Survie

Dossier Françafrique. La relève Sarkozy : rupture ou continuité ?

(mis en ligne le 1er juin 2007) - Loïc Kuti

Alors que Nicolas Sarkozy savourait sa victoire sur le yacht de son ami Vincent Bolloré, patron françafricain, bien connu de Survie, que penser des promesses du nouveau président qui, tout au long de sa campagne, a fustigé la politique africaine de Jacques Chirac.

Mai 2006, Bénin. Le Ministre de l’Intérieur est en visite officielle pour vendre sa politique d’immigration choisie. Une imposture puisque De Gaulle, en 1945 déjà, avait crée l’office national d’immigration pour recruter, à ses conditions, la main d’œuvre de la reconstruction, puis des Trentes Glorieuses. A l’occasion de ce voyage, Nicolas Sarkozy dénonce également la politique africaine de Jacques Chirac : « Il nous faut la débarrasser des réseaux d’un autre temps, des émissaires officieux qui n’ont d’autre mandat que celui qu’ils s’inventent. Le fonctionnement normal des institutions politiques et diplomatiques doit prévaloir sur les circuits officieux qui ont fait tant de mal par le passé. Il faut définitivement tourner la page des complaisances, des secrets et des ambigüités ». Quelques mois plus tard, il récidive. Se définissant comme « l’ami des africains », il s’engage, une fois élu, à mettre fin à la Françafrique et « cesser de traiter indistinctement avec des démocraties et des dictatures » [1].

Un soudain fossoyeur de la Françafrique qui n’hésitait pas, dans le même temps, à proclamer le rôle positif de la colonisation française : « La vérité, c’est qu’il n’y a pas eu beaucoup de puissances coloniales dans le monde qui aient tant œuvré pour la civilisation et le développement et si peu pour l’exploitation » [2]. ?

Foirfouille

Les discours de Nicolas Sarkozy, c’est un peu comme à la foirfouille. On trouve de tout. Un patchwork contradictoire destiné à séduire le plus large public possible. Ainsi, quand le candidat UMP dénonce les réseaux françafricains, il tempère aussitôt : « Aucun pays du Nord ne porte autant d’attention à l’Afrique que la France. Aucune nation n’a autant à cœur la stabilité, le développement, la réussite des pays du continent africain. » [3] C’est en partie vrai : la France a porté une telle "attention" au pillage de ses ressources qu’elle assure encore la "stabilité" des pires régimes. Quant au "développement et la réussite", regardons simplement l’immense misère qui frappe un continent pourtant si riche. "L’exigence de résultat", sans doute, rabâchée par M.Sarkozy qui poursuit au culot : « Il faut cesser de répéter que la France est présente en Afrique pour piller ses ressources car, à tout bien peser, c’est vrai, nous n’avons pas économiquement besoin de l’Afrique [...] La France est en Afrique avec des ambitions plus amicales » [4]. Et Nicolas Sarkozy de s’ériger en ardent défenseur des multinationales françaises : « Bouygues, Air France, Bolloré, n’ont pas besoin de la diplomatie française pour exister et se développer en Afrique. S’ils y sont dynamiques, c’est grâce à l’ancienneté de leur implantation, ils ont cru à l’Afrique avant beaucoup d’autres. C’est au talent de leur management et de leurs collaborateurs qu’ils le doivent et à eux seuls » [5] Cocorico ! Deux ans plus tôt, le même, alors Ministre de l’Economie, offrait plus d’un milliard d’euros de subventions aux entreprises françaises installées en Algérie, record historique. [6]

Raison de plus pour Martin Bouygues, témoin du mariage de Nicolas et de Cecilia Sarkozy, parrain de leur fils, de mettre à la disposition de son ami, le temps de la campagne présidentielle, son conseiller Afrique Michel Lunven. [7] Cet ancien ambassadeur de France au Gabon était le conseiller de Jacques Foccart, principal architecte de la Françafrique. Il fut également président de la COMUF (Compagnie des mines d’uranium de Franceville), filiale de la COGEMA, qui a laissé, en héritage de 40 ans d’exploitation intensive, quelques milliers de tonnes de déchets industriels nocifs. [8]

Sans parler des exportations d’armes qui ont représenté 30 milliards d’euros, entre 1996 et 2003, au profit principalement des groupes Dassault et Lagardère, avec les dirigeants desquels Nicolas Sarkozy aime afficher sa proximité.

