Survie

RDC : « Mixage » ambigu au Nord Kivu ?

(mis en ligne le 1er avril 2007) - Sharon Courtoux

Alors qu’à Kinshasa des combats ont opposé l’armée congolaise et la garde de l’ex-vice-président Jean-Pierre Bemba, au Nord-Kivu, la recomposition des forces armées ne semble pas tenir ses promesses.

Depuis février, la situation au Nord-Kivu (à l’est de la République Démocratique du Congo) a pris un tournant. Ce virage, qui n’améliore pas le sort des populations civiles, concerne la composition des forces en conflit. Le « mixage » de troupes dissidentes fidèles au général insurgé Laurent Nkunda [1] à des éléments des Forces armées congolaises (FARDC) a donné naissance à plusieurs brigades. L’une d’elle, baptisée Bravo, a été placée sous le commandement du colonel Makenga Sultani, issu des forces dissidentes. Cette opération a été menée à son terme avec l’accord du président congolais Joseph Kabila et l’intercession de Kigali.

Auparavant, les combats voyaient s’affronter les FARDC (auxquelles s’ajoutaient les combattants des FDLR [2] et des miliciens Maï Maï installés dans certaines localités) et les troupes de Nkunda. Désormais les troupes « mixées », notamment celles de la brigade Bravo, s’opposent aux FDLR. Les derniers combats en date ont débuté le 9 mars. Les troupes de Makenga ont été attaquées par des FDLR embusqués à Buramba (territoire de Rutshuru). Des dizaines de milliers de civils, fuyant l’affrontement, se sont réfugiés à Nyamilima. Selon les observateurs, les exactions et pillages qui ont suivi sont imputables à certains éléments de la brigade Bravo. Ces derniers ont par ailleurs tué des villageois les prenant pour des FDLR. Toutes les forces armées, et toutes les milices, doivent répondre de nombreux viols, rapines et homicides. Destiné à ramener la paix dans la région, notamment en se débarrassant des FDLR [3], le « mixage » ne semble pas près d’atteindre son objectif. Il s’accompagne de faits qui ne facilitent pas la lecture de sa mise en œuvre. – Mi-mars, des "combattants" rwandais se sont rendus aux casques bleus au Nord Kivu. Ils affirment avoir déserté les rangs du général dissident, expliquant qu’ils avaient été recrutés au Rwanda avec la promesse d’obtenir un emploi civil en RDC. Ils se sont retrouvés dans un camp militaire où des proches de Nkunda leur ont demandé de les rejoindre. On ne sait s’il s’agit d’un incident mineur, ou si Nkunda tente de grossir ses rangs avant les prochains mixages. – Les informations selon lesquelles les FDLR auraient lancé des bombes, à partir de la frontière de la RDC, sur Busasamana au nord du Rwanda, sont confirmées à Goma. Selon des sources crédibles, les services rwandais affirment n’envisager aucune réaction pour le moment. Il serait question d’une rencontre entre Kagame et Kabila à ce sujet, mais elle ne semble pas encore être inscrite sur les agendas des deux présidents.

Le site proche de Nkunda (kivupeace.org) insiste toujours sur l’absence d’aide à la brigade Bravo de la part de la Mission des Nations Unies au Congo. La MONUC est accusée de prendre partie, après avoir utilisé les FDLR contre Nkunda avant le « mixage ». Ce site appelle la communauté internationale, la France en particulier, à prendre position sur la question. Il évoque – en ce qui concerne le combat contre les FDLR – des difficultés engendrées par les liens entre habitants et ces derniers (mariages, mais aussi certains commerces, qui intéressent les populations misérables). Des témoignages rassemblés dans la région montrent que beaucoup ressentent une plus vive hostilité à l’égard de la brigade Bravo qu’à l’égard des FDLR, « avec qui nous avons appris à vivre ». En diversifiant les sources, on comprend sans difficulté que les groupes identitaires ne vivent pas la situation de façon identique. Les rwandophones en général, les Tutsi un particulier, ont davantage à craindre des FDLR que les autres groupes, qui redoutent davantage les "corps habillés".

De tout ceci, Kinshasa, accaparé par d’autres soucis, paraît loin. Comme les nombreux représentants de la communauté internationale que la capitale abrite. Qu’en est-il en réalité ?

Sharon Courtoux

[1Général insurgé depuis les événements de Bukavu en 2004, Nkunda commande les troupes dissidentes des 81ème et 83ème brigades qui l’ont rallié.

[2Forces démocratiques de libération du Rwanda, force armée opposée à Kigali comprenant des éléments ayant participé au génocide de 1994.

[3Qui seraient renvoyés au Rwanda, intégrés dans l’armée ou dans la vie civile, ou jugés pour des crimes passés s’il y a lieu.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 157 - Avril 2007
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