Survie

Un nouveau premier ministre, pas de nouvelles perspectives

(mis en ligne le 1er mai 2008) - Sharon Courtoux

La nomination, le 16 avril, d’un nouveau premier ministre par Idriss Déby ressemble à une ouverture en trompe-l’œil alors qu’un des principaux opposants manque toujours à l’appel et que la sécurité n’est pas assurée.

Si Youssouf Saleh Abbas, le nouveau premier ministre à l’œuvre à N’Djaména n’est pas le plus décrié des politiciens tchadiens, il ne semble pas pour autant emporter l’enthousiasme de nombreux de ses compatriotes. Chargé de former «  un gouvernement d’ouverture », Youssouf Saleh y a placé quatre personnalités de l’opposition (issues de partis composant la Coordination des partis politiques pour la défense de la constitution, CPDC). Leur opposition au pouvoir en place n’est pas considérée comme étant particulièrement musclée. C’est ce gouvernement qui sera chargé d’engager des négociations avec les groupes rebelles actifs sur le territoire. Ainsi évite-t-on soigneusement le tant souhaité dialogue inclusif entre représentants de tous les mouvements politiques, des groupes rebelles, et de la société civile. La primature doit par ailleurs réanimer l’accord du 13 août 2007, signé par la quasi-totalité des partis politiques tchadiens, que le prédécesseur de Youssouf Saleh (Delwa Kassiré Coumakoye) avait laissé s’endormir… Rappelons à ceux qui affirment que le limogeage de Monsieur Coumakoye résulte de cet "oubli" et que le président Déby n’a rien entrepris pour inciter son premier ministre d’alors à s’en préoccuper.

Cet accord, qui a pour objectif affirmé le « 

renforcement du processus démocratique 

 », salué comme un premier pas positif, a cependant de nombreuses faiblesses.. Il en écarte notamment la société civile. Le Collectif pour le suivi de l’appel à la paix et à la réconciliation (CSAPR) [1] en a fait une remarquable lecture critique. L’encensement de l’accord de 2007 auquel on assiste ressemble davantage à une astuce peu subtile qu’à un acte de courage.

La situation telle qu’elle se dessine n’est pas porteuse d’espoir. La déception est lisible dans les yeux des Tchadiens. La commission d’enquête sur les événements de février, notamment en ce qui concerne l’opposant « 

disparu

 », Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte parole de la CPDC, fait du sur-place. La sécurité des opposants, des journalistes indépendants, des responsables de la société civile n’est toujours pas assurée. Le nouveau gouvernement dit d’ouverture n’est guère ouvert et rien n’indique qu’il empruntera un chemin différent de celui jusqu’ici suivi. Sans l’implication de la communauté internationale aux côtés du peuple tchadien, afin qu’il puisse choisir ses dirigeants grâce à des élections transparentes, nous pouvons craindre le statu quo (Déby ou éventuellement un équivalent) et ses convulsions.

Quant à la France, elle persiste et signe par la voix de la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Pascale Andréani. Celle-ci a salué l’entrée des quatre opposants dans le nouveau gouvernement tchadien en espérant « que cela permettra de donner une impulsion nouvelle au processus de l’accord du 13 août » et félicité l’« opposition républicaine » d’avoir accepté cette participation aux affaires. Elle ne semble pas avoir remarqué que le parti d’Ibni Oumar avait refusé cette participation, qu’au sein des partis l’ayant accepté le ravissement n’est pas unanime, et que les groupes rebelles auraient plutôt tendance à ricaner. Notre pays tourne toujours le dos aux sages recommandations de la société civile dont elle n’a cure. Le « 13 août », rien que le « 13 août », nous n’avons rien d’autre en magasin.

L’immense majorité des Tchadiens aspirent d’abord à la paix. Elle souhaite pouvoir choisir elle même ses dirigeants, avec l’espoir qu’il en résultera une vie décente. Pour mettre cela en place, il faut du temps (le temps bien géré est plus intelligent que le cynisme pressé !). Le temps coûte cher entend-t-on répondre à cette injonction à la sagesse. Nous répondons à notre tour que l’on a dépensé beaucoup d’argent au Tchad pour soutenir le pire : il convient maintenant de dépenser trois fois plus si nécessaire pour se racheter.

Sharon Courtoux

Youssouf Saleh Abbas

Youssouf Saleh Abbas, n’est pas un inconnu dans le monde politique tchadien. Directeur de cabinet du président Goukouny Weddey au début des années 80, ancien vice président de la conférence nationale souveraine en 1993, puis affilié au groupe rebelle MDJT (Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad) et durant plusieurs années opposant en exil en France, Youssouf Saleh a rallié le pouvoir actuel en 2006 avec un poste de conseiller en relations internationales du président Déby.

[1www.tchadactuel.com/communique. php ?2007/08/29/25-communique-de-presse-du-caspr-relativement-a-laccord-politique-du-13-aout-2007

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 169 - Mai 2008
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