Survie

Les Aveux d’Apparat

(mis en ligne le 1er mai 2008) - Camille Méricourt

Les glissements du discours officiel français à propos du génocide rwandais ou l’exhibition d’un cynisme exalté et d’une réthorique déplorative.

« Hélas ! ». Un mot clé dans la bouche de Bernard Kouchner. Une espèce de sésame destiné à la fois à l’excuser en démontrant sa compréhension des choses, et à prouver sa profonde honnêteté en résonnant comme un aveu d’impuissance.
C’est donc un homme empli de bonne foi qui, n’ayant pu, hélas, se déplacer pour la commémoration du génocide des Tutsi du Rwanda, s’est fait remplacer par un conseiller, hélas mal rasé, et surtout très gêné aux entournures. On le comprend. Pourtant, le ministre n’a pas hésité à décevoir les attentes de la centaine de rescapés et militants présents, ni douté du message à leur délivrer par la voix de son subordonné. Flanqué d’une collègue qui a mâché son chewing-gum d’un air morne tout au long de la cérémonie, le conseiller a donc pris la parole d’une voix mal assurée : « Autant ne pas vous le cacher, le rapprochement nécessaire avec le Rwanda est encore loin, car entre nous, il y a les ordonnances Bruguière... », « ...et l’indépendance de la justice n’est pas un vain mot dans ce pays... ». « Lorsque nous avons rencontré Paul Kagamé à Kigali, l’entretien fut rapide : tant que ces ordonnances existeront, rien n’évoluera... ». « Pourtant, au nom du ministre, je tiens à être précis : il y eut bien UN génocide des Tutsi du Rwanda... dans lequel notre pays a sa part de responsabilité ... ».
Pour finir, s’excusant une dernière fois, le conseiller crut bon d’ajouter, non sans fierté, que monsieur Kouchner était « prêt à accueillir une délégation d’Ibuka », et ce « dès qu’un créneau serait trouvé…  ». Tout en défendant à son auditoire d’y voir un « lot de consolation » pour compenser l’absence de son patron.

Une rhétorique déplorative

Dans la somme de points de suspension du discours, chaque auditeur est prié de décliner alternativement les mots « malheureusement » (un adverbe cette fois, mais lui aussi consubstantiel au discours kouchnérien) ou « hélas ! », comme on l’a dit. En usant de cette rhétorique déplorative, M. Contini, tout à sa volonté de persuader l’auditoire que, cette fois, quelque chose avait vraiment changé, fut bien incapable de dire quoi, sauf à s’auto-convaincre que son ministre menait avec courage un combat dantesque contre d’obscures pesanteurs, et qu’en ce sens, il était le vrai ami et défenseur des victimes… Ainsi Bernard Kouchner doit-il « lui aussi » lutter contre des extrémismes et voit-il dans l’indépendance de la justice française une barrière entravant la route de son grand oeuvre diplomatique.
On pourrait s’amuser d’une telle mauvaise foi, si l’objet du combat de Survie était la seule restauration des relations diplomatiques avec Kigali. Mais ce discours contient déjà les termes d’une nouvelle approche rhétorique de la complicité française au Rwanda. Un recentrage très net du débat, qui amènera probablement la diplomatie française à prendre en charge une part de responsabilité, quitte à faire payer quelques lampistes militaires [1] ou à s’en décharger sur un mort (quand bien même aurait-il été à la tête de l’Etat). Nul doute que, après quelques péripéties, Paul Kagamé répondra présent. La nouvelle donne du Kivu [2] ne lui laisse guère d’alternative. Dans ce grand ménage de printemps, le rapport de la commission Mucyo risque de disparaître, et désormais tout propos non consensuel sera dénoncé et invalidé au nom d’une morale de façade qui ne peut se permettre une remise en cause des fondements de l’édifice, au nom de ce bon sens qui condamne tout discours qui manquerait de « mesure », et risquerait d’être « subversif » ou trop « militant ». En clair : au nom des bienfaits de la sacro sainte sagesse moderne qui a pour nom realpolitik. La realpolitik, comme le rappelait gravement notre ministre des Affaires étrangères, le 26 mars dernier, dans les colonnes du Parisien, «  c’est la différence entre signer une pétition ou être responsable de la politique étrangère »[Voir Billets d’Afrique n°168, p.12.]. Comment ne pas voir ici un cynisme d’Etat qui nie sciemment le troisième terme de l’équation : les communautés victimes de violences de nature étatique, à l’égard desquelles l’Etat français est au mieux, indifférent, et au pire complice ? Pourtant, en concédant une part de « responsabilité » - de simples « fautes » et autres petits aveux certifiés par la force de son expérience - l’homme courageux qui a la lourde charge de mettre en œuvre la politique « réelle » et « réaliste » du pays veut en finir une fois pour toutes avec la présomption de « complicité » de génocide au Rwanda, et couper l’herbe sous les pieds des « militants » qui accusent la France.

