Survie

Cote d’Ivoire. LIRE. Chaud Cacao !

(mis en ligne le 1er juillet 2007) - Victor Sègre

L’ONG Global Whitness vient de publier un rapport intitulé « chocolat chaud : comment le cacao a alimenté le conflit en côte d’Ivoire », décortiquant l’utilisation de la filière cacao pour financer l’effort de guerre. On y retrouve quelques acteurs françafricains bien connus des lecteurs de Billets d’Afrique.

Le cacao, dont la Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial, constitue encore selon le rapport, la première richesse du pays [1]. Caisse noire historique du pays depuis Houphouët Boigny, la filière cacao est depuis toujours marquée par une grande opacité. Sa réorganisation et la nomination, par le FPI, de personnalités à la tête des institutions qui la composent n’a guère changé cet état de fait. Le rapport étudie plusieurs mécanismes de contribution de la filière cacao à l’effort de guerre.

Ainsi trois institutions de la filière cacao, l’Autorité de Régulation du Café et du Cacao (ARCC), la Bourse du Café et Cacao (BCC) et le Fonds de Développement et de Promotion des Activités des Producteurs de Café et de Cacao (FDPCC) ont, au début du conflit, apporté une contribution directe d’au moins 10,6 milliards de Francs CFA. Or le conseil d’administration de la BCC « comprenait deux représentants de la plus importante organisation professionnelle d’exportateurs, le Groupement Professionnel des Exportateurs de Café-Cacao (GEPEX) : le directeur général d’ADM Cocoa Sifca et le directeur de Dafci », proprieté, à l’époque, de Bolloré [2]. Interrogés par Global Whitness, les multinationales qui composent la GEPEX (les américaines ADM et CARGILL, la suisse Barry Callebaut et Tropival, filiale de la britannique ED & F Man Holdings Ltd) ont répondu ne pas être au courant, alors que les dons étaient publics, largement commentés et mis en scène dans les médias. Bolloré quant à lui n’a pas jugé utile de répondre.

Filières israéliennes

Le rapport étudie également les questions financières liées à la Caisse Autonome d’Amortissement (CAA), remplacée par la Banque Nationale d’Investissement (BNI) en 2004, et plus particulièrement les liens de cette dernière avec une étrange société de travaux publics, Lev-Ci. Dans son conseil d’administration figure l’israélien Moshe Rothschild, déjà impliqué et recherché au Pérou pour une affaire de trafics d’armes et pots de vins. Lev-Ci, dans laquelle la BNI est actionnaire, est la filiale de HTM Beheer BV, société immatriculée aux Pays-bas, officiant sous d’autres noms notamment en Sierra Léone. HTM Beheer a fourni des hélicoptères de combat au gouvernement ivoirien. La société contrôlant HTM Beheer ainsi qu’une cascade de sociétés écran, est immatriculée aux Antilles néérlandaises : son actionnariat reste donc anonyme.

Filières françafricaines

Des hélicoptères de combat ont également été échangés en 2003 contre du cacao grâce au français Christian Garnier, négociant en armes et directeur Afrique de la société Gambit Investment Ltd. Il était aussi, selon ses dires, conseiller militaire du président Gbagbo au moment de la transaction.

Christian Garnier, « ancien de Rhodésie, de la Centrafrique, du Tchad et des Comores », avait également négocié auprès de la présidence ivoirienne l’attribution de permis pétroliers et diamantaires pour des entreprises canadiennes, avec l’appui « de hautes personnalités ivoiriennes et françaises » (la Lettre du Continent du 16/012003). Gambit Investment Ltd est « une section dérivée de Sitara International Finance Holding SA », mystérieuse holding immatriculée au Luxembourg affichant « des avoirs financiers supérieurs à 4 milliards de dollars US ». D’après son site Internet, elle « représente un important fonds d’investissement international disposant de plusieurs milliards de dollars US ».

Au Nord aussi

Le Cacao a également été une « source de revenus substantielle » pour les Forces Nouvelles selon Global Whitness, qui estime que « depuis 2004, les FN ont dégagé en moyenne environ 15,1 milliards de CFA (30 millions de dollars US) par an de ce commerce ».

La production annuelle de cacao dans la zone contrôlée par les rebelles représente en effet 10% de la production nationale, et jusqu’à 3,6% de la production mondiale. A quoi il faut ajouter une partie du cacao récolté dans le sud et exporté par le nord, pour échapper aux taxes gouvernementales, moyennant bakchichs aux militaires des Forces Armées Nationales de Côte d’Ivoire (FANCI) et aux Forces Nouvelles. Celles-ci le reconnaissent d’ailleurs, de même que des observateurs de l’ONU le confirment. Il semble donc que seuls les militaires français stationnés dans la « zone de confiance », traversée par les camions, ne se sont rendu compte de rien. A moins qu’ils n’aient pas jugé utile d’en faire état. Une partie de ce cacao est expédiée au Ghana, dont les exportations ont presque doublé, mais surtout au Togo (qui exporte 4 fois sa production normale), via le Burkina.

Au centre de ce trafic se trouverait la société française Soeximex, filiale de la holding luxembourgeoise COFIDA, détenue par la famille Dagher-Hayek selon Le Courrier d’Abidjan du 5/10/05. Le même article signale que les activités commerciales de la Soeximex auraient été facilitées par le ministre RDR Adama Bictogo et par le Crédit Lyonnais. La Lettre du Continent (janvier 2006) avance également l’implication de l’ancien super-gendarme du GIGN Robert Montoya, qui possédait une société de négoce de cacao, Comotrans SA.

« Cela signifie qu’il aurait de fait soutenu les deux parties au conflit » commente le rapport, puisque Montoya a également fourni des hélicoptères, des avions de combat et des mercenaires au gouvernement ivoirien. Enfin deux sociétés de transport françaises seraient impliquées dans le transport du cacao : Getma (filiale de Necotrans) et Bolloré via ses filiales Saga (Côte d’Ivoire) et SNTB (Burkina). Merci qui ?

Victor Sègre

[1Selon certains observateurs, les exportations de pétrole l’auraient emportées sur le café et le cacao en 2006. Cf. Jeune Afrique du 6/08/06.

[2Bolloré a cédé, en août 2004, sa société de négoce Dafci au consortium ivoirien FRC-BNI-ACE-FGCCC (Fonds de régulation de contrôle, Banque nationale d’investissement, Audit contrôle expertise, Fonds de garantie des coopératives café-cacao) en échange de la gestion du terminal à conteneur du port d’Abijdan, obtenu de gré à gré.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 160 - Juillet Aout 2007
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