Survie

France : ’Mais que fait la police ?’

(mis en ligne le 1er novembre 2005) - Antoine Lecanut

Terrible témoignage que celui que nous livre Habib Souaïdia le 3 octobre sur les pratiques policières en France. Malheureusement trop long pour être rapporté in extenso dans nos colonnes, nous incitons vivement nos lecteurs à le lire dans son intégralité sur le site d’Algéria-Watch [1]. Rappelons qu’Habib Souaïdia fut officier des forces spéciales algériennes et, qu’à ce titre, il participa dans son pays à la ‘’lutte anti-islamiste’’ durant les années 90. Conscient des dérives du pouvoir algérien lors de la décennie qui ensanglanta son pays, il s’exila en France en 2000, obtint le statut de réfugié politique en 2001 et dénonça très courageusement la nature du régime militaire algérien dans son livre La sale guerre [2]. Le général Khaled Nezzar intenta contre lui un procès en diffamation à Paris, il fut débouté en septembre 2002. On peine à trouver les mots justes pour qualifier le témoignage qu’il fait de ce qui lui est arrivé le samedi 17 septembre 2005. Alors qu’il se trouve à la station de métro Châtelet à Paris, un groupe de policiers lui fait signe de s’approcher. Habitué à ce type de contrôle, il se dirige vers eux et fait mine de présenter ses papiers. Un policier le plaque alors brutalement au mur, mettant la main sur son arme. Il est menotté et fouillé avec une extrême brutalité. Alors qu’il proteste et demande ce qui se passe, il est plaqué au sol et frappé à coups de genou réguliers et incessants dans le dos et la colonne vertébrale par quatre policiers. Selon Habib Souaïdia, ce passage à tabac, alors qu’il était menotté et à terre, dura environ une demi heure. Il fut alors amené au poste de police de la station de métro Les Halles et accusé de rébellion. Il refusa de signer le procès-verbal qu’on lui présenta. Il fut ensuite obligé de se déshabiller intégralement devant une caméra. Nous passons ici l’ensemble des noms d’oiseaux, remarques et humiliations dont Habib Souaïdia fut victime. Vers 20h00, il est transféré au poste de police de Gare du Nord. Il peut voir un avocat commis d’office qui ne l’écoute pas et lui dit : « Ce n’est pas grave. De toute façon, vous devez rester vingt-quatre heures en garde à vue et demain ils vont vous relâcher ». Il passe la nuit dans une cellule avec six autres personnes. Le lendemain, on lui demande à nouveau de signer le PV, ce qu’il refuse. On le menace alors de prolonger sa garde à vue de 24 heures. N’y tenant plus, il finit par signer n’ayant qu’un idée en tête : sortir de ce cauchemar. Il est relâché dimanche 18 septembre vers 12h30 et on lui remet une convocation pour le 5 décembre 2005 au tribunal de grande instance de Paris. Comme le dit très bien Habib Souaïdia lui-même, « il n’est pas toujours facile d’être déraciné. Cela devient difficile lorsqu’on est humilié dans le pays a qui on a demandé protection et sécurité et qui vous a accueilli. Cela devient carrément pénible lorsqu’on est arrêté sans aucun motif par les représentants de cet État puis battu, humilié et mis en cellule durant 24 heures comme un criminel [...] J’ai été victime d’une séquestration abusive tout simplement parce que je suis un Arabe... » Une telle volonté d’humiliation rappelle les pires heures de la police d’après guerre, dont l’un des faits les plus horribles fut probablement les événements qui se déroulèrent le 17 octobre 1961, où sous les ordres du préfet de police de Paris Maurice Papon, la police française tua près de 200 Algériens lors d’une manifestation du FLN et jeta les corps dans la Seine. Le fait que ceci arrive à un homme tel qu’Habib Souaïdia, dont le courage et le combat pour les droits humains en font pour nous tous un exemple, nous émeut particulièrement. Mais il n’est que le révélateur de ce que subit toute une partie de la population vivant en France. Comment s’étonner ensuite que face à tant de mépris, certains se radicalisent et cherchent un échappatoire, certes vain, dans le communautarisme et les intégrismes de tout poil. Nul doute que la culture du chiffre et de la rentabilité du ministre Sarkozy tend à favoriser ce genre de dérives qui constituent le terreau de sa politique démagogique et sécuritaire. Selon le journal Libération [22/10], Habib Souaïdia a depuis porté plainte et la Commission nationale de déontologie de la sécurité, saisie par le député Vert Noël Mamère, a accusé réception de cette plainte le 14 octobre. Souhaitons que le procès du 5 décembre se retourne contre ceux qui l’ont intenté et qu’il donne l’occasion médiatique de dénoncer les disfonctionnements de notre police. Qu’Habib Souaïdia veuille bien trouver ici notre reconnaissance pour les combats qu’il a déjà menés, et notre soutien pour celui qui s’annonce.

Antoine Lecanut

[1www.algeria-watch.org/fr/article/div/ temoignage_souaidia.htm

[2Éd. La Découverte, 2001.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 141 - Novembre 2005
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