Survie

Comores : Reconnaître ses amis...

(mis en ligne le 1er mars 2005)

En novembre 1989, le président comorien Abdallah était assassiné lors d’un assaut de Bob Denard. En septembre 1995, son successeur Djohar, « ami de la France » mitterrando-pasquaïenne, était renversé au profit de Taki, « ami de la France » chiraquienne, quelques mois après le changement d’hôte à l’Élysée. Une crise cardiaque ayant terrassé Taki, Ben Saïd Massounde devient Président intérimaire, conformément à la Constitution. Le 30 avril 1999, le colonel franco-comorien Azali le renverse, avec l’appui de la DGSE [1] et du réseau de Bob Denard (notamment le capitaine Combo, ex-ennemi d’Azali). Chaque fois, la France affiche quelque temps des airs indignés...

En mars 2002, une parodie d’élection maintient Azali à la tête de l’État comorien, tandis qu’un processus constitutionnel confédéral transforme la République fédérale islamique des Comores en Union des Comores. Mais ensuite, les scrutins île par île sont largement défavorables au colonel : deux présidents d’île sur trois sont des opposants au régime azalien ; les assemblées insulaires ont des majorités hostiles. Rappelons que la quatrième île, Mayotte, est toujours sous occupation illégale de la France.

De multiples témoignages indiquent qu’au palais présidentiel, les consignes proviennent moins du « chef de l’État » que des Français qui l’entourent.

Chaque consultation confirmant le rejet par les urnes du clan Azali, le putschiste n’a de cesse de priver les îles des pouvoirs qui leur reviennent de par la constitution qu’il a lui-même mise en place. Le contrôle des forces de l’ordre, notamment. Ce régime désavoué sait tout de même qu’il y a une ligne rouge à ne pas franchir vis-à-vis de la population : ne pas céder l’acquis du 12 novembre 1975, jour où l’ONU a reconnu, par la résolution n° 3385, « l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores composé des îles d’Anjouan, de la Grande Comore, de Mayotte et de Mohéli. » Depuis cette date, l’occupation française de Mayotte est donc illégale en droit international.

Azali vient pourtant d’être reçu en France. C’est le premier président comorien à y effectuer une visite officielle depuis l’indépendance. Il explique, lors d’une entretien avec Tanguy Berthemet pour Le Figaro (02/02/2005) que l’Élysée lui répondait jusque-là : « La France ne fréquente pas de régime infréquentable ». D’une contre-vérité deux mensonges : les régimes des Sassou, Eyadéma, Déby, etc. ne sont pas fréquentables, et l’on ne voit guère les progrès qu’aurait faits le régime Azali pour le devenir (même si la barre n’est pas placée bien haut).

« La question de Mayotte demeure sensible. Pourtant aucune mention n’en a été faite par le colonel Azali au cours de son entretien avec Jacques Chirac à l’Élysée ce lundi 31 janvier, si ce n’est pour évoquer la question des visas exigés des ressortissants de l’Union des Comores qui veulent se rendre à Mayotte. » (Sœuf Elbadawi, RFI, 01/02/2005). « Nous nous sommes simplement entendus avec Jacques Chirac pour qu’il n’empêche pas une coopération », explique benoîtement Azali (Le Figaro, 02/02/2005). Il ajoute, concernant ceux qui tentent clandestinement la traversée : « Le vrai drame est que beaucoup de nos jeunes qui tentent cette traversée y trouvent la mort. Mais je n’ai pas de solution à apporter à ce problème. »

Comme nous le suggérions en conclusion du Dossier noir n° 19 [1], l’État français commet, par la « reconduite à la frontière » de ceux qui parviennent à Mayotte, des « transferts forcés de population », puisqu’ils ne franchissent aucune frontière reconnue. Selon les statuts de la Cour pénale internationale (CPI), cela relève du crime contre l’humanité (articles 7.1.d et 7.2.d). Cette Cour opère pour la première fois la séparation des pouvoirs politique et juridique en droit international : la France ayant ratifié ses statuts, en vigueur depuis juillet 2002, une plainte peut être déposée, sans passer par l’ONU, contre les autorités françaises qui se sont rendues coupables de ces exactions. Chiche ? Non ! Azali préfère venir quêter davantage de coopération : notamment médicale (il est allé visiter Mérieux à Lyon), financière (une aide bilatérale renforcée) et diplomatique, pour obtenir des aides multilatérales. Ce n’est pas Chirac qui va ménager sa reconnaissance et son appui à ce nouvel « ami de la France ». N’exagérons pas toutefois la « nouveauté » : moins d’un an après le putsch, un changement d’ambassadeur constituait déjà une reconnaissance internationale. Pour marquer un « nouveau départ », la France vient de nommer un nouvel ambassadeur (Journal officiel, 17/02/2005), Christian Job [2].

Pierre Caminade

[1Pierre Caminade, Comores-Mayotte : une histoire néocoloniale, Agone 2004.

[2Ex-directeur de cabinet du ministre de la Coopération Bernard Debré (1995), ce spécialiste de l’Outre-mer a été préfet de Wallis et Futuna (2002). Il a initié l’Accord particulier liant l’État français, la Nouvelle-Calédonie et Wallis et Futuna (fin 2003).

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 134 - Mars 2005
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