Survie

Un témoignage à confronter

(mis en ligne le 1er octobre 2008) - Sharon Courtoux

Le rapport de la Commission d’enquête sur les événements survenus au Tchad du 28 janvier au 8 février a été rendu public le 3 septembre. Des témoignages sujets à caution écartent les déclarations du député de l’opposition, Ngarlejy Yorongar. La vérification de son témoignage est pourtant indispensable en raison des graves implications qui en découlent.

Peu tendre avec le régime en place, le rapport conclut aux responsabilités de l’armée tchadienne, notamment la garde présidentielle (donc, nécessairement, à celles du chef de l’Etat Idriss Déby) dans l’enlèvement d’opposants au régime, « l’utilisation disproportionnée et indiscriminée de la force » et dans de nombreuses exactions commises à l’encontre de la population civile. Il confirme que le seul centre opérationnel, le 3 février, date de l’enlèvement des opposants (Lol Mahamat Choua, Ngarlejy Yorongar et Ibni Oumar Mahamat Saleh disparu depuis lors) était la présidence – où se trouvaient des militaires français, un fait confirmé par le président Déby lui même [1]. Dans l’ensemble, le rapport pointe un Etat aux défaillances critiques. Il abandonne cependant en chemin les assertions du député de l’opposition Ngarlejy Yorongar, en manquant de les vérifier. Ces vérifications s’imposent pourtant, car les affirmations du député, si elles sont exactes, impliqueraient davantage encore l’Etat tchadien, mais aussi la France, dans les récents événements dramatiques.

L’opposant Yorongar affirme avoir été détenu, du 3 au 20 février [2], dans un lieu que la commission dit n’avoir pu repérer en dépit des indications, fourni par le député. Il affirme avoir aperçu les opposants Lol Choua et Ibni Saleh dans ce même lieu. Il poursuit en affirmant avoir assisté à l’arrivée du capitaine de police français Daniel Goutte dans la nuit du 5 au 6 février durant laquelle Ibni en aurait été évacué [3] - ce que Paris nie. Il laisse entendre par ailleurs que Paris aurait encouragé N’Djaména à procéder à son enlèvement en fournissant à Idriss Déby, grâce à des écoutes téléphoniques effectuées par des services français, des informations tendant à prouver sa collaboration avec la rébellion arrivée dans la capitale tchadienne. Le 12 février, la France a demandé des explications au Tchad concernant l’enlèvement des opposants. Pourtant, le 5 février, l’ambassadeur de France à N’Djaména Bruno Foucher a évoqué, devant des journalistes, « une connivence des opposants avec les rebelles, semblant ainsi justifier leur arrestation » (Le Figaro, 13 février).

Si tout cela est exact, la France en avait connaissance. Aurait-elle choisi de soutenir Déby quoiqu’il en coûte : dans « la crainte de voir s’installer à N’Djaména un régime soutenu par Khartoum » comme l’affirme Thierry Oberlé dans Le Figaro du 13 février ? Un argument souvent avancé par la France mais qui ne pèse pas lourd devant les résultats calamiteux de l’interminable soutien français au tyran tchadien.

Le rapport rendu public le 3 septembre, souligne, dans ses conclusions, des témoignages qui remettent en cause celui du député Yorongar. Certains sont très discutables [4] . Le plus grand nombre, notamment ceux recueillis au Cameroun, sont anonymes ; ils n’ont pas été confrontés avec les dires de l’intéressé. Tous tendent à prouver que le député n’aurait été détenu que quelques jours, voire aurait été immédiatement libéré suite à l’enlèvement dont lui-même, Lol Choua et Ibni Saleh, ont été victimes.

Mensonges ou réalité, la seule solution pour savoir consiste en une confrontation, réclamée par le député Yorongar. Amené sous bonne protection à N’Djaména, l’opposant pourrait également refaire le trajet entre son domicile et le lieu où il dit avoir été détenu, prouvant ou désavouant ses propres dires. Faute d’une telle procédure, il s’étalera sur le dossier, longtemps encore, une ombre artificielle.

Sharon Courtoux

[1La France ne pouvait rien ignorer de ce qui s’y préparait puis s’est mis en œuvre.

[2Date à laquelle il dit avoir été libéré avant de fuir au Cameroun.

[3Mort ou vif, cela n’est pas clairement indiqué.

[4Un témoin anonyme affrme avoir rencontré l’épouse de Yorongar – non auditionnée - qui aurait signalé la libération imminente de son mari.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 173 - Octobre 2008
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