçant d’avoir recours à son droit de veto pour empêcher l’adoption d’une résolution allant dans ce sens. À cette occasion, les États-Unis seraient restés cois. La MONUC fait état d’indices de la présence de troupes rwandaises en RDC, le Rwanda dément l’information, Joseph Kabila annonce le déploiement de 10 000 soldats dans le Nord-Kivu, les États-Unis envoient un émissaire dans la région.

01/12 : Le président rwandais Paul Kagame affirme que les FDLR représentent un danger pour la sécurité de son pays, qu’il convient d’écarter, et demande : « qui peut le faire en dehors de nous ? » si la communauté internationale ne peut s’en occuper. Un officier congolais (anonyme) déclare à une agence de presse que des affrontements entre les FDR et les FDLR ont cours depuis une semaine. Interrogée, la MONUC répond qu’elle n’est pas au courant. La même MONUC juge « inacceptable et injustifiable » toute nouvelle menace dans un communiqué du même jour.

30/11 : Paul Kagame déclare au parlement rwandais son intention de ramener ses troupes au Congo pour traquer les miliciens.

27/11 : Le Soir de Bruxelles (Colette Braeckman, Les Rwandais reviennent au Congo) évoque une nouvelle stratégie qu’aurait adoptée Kigali contre les milices FDLR, celle des « frappes chirurgicales » : des interventions éclair visant des objectifs précis suivies du retrait de l’attaquant. L’information, qui circulait discrètement, ne semble plus soulever de doute parmi les observateurs de la région. À l’issue du sommet de la Francophonie, Paul Kagame, soulignant les maigres efforts de la communauté internationale depuis 10 ans pour le soulager de la menace, prévient qu’il agira dès qu’il l’estimera nécessaire. Le même jour, le présidents rwandais propose au président congolais plusieurs options (éteindre la capacité de nuire des FDLR de concert, ensemble sous un commandement congolais, ou en laisser l’initiative aux seules forces rwandaises), dont aucune n’obtient l’assentiment de Joseph Kabila.

25/11 : Kagame adresse un courrier au président de l’Union Africaine, dans lequel il est question d’une future intervention contre les FDLR. Lors d’une visite d’État au Sénégal, le président rwandais déclare à la presse : « Au moment approprié, nous prendrons certainement des mesures. »

24/11 : L’ONU met en garde le Rwanda contre toute attaque en RDC à la suite de la transmission par Kigali de ses intentions au représentant spécial de l’ONU au Congo, William Swing. Un porte-parole des FDLR affirme être au courant des intentions rwandaises depuis longtemps. Celles-ci auraient été clairement signifiées aux FDLR selon des sources de la région.

23/11 : Kigali avertit la MONUC à Kinshasa (par téléphone semble-t-il), ainsi que les ambassadeurs des États-Unis et de Grande-Bretagne au Rwanda, de l’imminence d’une intervention rwandaise en RDC.

17/11 : Selon un officier rwandais (anonyme), les FDLR ont lancé une attaque à la roquette contre le Rwanda (sur Ruhengeri et à proximité de Gisenyi). L’information est confirmée sur place. Selon les FDR, l’attaque est partie d’une position proche de celle des FARDC (Forces armées de la RDC), qui n’auraient pas su l’empêcher.

09/11 : Les FDLR déclarent qu’elles n’accepteront jamais d’être désarmées par la force. Cette déclaration fait suite à l’annonce par les FARDC de leur intention de traquer la rébellion avec l’aide de la MONUC. Les FDLR estiment de leur droit de défendre les « rescapés du génocide contre les réfugiés hutu dans l’est de la RDC ».

Le journaliste britannique Marc Doyle (http://news.bbc.co.uk), qui a parcouru le Kivu durant le mois de novembre, livre le message adressé par la MONUC aux FDLR tel qu’il lui a été confié par un représentant officiel de la force internationale au Congo : désarmez-vous volontairement, sinon on va vous chercher. C’est à ce message que les FDLR ont répondu par un refus catégorique d’obtempérer. Doyle rapporte ensuite l’avis d’un analyste militaire qu’il considère particulièrement bien informé sur la région. Selon ce dernier (qui demande l’anonymat [2]), la capacité d’organisation des FDLR serait excellente et elles agiraient sous un commandement militaire d’une qualité impressionnante, contrairement à l’avis souvent exprimé. Très motivées, très bien armées, elles seraient l’une des forces parmi les plus efficaces de la région, leurs chefs politiques disposant, de plus, de moyens de communication sophistiqués - des radios de haute fréquence [3]. Elles ne cachent par leur volonté de rentrer au Rwanda pour s’y installer comme parti politique à part entière, ce qui n’est pas recevable pour les survivants du génocide, commente le journaliste. Doyle pose la question : les forces de l’ONU (composées d’hommes qui n’ont aucune raison personnelle d’y risquer leurs vies) se battront-elles contre les FDLR ?

