Survie

Lumière sur la Chinafrique

(mis en ligne le 1er juin 2008) - Guillaume Fine

L’intérêt de la Chine pour l’Afrique n’est certes pas nouveau. Ses premiers fonds d’aide au développement existaient déjà dans les années 50. A partir de 1975, ils étaient devenus plus nombreux que ceux financés par les Etats-Unis. Mais la récente montée en puissance de ces financements, mais aussi du commerce sino-africain et des investissements privés, est une nouvelle donne.

La Chine affiche désormais une place de haut rang au sein des institutions internationales, affichant comme objectifs, la stabilité et le développement de l’Afrique. En témoigne la présence exponentielle de contingents chinois dans les forces de maintien de la paix des Nations-Unies ou encore la récente association de la Chine à une aide de 41,6 milliards de dollars allouée à l’Association internationale de développement [1].
Même modeste en volume (quelques dizaines de millions de dollars), cet apport financier n’est pas passé inaperçu ; d’abord en raison de son statut de nouvel arrivé dans le club des donateurs de la Banque mondiale (la Chine étant encore, il y a 10 ans, un pays emprunteur de l’AID). Ensuite, parce que cette décision confirme la montée en puissance de l’aide chinoise au développement, qui représente déjà près de 2 milliards dollars par an, soit plus de 10% de l’aide totale à l’Afrique (hors allègements de dette) [2]. Lorsque la Banque européenne d’investissement (BEI) se vante d’octroyer un prêt de 1,5 milliards d’euros pour l’extension d’un aéroport européen, la Chine finance, dans le même temps, l’installation de deux barrages hydroélectriques au Mozambique à hauteur de 2,5 milliards dollars.
Dans le sillage du « livre blanc sur la politique africaine de la Chine » et du sommet sino-africain de novembre 2006 à Beijing (qui avait remporté un franc succès puisque 48 Etats étaient présents, dont 28 chefs d’Etat sur les 53 appartenant à l’Union africaine), le président Hu Jintao a même clairement affiché son intention de doubler le montant de son aide à l’Afrique au cours des trois prochaines années. Une agence chinoise d’aide au développement est d’ailleurs envisagée, au même titre que l’agence française de développement (AFD), le DFID britannique ou l’agence canadienne de développement international (ACDI).

Sécurisation des matières premières

Or derrière la montée en puissance de cette APD chinoise, se cache un autre enjeu de taille : la sécurisation des matières premières, qui nécessite des prêts financiers (à taux préférentiels) aux pays richement dotés de ressources naturelles. Les pays pétroliers ou exportateurs de matières premières figurent d’ailleurs parmi les priorités de la coopération chinoise. Celle-ci bénéficiant surtout, en 2004 et 2005, au Soudan (1,3 milliards $), en Algérie (1,1 milliards $), au Nigéria (800 millions $) et en Angola (300 millions $). Le prêt de 9 milliards de dollars accordé, en janvier 2008, à la République démocratique du Congo en est une autre illustration. Il faisait déjà suite à un premier prêt de 3 milliards de dollars destinés au développement d’infrastructures et à un second de 2 milliards investis dans une mine de cuivre exploitée par un consortium associant la Gécamines et des entreprises chinoises.
Le volume financier de ces prêts laisse rêveur, et a surtout de quoi laisser les autres bailleurs de fonds, bilatéral ou multilatéral, à l’âge de bronze. D’autant que la séduction des pays bénéficiaires opère également sur l’absence de toute conditionnalité, Pékin étant en effet moins regardant sur le respect des droits de l’homme ou sur la responsabilité sociale des entreprises (RSE). Il a, par exemple, accordé un prêt de deux milliards de dollars à l’Angola alors que ce pays était sommé par la communauté internationale de rendre des comptes sur la disparition de quatres milliards de dollars de son budget. Il contribue également, avec les puissances occidentales, au pillage organisé des ressources minières de RDC, et attise le sanglant conflit du Darfour à travers un commerce (public ?) d’armes et de pétrole.
Les entreprises chinoises sont également les grandes bénéficiaires des fonds chinois en Afrique puisque ceux-ci sont quasiment tous liés à l’acquisition de biens et matériels chinois. En outre, plus d’un quart des marchés financés par la Banque africaine de développement et 15% de ceux financés par la Banque mondiale sont attribués à des opérateurs chinois. En moyenne 30% moins chers, ces derniers exécutent désormais plus de la moitié des grands travaux en Afrique [3]. Avec des délais d’exécution plus courts, des infrastructures « clé en main » pour une qualité se rapprochant des normes techniques internationales, ils découragent de plus en plus d’opérateurs privés occidentaux qui ne soumissionnent même plus dans les appels d’offres auxquels participent leurs concurrents chinois.
Ajoutés au commerce des marchandises, ces marchés de construction participent, en large partie, aux échanges sino-africains, qui ont été multipliés par sept entre 2000 et 2007. Avec un volume de 70 milliards de dollars, la Chine est ainsi devenu le premier importateur en Afrique et le second partenaire commercial (importations et exportations) derrière les Etats-Unis. Le président Hu Jintao a annoncé que le commerce sino-africain atteindrait même 100 milliards dollars en 2010, pour devenir le premier partenaire commercial.

1 500 milliards de dollars

En dernier lieu, ce sont les investissements privés chinois qui ont fait leur entrée remarquée en Afrique où la première population étrangère (non africaine) est chinoise.Selon un récent rapport de la CNUCED, l’investissement chinois en Afrique sub-saharienne atteindrait 1,6 milliards de dollars en 2006, soit 10% du total des investissements étrangers en Afrique, principalement dans les activités pétrolières et les mines. Par ailleurs, la montée en puissance des fonds souverains risque de changer la donne de façon radicale au cours des prochaines décennies. Fort de ses 1500 milliards de dollars de réserves de change, le gouvernement chinois a en effet placé une partie de cette somme dans de gigantesques fonds d’investissements (comme la célèbre China Investment Corporation, créée en 2007, déjà dotée d’un capital de 100 milliards de dollars) qui, avec la crise financière actuelle, rachètent progressivement des parts du capital des multinationales du secteur bancaire, énergétique ou minier... Pour reprendre l’expression d’Ambrose Evans Pritchard [4], « l’arme nucléaire financière » de la Chine risque fort de supplanter rapidement, et brutalement, les réseaux affairistes de papamadit…

Guillaume Fine

[1Lors de la conférence du 14 décembre 2007, la Chine a annoncé qu’elle s’associait au plan triennat de l’AID, institution de la Banque mondiale qui octroie des dons (à hauteur de 20%) ou des prêts à taux préférentiel (à hauteur de 80%) aux « pays les moins avancés » (PMA).

[2Cité par Jean-Raphaël Chaponnière, « Afrique, quand la Chine change la donne », L’Economie politique n°38, dont cet article reprend de nombreuses informations.

[3Cité par une étude de la DGTPE en 2007

[4Cité dans « Fonds souverains, prédateurs, sauveurs ou dupes ? », Le Monde Diplomatique, mai 2008.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 170 - Juin 2008
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