Survie

Sankara - Sarkozy. D’un discours à l’autre.

(mis en ligne le 1er octobre 2007) - Odile Tobner

Le hasard des dates permet de rapprocher deux discours, tous deux prononcés à l’ONU celui de Nicolas Sarkozy, le 25 septembre 2007 [1], et celui de Thomas Sankara, le 4 octobre 1984 [2]. Ce rapprochement nous est suggéré par l’actualité : Nicolas Sarkozy vient de prendre la présidence du Conseil de sécurité et nous commémorons ces jours-ci le vingtième anniversaire de l’assassinat, le 15 octobre 1987, de Thomas Sankara. À bien des égards le discours de 1984 est plus actuel que celui de 2007. Qu’on en juge : sur l’ONU, aujourd’hui, on en est encore aux vœux pieux : « Sa réforme pour l’adapter aux réalités du monde d’aujourd’hui est une priorité pour la France », alors qu’il y a vingt-trois ans le problème était posé en termes clairs : « Nous proposons également que les structures des Nations unies soient repensées et que soit mis fin à ce scandale que constitue le droit de veto. »

Sur les dangers encourus par le monde : d’une part, en 2007, l’enfoncement des portes ouvertes : « C’est à l’échelle planétaire qu’il faut poser et résoudre les problèmes du monde. Personne sur la Terre ne peut se mettre tout seul à l’abri des conséquences du réchauffement climatique, du choc des civilisations, des grandes épidémies. » ; d’autre part, en 1984, une proposition concrète : « Que tous les budgets de recherches spatiales soient amputés de 1/10 000e et consacrés à des recherches dans le domaine de la santé et visant à la reconstitution de l’environnement humain perturbé par tous ces feux d’artifices nuisibles à l’écosystème. »

Sur les malheurs du monde : d’un côté la crainte des nantis : « Les pauvres et les exploités se révolteront un jour contre l’injustice qui leur est faite », de l’autre la réalité de la tragédie : « Souhaitons seulement voir le Conseil admettre et appliquer le principe de la lutte contre l’extermination de 0 millions d’êtres humains chaque année, par l’arme de la faim qui, de nos jours, fait plus de ravages que l’arme nucléaire. »

Dans l’un et l’autre discours, à vingt-trois ans d’intervalle, il y a l’appel à un «  nouvel ordre mondial ». Celui de Nicolas Sarkozy est aussi vague que bien intentionné : « Je lance un appel solennel aux Nations unies pour qu’elles prennent en main la question d’une plus juste répartition des profits, de la rente des matières premières, des rentes technologiques ». Thomas Sankara est plus précis : « Il n’y a plus de duperie possible. Le Nouvel Ordre économique mondial pour lequel nous luttons et continuerons à lutter, ne peut se réaliser que si, prenant conscience de notre importance dans le monde, nous obtenons un droit de regard et de décision sur les mécanismes qui régissent le commerce, l’économie et la monnaie à l’échelle planétaire. »

L’un et l’autre trouvent des accents pathétiques pour décrire le désespoir de la misère et dénoncer la dictature de l’argent. En 2007, l’éternel constat est évident. « Je veux dire avec gravité qu’il y a trop d’injustices dans le monde pour que le monde puisse espérer vivre en paix. » Mais en 1984, cet humanisme de façade avait déjà été décrit : « Du reste, tous les nouveaux “maîtres à penser” sortant de leur sommeil, réveillés par la montée vertigineuse de milliards d’hommes en haillons, effrayés par la menace que fait peser sur leur digestion cette multitude traquée par la faim, commencent à remodeler leurs discours et, dans une quête anxieuse, recherchent une fois de plus en nos lieux et places, des concepts-miracles, de nouvelles formes de développement pour nos pays. »

L’implacable lucidité de Thomas Sankara réduit d’avance les trémolos sarkozistes à ce qu’ils sont : un bon coup de « com », un coup d’épée dans l’eau.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 162 - Octobre 2007
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