Remarquons ensuite que le Rwanda n’a pas caché ses intentions tout au long de ces semaines, qu’il les a au contraire livrées au monde entier à haute voix. Puis remarquons que, s’il semble osciller dans ses affirmations (j’y suis peut-être, je n’y suis pas, j’y vais si, sans doute, si vous n’y allez pas...), ceci correspond probablement à sa nouvelle stratégie que les Anglo-Saxons appellent « hit and run ». Quand il dit qu’il va y aller, c’est vrai. Quand il dit qu’il n’y est pas, c’est également exact. Quand il y est, il ne le dit pas. Remarquons que les réactions à cette situation sont tout aussi embrouillées. Dans la même journée, la MONUC affirme ne rien savoir ou n’avoir que des indices, et l’ONU incite Kigali à cesser de telles activités.

Examinons dans la foulée de ces remarques la thèse selon laquelle le Rwanda aurait reçu un feu vert implicite pour résoudre le « problème » des FDLR (c’en est un selon le Conseil de sécurité). Cette thèse se fonde sur des éléments non négligeables : l’absence de vocation des forces de l’ONU à se sacrifier dans une telle aventure (une source rapporte qu’un commandant de cette force inscrit ce manque de motivation parmi ceux qu’il est urgent de prendre en compte) ; l’absence d’une vision unanime en ce qui concerne les objectifs ultimes de l’action internationale (pour aller vite, les relations franco-rwandaises ne sont pas de même nature que les relations rwando-étatsuniennes, belges, britanniques... par exemple) ; la difficulté à continuer de laisser libre cours aux FDLR en raison du génocide des Tutsi rwandais que l’action internationale a laissé s’accomplir (un fait dont la réalité et la gravité font leur chemin dans les consciences du monde, contrariant l’espoir, chez certains, qu’il s’effacerait poliment) ; le peu d’enthousiasme des principaux acteurs internationaux à l’idée de régler directement le « problème » ; la considération que laisser au Rwanda, à ses risques et périls, l’essentiel de la tâche, est le moyen pour ces acteurs de s’en tirer au moindre coût possible.

Quelques questions encore - auxquelles nous n’avons pas les réponses. Vers la fin du mois de novembre, une source crédible, puis une seconde qui ne l’est pas moins, affirment que l’équipement en matériel de communication des FDLR serait fourni par la France et servirait à maintenir le contact de ces derniers avec des militaires français. Ces mêmes sources affirment peu après que les FDR auraient découvert la présence de militaires français dans le Nord-Kivu. Ou des mercenaires, comme d’autres le suggèrent ? Quoi qu’il en soit, ces annonces commencent à sortir à l’air libre et il serait inacceptable qu’il leur soit donné ou refusé crédit selon les règles du mensonge, des calculs, ou autres manipulations de la vérité, même croisées.

Sharon Courtoux

[1Leur réinstallation où, quand, comment, avec quel statut et aux frais de qui ? L’expérience prouve que les questions dont on laisse en suspens les réponses en trouvent rarement de satisfaisantes.

[2Non, les anonymes ne sont pas les membres d’une seule et même tribu. Toutes les tribus ont des anonymes en leurs rangs. Sans écarter la prudence, la qualité des appréciations de ces derniers est éclairée par la qualité de ceux qui les citent. En l’occurrence, incontestable.

[3L’avis de l’expert confirme celui d’autres observateurs de la région (souvent également discrets pour des raisons que l’on devine), notamment en ce qui concerne l’équipement des FDLR, auquel il faut ajouter l’équipement vestimentaire, en véhicules, et... en moyens financiers dont il convient de s’interroger sur les origines.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 132 - Janvier 2005
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