Survie

Le Tchad, berceau de la Françafrique ?

(mis en ligne le 1er avril 2006)

Le Darfour s’embrase (cf. Salve Darfour : nettoyage, village après village). Les tentatives de coup d’État se succèdent : la dernière, organisée le 14 mars, fut évitée de justesse. Les rébellions se consolident au Nord, à l’Est mais aussi, fait nouveau, dans le Sud du pays. Les désertions dans l’armée et au sein du clan présidentiel se multiplient. Malgré la nouvelle manne financière prélevée sur les revenus pétroliers pour renforcer son armée et sa sécurité [cf. Billets n°144], le régime d’Idriss Déby vacille.

Pour éviter le chaos dans un pays rongé par la guerre, deux décennies de dictature [1] et une inquiétante dégradation des conditions socio-économiques (le Tchad est aujourd’hui classé 173ème sur 176 pays en terme d’indice de développement humain (Rapport sur le Développement humain, PNUD, 2005)), les revendications de la société civile tchadienne semblent plus pertinentes que jamais. De très nombreuses associations locales se sont regroupées au sein d’un Comité de suivi de l’appel à la paix et à la réconciliation au Tchad pour faire entendre leur voie, proposer des alternatives et travailler à la mise en place d’un mécanisme institutionnel de transition à la fin du mandat actuel du Président et l’instauration d’un dialogue politique ; la mise en place d’une réforme du système sécuritaire et au lancement d’une démarche de réconciliation nationale et populaire www.initiative-paix-tchad.org.

Mais le pouvoir ne l’entend pas de cette oreille. Appuyé par la France par l’intermédiaire de son ambassadeur en poste à N’Djamena, Jean-Pierre Berçot, dont le zèle est critiqué jusque dans les services de la chancellerie [cf Communiqué des coopérants français paru dans Al Wihda, 26/03], Idriss Déby a tout organisé pour assurer sa troisième ré-élection le 5 mai prochain. De l’organisation d’un référendum truqué en juin 2005, pour modifier la Constitution, jusqu’aux pots de vin donnés aux futurs candidats pour assurer un minimum de “concurrence” (les principaux partis d’opposition, y compris le FAR de Ngarlejy Yorongar, ayant tous appelé au boycott), Déby n’a pas manqué d’imagination.

Rappelant, par la voie de son État-major des armées, qu’Idriss Déby est un « président élu et internationalement reconnu », la France prétend qu’elle ne défendrait pas le régime tchadien en cas de coup d’État [Le Monde, 01/04]. Ce serait sans compter sur le soutien indéfectible apporté à cet ancien élève de l’École de guerre de Paris, de « l’accompagnement de celui-ci au pouvoir » [Selon un ancien responsable en poste à la DGSE] en 1990 jusqu’au truchement des élections présidentielles en 2001 grâce au spécialiste français des fraudes électorales, Jérôme Grand d’Esnon. La base militaire Épervier, qui compte encore 1 100 soldats français, est aussi utilisée pour aider ce « président élu » à se maintenir au pouvoir, comme l’ont illustré l’intervention discrète des troupes françaises pour le protéger d’un complot nocturne le 14 mars dernier, le transport aérien quelques jours après du Président et de ses gardes du corps à bord d’un avion Transall, à Forchana [Le Monde, 01/04] ou encore, selon de nombreux témoignages sur place, le transport de troupes et de matériel militaire tchadiens de l’aéroport de N’Djamena jusqu’à celui d’Abêché, à proximité de la zone de conflit du Darfour, où la France dispose d’une seconde base militaire [2].

Enfin, il semble que l’ambassadeur Berçot ait joué un rôle actif auprès du président tchadien pour saper les efforts de dialogue entrepris par la société civile et les partis d’opposition en vue d’initier une période de transition, et maintenir coûte que coûte son poulain au pouvoir [Communiqué du FAR, 19/03]. « Qui d’autre que Déby avez-vous à me proposer ? », finit-il par lâcher à son interlocutrice abasourdie, Delphine Djiraibe, coordinatrice du Comité de suivi, venue lui présenter les propositions de la société civile tchadienne.

Si les anthropologues divergent sur l’espèce à laquelle appartient Toumaï, squelette de 7 millions d’années récemment découvert au Tchad, « berceau ou non de la civilisation » selon le Professeur Brunet, il est indubitablement le berceau de la Françafrique.

Guillaume Olivier

[1Celle d’Hissein Habré, de 1984 à 1990, puis d’Idriss Déby jusqu’à ce jour.

[2Un communiqué du SCUD du 24 mars fait également état de transport aérien français de troupes tchadiennes et de l’utilisation d’avions de surveillance et d’hélicoptères français pour suivre les déplacements des troupes rebelles et assurer un renfort en hommes et matériel tchadiens.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 146 - Avril 2006
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