Survie

Au Tchad, « neutralité française » se dit « discrets mercenaires »

(mis en ligne le 1er juillet 2008) - Victor Sègre

Lors de la dernière offensive des rebelles tchadiens, le ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, a affirmé le 15 juin, depuis Abidjan, que la France « n’interviendra plus » dans le conflit tchadien : « Je le dis très clairement à nos concitoyens, aux Français (…) Nous ne sommes plus, de ce point de vue, ceux qui interviennent pour maintenir les gouvernements en place en Afrique. C’est terminé tout ça » (Interview à RFI, 15 juin). Il allait même jusqu’à prétendre que « la position de la France, (…) ce n’est pas de soutenir le gouvernement de M. Déby » (AFP, 15 juin), oubliant sans doute tous ses efforts de février dernier pour nous convaincre du contraire. Ses collègues du Quai d’Orsay, et le locataire de l’Elysée, s’en souvenaient sans doute, eux, de même que le président tchadien qui a aussitôt accusé l’Eufor de complicité avec les rebelles. La diplomatie française rectifiait aussitôt le tir : « La France, qui n’a pas vocation à intervenir militairement, reste vigilante sur l’évolution de la situation et réaffirme son soutien aux autorités légitimes tchadiennes » (communiqué du ministère des Affaires étrangères, 17 juin).

Simultanément, le journal Bakchich.com révélait qu’une quinzaine de mercenaires étrangers étaient venus renforcer la défense tchadienne : « À N’Djamena, la petite équipe est dirigée par un ancien du service Action de la DGSE, ex-compagnon de feu le mercenaire bien connu Bob Denard. (…) Ces drôles de touristes ont été recrutés via la société EHC (Earthwind Holding Corporation), immatriculée dans le Delaware, aux États-Unis. » [1] Cette société militaire privée, fondée en 1999 par d’anciens officiers de l’armée française, se flatte sur son site Internet d’utiliser du personnel provenant « majoritairement des ministères de la Défense et de l’Intérieur », et d’avoir notamment mené au Congo-Brazzaville une mission de formation et d’instruction auprès de la garde présidentielle de Sassou N’Guesso de juin 1999 à mai 2000. Autant dire que cette société n’est pas inconnue des services français…

Selon un autre article de Bakchich, pour ce qui concerne leur activité présente au Tchad, les mercenaires français « encadrent la garde présidentielle et le palais de N’djamena ». Pourquoi pas sur le front avec les « braves gars de l’Est » ? « Par précaution diplomatique au cas où il y a des blessés parmi nous ou pire, précise le chef de guerre. » [2] Cela ferait en effet mauvais genre : depuis avril 2003, la loi française est censée réprimer le mercenariat, ou plutôt, comme l’avait expliqué à l’époque la ministre de la Défense, « sanctionner [ses] excès », c’est-à-dire neutraliser les « soldats perdus (...) s’affranchissant de toute allégeance », selon les termes de Marc Joulaud, rapporteur du projet de loi.

Il faut croire que les chiens de guerre au service de Déby n’ont pas l’air trop « perdus » aux yeux des nombreux militaires français présents au Tchad, et que leur activité n’est pas jugée « excessive » par les autorités françaises…

Victor Sègre

[1Tchad : des mercenaires français au secours de Deby, par A. Sonpipet, Bakchich, 16/06.

[2Quand les rebelles avancent, c’est Déby qui trinque, X. Monnier, Bakchich, 22/06.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 171 - Juillet-Août 2008
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