Sarkozy entretient-il des relations avec des dictateurs africains ?

Omar Bongo [9]->http://www.dailymotion.com]]] par exemple, rencontré plusieurs fois pendant la campagne. "Frère Omar", bien connu des milieux politiques français pour sa "générosité", qui est à la démocratie ce que l’arsenic est à l’apéritif. Il déclarait en février dernier : « Avec Nicolas Sarkozy, il y a une différence parce qu’on est amis. Si demain il me renie parce qu’il est président, je lui dirai : ’’ce n’est pas sérieux Nicolas’’. [...] Je crois que le fondement même de la Françafrique restera, quitte à l’améliorer. » [10] Voilà qui nous rassure. Le président gabonais a été également une des premières personnalités à recevoir un appel téléphonique de Nicolas Sarkozy le soir de sa victoire (lire p Article plus loin ). Il pourra aussi s’enorgueillir d’avoir été quasiment le premier Chef d’Etat en visite officielle en France (le 23 mai). Est-il venu sceller la continuité de la politique de la France en Afrique ? Dans tous les cas, c’est un signal fort donné à la Françafrique. Un signal qui sonne comme une déclaration de guerre adressée aux démocrates africains, aux militants des Droits de l’homme et aux ONG. Nicolas Sarkozy est par ailleurs un ami de Denis Sassou Nguesso, parvenu à la tête du Congo par un coup d’État. Enfin, si Nicolas Sarkozy a critiqué l’accession au Pouvoir du fils d’Eyadéma au Togo, il n’a cependant pas mis fin, en tant que Ministre de l’Intérieur, à l’équipement et l’encadrement de la police togolaise par la France.

Pasqua, mon ami

Politiquement, Nicolas Sarkozy est l’héritier de Charles Pasqua, au réseau sulfureux (nébuleuse d’acteurs industriels, militaires, politiques et barbouzards) impliqués dans de nombreuses affaires de trafic d’armes, de corruption et de coups tordus en Afrique (affaire Elf, Angolagate, Marchiani, etc.). Même si l’actuel leader gaulliste a pris ses distances politiques avec Charles Pasqua depuis plusieurs années, leurs liens historiques sont forts. Charles Pasqua était le témoin du premier mariage de Nicolas Sarkozy. Il a joué un rôle majeur dans son éducation politique, à Neuilly-sur-Seine, dans les Hauts-de-Seine et au RPR. Nicolas Sarkozy se définissait dans les années 70 comme le « double » de Charles Pasqua et déclarait en 1983 : « C’est l’un des hommes les plus honnêtes que je connaisse » [11]. Il lui a certes ’’soufflé’’ la mairie de Neuilly-sur-Seine en 1983, mais ils se sont ensuite réconciliés. On soupçonne d’ailleurs Nicolas Sarkozy de l’avoir aidé à devenir sénateur en 2004, lui permettant ainsi de bénéficier d’une immunité parlementaire. Notons que certains collaborateurs (on n’a qu’un bras droit) de Nicolas Sarkozy sont des anciens de l’équipe de Charles Pasqua. C’est le cas de Claude Guéant, directeur de campagne de Nicolas Sarkozy. Énarque, ancien secrétaire général de la préfecture des Hauts-de- Seine et Directeur Général de la Police Nationale nommé par Charles Pasqua, Claude Guéant assiste aux entretiens de Nicolas Sarkozy avec les dirigeants africains. Citons également Michel Gaudin, ancien directeur de cabinet de Charles Pasqua au Conseil Général des Hauts-de-Seine. Il vient d’être nommé Préfet de Police de Paris. Il laisse son poste de Directeur Général de la Police Nationale à un ami d’enfance de Nicolas Sarkozy, Fréderic Péchenard. Pour finir rajoutons, Jean-Jacques Guillet, député des Hauts-de-Seine, président du groupe UMP au Conseil Général.

