Survie

Somalie : trois régimes autoritaires en un an !

(mis en ligne le 1er février 2007) - Jean-Loup Schaal

De plus en plus d’insécurité pour des populations menacées à la fois par les bombardements "aveugles" des américains, les inondations, la famine et les maladies. Lire aussi Billets n°152, Somalie - Éthiopie - Djibouti.

Conquête des Tribunaux islamiques

En octobre 2006, les Tribunaux islamiques avaient pratiquement conquis tout le Sud d’une Somalie emprunte à la dictature des chefs de guerre, laissant seulement au gouvernement de transition, "le secteur de Baïdoa". Il semble que le Puntland avait fait quelques concessions pour maintenir son autonomie et que le Somaliland ait réussi à se maintenir à l’écart.

La victoire des Tribunaux islamiques contre les "chefs de guerre" (récemment financés et armés par les Américains, et appuyés par le gouvernement de transition, qui les combattait récemment encore !), avait été obtenue grâce au soutien massif de la population qui ne supportait plus les exactions commises par ces bandes armées autonomes et incontrôlées (viol, vols, razzia, destruction de maisons, de villages...)

Sous prétexte d’un retour aux valeurs traditionnelles, les dirigeants islamistes extrémistes avaient aussitôt appliquée la “charia” d’une façon stricte : par exemple plusieurs cas d’exécutions publiques et immédiates, de personnes surprises à ne pas prier, ont été rapportés par des témoins. Agissant ainsi, ils se sont aliénés rapidement une majorité de la population qui les avait pourtant accueillis en libérateurs quelques semaines auparavant.

Majoritairement chrétienne, l’Éthiopie a toujours soutenu le gouvernement de transition, parce qu’elle redoute l’arrivée d’un régime islamiste en Somalie qui pourrait tenter de rallier ses propres populations musulmanes avec le risque de développer un conflit intérieur.

Assaut éthiopien

À partir du 24 décembre 2006, l’armée éthiopienne s’est lancée à l’assaut des forces des Tribunaux islamiques, avec le soutien d’abord discret des forces américaines. Après un bombardement aérien de l’aéroport de Mogadiscio le 25 décembre, les forces terrestres ont rapidement conquis le pays, prenant position dans la capitale le 29 décembre. Cette guerre éclair a fait de nombreuses victimes parmi les populations civiles somaliennes. Les dirigeants islamiques ont été aussitôt qualifiés de terroristes membres d’Al Qaïda. Reculant au Sud, ils ont été contraints de s’arrêter à la frontière avec le Kenya qui, obéissant aux "recommandations américaines", a empêché leur passage.

Forces US, avec un gouvernement de transition tout en finesse...

À partir de ce moment, les Américains sont entrés en action. Au moins un bombardier AC-130 a décollé à plusieurs reprises de la base US de Djibouti pour bombarder le Sud du pays au motif de traquer des terroristes dont ils ont donné les identités. En dépit de cris de victoire et bien que les informations soient contradictoires, il semble qu’ils n’aient pas réussi à atteindre leurs cibles. Mais ils n’ont pas épargné les populations civiles innocentes : le bilan est difficile à établir. Selon les informations reçues, on dénombrerait au moins une centaine de morts et probablement plus...

Ce terrible bilan n’a pas arrêté les militaires américains qui poursuivent leurs bombardements passant outre une timide condamnation internationale (peu médiatisée) : associations, gouvernement italien (Massimo d’Alema)...

Le président du gouvernement de transition a fait son entrée dans Mogadiscio début janvier 2007. Ses premières décisions ont été de décréter la loi martiale pour trois mois et d’interdire les stations de radio privées. Face à la pression internationale conduite en particulier par RSF, il a été contraint de revenir très rapidement sur cette interdiction...

Depuis le 20 janvier, on annonce le début du retrait des forces éthiopiennes : retrait véritable ou faux semblant ? Des observateurs affirment qu’il ne pourrait s’agir que d’un retrait « de façade », car les forces éthiopiennes maintiendraient des postes d’observation.

Plusieurs pays africains [1] ont donné leur accord pour participer à une force de maintien de la paix et de nombreux pays occidentaux s’accordent sur le fait qu’il faut financer la reconstruction. Au-delà des paroles, il ne semble pas que ces promesses soient suivies d’effets concrets à ce jour.

Les islamistes qui avaient appelé la population à la guerre sainte contre l’Éthiopie et qui ont été défaits ensuite, ont annoncé qu’ils allaient déclencher une vague de violence dans la capitale et dans le pays. La Villa Somalia, résidence du Président, a été attaquée au mortier. Plusieurs attentats à l’aéroport et en ville ont fait de nombreuses victimes, non seulement parmi les soldats éthiopiens, mais aussi parmi les civils somaliens. Va-t-on voir se développer une situation semblable à celle que subit l’Irak, avec l’émergence d’une guérilla organisée ?

Perspectives

En résumé, on peut dire que les deux décisions américaines majeures n’ont rien réglé et qu’au contraire, elles ont contribué à renforcer les haines et l’insécurité. Rappelons que la première décision avait été, en avril 2006, de financer les chefs de guerre et la seconde en janvier 2007, de bombarder les villages du Sud de la Somalie.

L’intervention armée éthiopienne a mis un terme aux ambitions des Tribunaux islamiques, mais elle a été généralement ressentie comme une invasion à caractère colonialiste par les populations somaliennes.

Les chefs de guerre ne manqueront pas de retrouver un certain pouvoir, dans la mesure où le gouvernement de transition a besoin de leur appui pour rétablir un minimum d’autorité. On a signalé le ralliement de certains d’entre eux, mais un ralliement est généralement assorti de compensations... lesquelles ?

Bref, les populations somaliennes subissent et continuent à subir :
- trois modes de régimes autoritaires et différents en moins d’un an ! La dictature des chefs de guerre, puis la Charia et enfin la loi martiale et des attentats aveugles, dans l’indifférence quasi générale.
- les effets ravageurs des inondations qui se poursuivent et le développement de la fièvre du Rift. Le mutisme de la France est impressionnant ! À part l’expression de sa préoccupation, le MAE est resté plus que discret. Par ailleurs et comme nous l’avons signalé (in Billets n°152, op. cit.), l’Érythrée qui soutenait les Tribunaux islamiques, commence à bouger contre l’Éthiopie. Nos correspondants à Djibouti nous ont signalé que des bruits de botte étaient perçus dans le Nord de Djibouti. Ces différents épisodes auront-ils aussi pour conséquence une reprise de la guerre entre l’Érythrée et l’Éthiopie ? C’est à craindre !

Jean-loup Schaal

[1Selon une dépêche de l’agence Reuters « L’Ouganda, le Malawi et le Nigeria ont promis des soldats. Le Mozambique et d’autres pays envisageraient aussi de participer à cette force. L’Afrique du Sud et le Rwanda ont pour leur part exclu tout déploiement. »

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 155 - Fevrier 2007
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