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Lire : Une guerre noire, Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994),

(mis en ligne le 1er mai 2007) - Victor Sègre

de Gabriel Périès et David Servenay

On passera rapidement sur les passages du livre qui présentent de manière un peu caricaturale, parfois erronée, les travaux antérieurs sur la question de la complicité de la France dans le génocide au Rwanda. On regrettera également qu’un certain nombre de témoignages de rescapés (concernant Bisesero par exemple) soit tout simplement passés sous silence lorsque les auteurs prétendent revisiter les faits. Ces derniers apportent un certains nombre de documents inédits (témoignages de militaires, compte-rendu de conseil des ministres restreint, échanges entre Mitterrand et ses généraux...), auxquels ils donnent parfois un peu facilement crédit, mais qui dans l’ensemble confirment les représentations et le rôle joué par les responsables politiques et militaires de l’époque.

Mais l’intérêt principal de l’ouvrage se situe à un autre niveau, qui complète et approfondit la notion de complicité. Il s’agit de l’enquête articulée autour de la notion de « guerre révolutionnaire » (voir encadré). Ce que montrent Périès et Servenay, dans le cas du Rwanda, c’est que cette ancienne colonie Belge n’a pas échappé à cette doctrine française. Le colonel Logiest, qui organisa la révolution « sociale » de 1959 et l’indépendance qui s’ensuivit, était secondé par un dénommé Marlière, en raison de sa formation à « l’école française ». Le nouvel Etat rwandais fut donc lui aussi façonné en vertu des principes de la « guerre révolutionnaire », dès sa création, et plus encore après le coup d’Etat de Juvénal Habyarimana. Après 1975, la formation des militaires rwandais est d’ailleurs progressivement reprise en main par les militaires Français, qui doteront notamment le pays d’une gendarmerie, en raison des capacités de ce corps en matière de contrôle des populations et de renseignement. Cette formation connaît un nouveau coup d’accélérateur avec l’implication des troupes françaises dans le conflit armé contre le FPR à partir de 1990, et l’apparition du COS (Commandement des Opération Spéciales) en 1992. La propagande génocidaire paraît notamment organisée en fonction des règles de ce que les Etat-majors appellent la « septième arme », la guerre psychologique, ou « guerre noire », qui donne son titre au livre.

L’efficacité du génocide doit donc beaucoup à ceux qui ont fourni, jusqu’au bout, un savoir faire hérité de la guerre d’Algérie, et qui, contrairement à ce qu’on a voulu un temps laisser croire, a manifestement été sans cesse perfectionné. Au point qu’un des militaires impliqué, Grégoire de Saint-Quentin, qui a par ailleurs récemment témoigné à la demande de la défense de Bagosora au TPIR, pouvait faire paraître en 1997, dans la Revue de la défense nationale, un article intitulé « Vers un retour de la guerre révolutionnaire ? ».

Victor Sègre

La « guerre révolutionnaire »
Cette doctrine, également nommée « guerre moderne  » ou « guerre antisubversive » est élaborée au cours de la guerre d’Indochine par Lacheroy et perfectionnée pendant la guerre d’Algérie par Trinquier. Inspirée des réflexions du théoricien nazi Ludendorff, elle entend gommer la distinction entre militaires et civils dans le cadre d’une lutte contre un « ennemi intérieur », et consacrer une part prépondérante au contrôle des populations, au renseignement, à l’action psychologique et à l’usage de la terreur. Écartés après leur tentative de putsch contre de Gaulle, les officiers porteurs de cette doctrine sont envoyés en Amérique du Sud et en Afrique pour fournir leur savoir faire clé en main aux régimes les plus criminels. Dans le cas de l’Afrique, ces régimes théoriquement indépendants sont, on le sait, étroitement contrôlés par l’Elysée. Leur constitution, calquée sur celle de la Ve République reprend notamment la possibilité de pleins pouvoirs au Président en cas de crise, mais sans les quelques garde-fous constitutionnels français. L’état d’urgence devient donc la norme et les méthodes sanguinaires de la guerre antisubversive, avec l’appui des instructeurs militaires français, le mode ordinaire de structuration de l’Etat et de règlement des conflits sociaux et politiques.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 158 - Mai 2007
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