Soulignons également qu’en prenant la tête du Conseil Général du département en 2004, Nicolas Sarkozy a fait un hommage appuyé à Charles Pasqua auquel le Conseil Général a fourni une voiture de fonction avec chauffeur, ainsi qu’une secrétaire et des bureaux. Nicolas Sarkozy a lancé un audit général, mais les conclusions sont restées secrètes. D’après ce que nous avons pu lire, la politique de Nicolas Sarkozy n’était pas en rupture avec celle de son prédécesseur, hormis peut-être une baisse des dépenses sociales (suppression de 4000 logements sociaux et privatisation de crèches). [12]

Opaque pignons sur rue

Nous nous sommes également intéressés à la SEM Coopération 92, une société d’économie mixte financée par le Conseil Général des Hauts-de-Seine créée par Charles Pasqua, citée dans de nombreux ouvrages de l’association Survie pour ses actions ’’sulfureuses’’ en Afrique. L’objectif officiel de cet organisme est la lutte contre les inégalités Nord/Sud. Au moment où Nicolas Sarkozy prend la tête du Conseil Général, Coopération 92 était dirigée par Yan Guez, un ancien de la SOFREMI (officine de ventes d’armes), touchant 11 000 euros par mois et roulant en 4x4 de luxe de fonction. Les activités de Coopération 92 étaient opaques, aucun rapport sur le contenu et l’évaluation des projets réalisés n’était transmis au Conseil Général. Nicolas Sarkozy a remplacé Charles Pasqua à la présidence de Coopération 92 et lancé un audit financier mettant à jour de nombreuses anomalies (emplois fictifs, surfacturations, etc.). Il a cependant reconduit Yan Guez dans ses fonctions, demandant certes davantage de transparence. En juillet 2005, le parquet de Nanterre a lancé une enquête sur Coopération 92. Nicolas Sarkozy a démissionné quelques temps après, officiellement pour des questions d’emploi du temps. L’affaire suit son cours. L’actuel président du conseil d’administration de la SEM Coopération 92, Jean-Jacques Guillet, fut aussi le trésorier de l’officine pasquaïenne France-Afrique-Orient, opportunément dissoute quand on commença à s’intéresser à ses mouvements de fonds. Enfin, François Jay, son actuel directeur est un des conseillers de Nicolas Sarkozy sur les questions africaines. Un conseiller passé par le groupe Bolloré, l’Agence Française de Développement (AFD) et Afrique Initiatives (fondé par Michel Rocard).

Une dernière anecdote : en mars 2006, Nicolas Sarkozy demande au préfet d’Ajaccio de participer en grande tenue aux obsèques de l’homme d’affaires Robert Feliciaggi [13], assassiné en Corse. Il était à la tête d’un empire des jeux de hasard et de casinos en Afrique, héros en France de l’affaire du casino d’Évian, acheté pour une bouchée de pain et revendu avec une énorme plus-value une fois que le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua y eut autorisé les machines à sous. Il a été souvent cité dans les ouvrages de Survie à propos de blanchiment d’argent.

Résumons donc notre propos : Nicolas Sarkozy est un ami d’Omar Bongo et de Denis Sassou Nguesso. Il se félicite du rôle des multinationales françaises en Afrique. Il est conseillé par plusieurs anciens collaborateurs de Charles Pasqua. Mais il se déclare ’’contre la Françafrique’’. Cherchez l’erreur...

Loïc Kuti

- Retrouvez un dossier plus complet sur Nicolas Sarkozy et l’Afrique sur le site de Survie France, http://www.survie-france.org

[1Jeune Afrique, 05/11/2006

[2Meeting de Caen, 09/03/2007

[3Bénin, 19/05/2006

[4Jeune Afrique, 05/11/2006

[5Africatime, 20/05/2006

[6El Watan, 28/07/2004

[7La Lettre du Continent, 27/07/2006

[8Billets d’Afrique, septembre 2006

[9Voir notamment une vidéo de leur rencontre sur le site [http://www.dailymotion.com

[10NouvelObs, 18/02/2007

[11Nicolas Sarkozy ou le destin de Brutus, ouvrage collectif, 2005, p217

[12Nicolas Sarkozy, Frédéric Charpier, Presses de la cité, 2006

[13La Lettre du Continent, 10/03/2006

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 159 - Juin 2007
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