Une simple faute

Qui le blâmerait de ne pas scier la branche sur laquelle il est confortablement installé depuis quelques mois ? Et de fait, que peut-on dire à celui qui brandit avec ostentation le bouclier de son engagement sur place : « il m’a fallu marcher sur des crânes en bouillie… » [3] Des « fautes, hélas ! » accorde-t-il…
Quelle place peut prendre une « faute » dans l’échelle de la responsabilité d’une nation ? Se trouve-t-elle au même niveau que la simple erreur de jugement ? Au moins dans une dictée, une « faute » ne coûte jamais qu’un point. En la matière, le mot suffira-t-il à masquer aux Français l’obstination acharnée et coupable dont ont font preuve ses propres dirigeants de 1990 à nos jours ? Tout dépend de la manière dont les médias nationaux investiront le dossier.
Mais au fond, de quoi nous plaignons nous si Bernard Kouchner met tout sur la table ? Le problème est que, en aucune façon, le leurre d’un aveu d’apparat ne peut servir la remise en cause profonde d’un système, la Françafrique. Or, si notre objet à tous est de lutter contre la répétition de ce type d’événements et d’enchaînements, la vérité est affligeante : tandis que Bernard Kouchner, par la voix de Monsieur Contini semble abattu par les pesanteurs françaises, en notre nom à tous, nos soldats, ceux de la République une et indivisible, luttent encore ce mois-ci pour protéger Monsieur Déby et son panier de 25 000 crimes, pour ne citer que l’exemple le plus récent.

Un discours recentré

Cette nouvelle façon de tout mettre sur la table est bel et bien le signe de ce recentrage. Qui, il faut le noter, vaut à Bernard Kouchner d’être condamné assez durement par Pierre Péan et consorts. Il est vrai qu’après avoir dénoncé Paul Kagamé comme « le pire dictateur africain », un rapprochement diplomatique avec Kigali tend pour le moins au cynisme. Mais ces critiques sont fort à propos pour le ministre, car elles valident la « sagesse » de l’actuelle position française comme une garantie de son engagement personnel voire de son positionnement dans le camp de la vérité.
Dans le cadre de ce débat reformulé, la Commission d’Enquête Citoyenne ne change ni d’objectifs ni de credo : l’application de la justice. Dans ce contexte, et aujourd’hui plus que jamais, ses armes restent la qualité de ses expertises, l’argumentation et l’établissement des faits qui sous-tendent ses accusations, et, peut-être en tout premier lieu : sa capacité d’analyse pour dénouer l’écheveau complexe de la complicité avérée de la France.

Un cynisme exalté

Ces dernières années, l’association Survie fut le lieu privilégié de cette analyse, étayée par un immense travail de recueil de témoignages, d’enquête et de réflexion. Or le «  nouveau » discours diplomatique franco-rwandais illustre, dans son domaine, un évident tournant dans la communication françafricaine. Dorénavant, on exhibe un cynisme exalté : on n’a jamais autant promis d’en finir ici avec notre politique africaine, pour ne jamais autant appuyer et perpétuer celle-ci là-bas. Là-bas, c’est-à-dire en Afrique. La condition de ce cynisme est ce filtre invisible qui enserre le continent et le place dans un autre champ, celui d’un virtuel de bazar qui, en guise de toute explication, se résume dans un vocabulaire indigent meublé de quelques mots néocoloniaux qui neutralisent toute réflexion : « luttes tribales » « massacres ethniques », « combats ancestraux », « tradition guerrière ».
Or ce filtre de séparation entre l’Afrique et l’Occident n’a pas été supprimé. Bien au contraire. Pour en revenir au Rwanda, le négationnisme des mots, celui qui consiste à opposer aux victimes du génocide les victimes de la seconde guerre du Congo, ou d’user à dessein du pluriel en parlant des “génocides”, est appelé à disparaître. Car un autre négationnisme, plus subtil , se loge ailleurs : celui qui consiste à se reconnaître une petite part de responsabilité dans une chaîne événementielle éminemment « complexe ». Et ce « négationnisme subtil » a de beaux jours devant lui : il repose à la fois sur le consensus autour d’une nécessaire realpolitik, et sur le déni durable que suppose l’absence de la moindre empathie nationale avec les pays africains. En cela, les Rwandais ne sont que les victimes sacrificielles de nos ex-colonies. Tant qu’il faudra plus de 100 morts noirs pour déclencher une brève dans les médias, tous les aveux d’impuissance ou de responsabilité du monde n’y changeront rien. Les morts par massacres, crimes contre l’humanité, génocides, les morts de la pauvreté liée à la mondialisation ne feront qu’émouvoir cinq minutes à table, avant que la conversation ne verse sur un autre sujet plus gai. Car « après tout, on n’y peut rien : c’est comme ça, ainsi va le monde. »
Dans cet univers les Charles Millon, Bernard Kouchner et consorts pourront s’indigner et rivaliser de leur plumes dans des tribunes sans lendemain. D’autres tels les aventuriers de l’Arche de Zoé tâcheront de se bâtir une statue de héros, en s’inventant un devoir d’humanité. Encore une fois l’Afrique est une bonne proie. Ils trouveront toujours d’honnêtes médias pour s’émouvoir de leur action, car cette fois c’est magnifique, “des blancs sauvent de malheureux petits noirs”, au nom d’une vision très extensible du devoir d’ingérence. Mais cette vision tiers-mondiste du devenir de l’Afrique n’est, elle aussi, qu’une déclinaison de notre perception paternaliste du continent.
Le plus long scandale de la République se révèle au fil du temps être aussi le plus grand. Et s’il y a une urgence absolue à mettre à terre la Françafrique, c’est en France que doit se mener ce combat. Sans aucun doute, l’objectif de « Survie » se situe dans la remise en cause de cette République, qui en notre nom à tous, depuis 50 ans, suicide de force (sacrifie ?) l’Afrique et ses 980 millions d’habitants. (Cette lutte n’est pas une utopie. Et Survie a prouvé qu’en portant très haut la rigueur de l’enquête, la force de l’analyse qui en découlait devenait imparable.

Du sang et des larmes

Certes, le résultat de ce travail est loin d’être spectaculaire. Il recèle un labeur immense, bien moins séduisant que certaines actions militantes. Dans cette obligation de sérieux, se pose plus que jamais cette question fondamentale : « Que voulons nous ? ».
Avant toute chose, ne pas se tromper d’ennemi. La vérité ne se trouve ni dans le camp de la « militance », ni dans celui de « l’expertise ». Ces deux modes d’action doivent s’appuyer l’un sur l’autre. Sauf qu’en la matière, l’un doit être le combustible de l’autre. La question qui se pose dès lors à Survie, n’est pas de choisir entre les méthodes mais d’user avec circonspection de l’action pour ne surtout pas peser sur le trésor de l’association : l’implacable rigueur des enquêtes et analyses : son expertise. Toute autre ambition relèverait d’un quiproquo, d’une erreur d’aiguillage. Et comme on le voit avec le Rwanda, la lutte pour la vérité exige une certaine finesse…
Le 7 avril 2008 au soir, dans le sous-sol d’une église parisienne une femme rwandaise témoignait de la mort de ses proches en mai 1994. Une interminable litanie de noms, chacun suivi d’un commentaire : « Daphrose avec qui j’allais faire les bêtises et qu’ils ont laissé hurlante à moitié décapitée, Tharcisse qui m’a appris à jouer au foot et qu’ils ont percé avec une lance...  » A chaque portrait, la jeune femme fondait en larmes. Car la Françafrique c’est surtout cela : du sang et des larmes.
Dans les pleurs de chaque victime, dans la détresse de chaque immigré, dans le doute quotidien de chaque maman inquiète de ne pouvoir nourrir son enfant le lendemain, les débats de nos sociétés résonnent pour ce qu’ils sont : un luxe de riches, ignorant le sens du mot « urgence ».
C’est au nom de cette urgence qu’il n’y a aucune concession à faire, puisque “Survie” bénéficie de la plus fidèle alliée qui soit : la vérité. Tout l’enjeu est de la désenfouir pour la révéler au grand jour.

Camille Méricourt.

[1Comme commence à le craindre le général Lafourcade qui met en garde le gouvernement contre tout « lâchage »(Défense nationale et sécurité, mars 2008)

[2Le communiqué de Nairobi et l’accord de Bukavu en janvier

[3«  …… il y a eu les centaines de milliers de morts Tutsis et Hutus modérés, il y a eu ces bouillies de crânes sur lesquelles nous avons marché, il y a eu un génocide tellement semblable aux nôtres et tellement différent aussi, et il y a maintenant des soupçons aussi graves qu’insupportables pesant sur nous, sur notre armée, sur nos soldats », Bernard Kouchner/Défense Nationale et Sécurité Collective, Mars 2008

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 169 - Mai 2008
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
a lire aussi