Survie

Omar Bongo, l’agonie de la bête ?

(mis en ligne le 1er février 2009) - Raphaël de Benito

La répression de membres de la société civile menée, en décembre dernier, par l’entourage présidentiel cachait peut-être uu autre dessein. Un « complot du réveillon » qui visait à pousser vers la sortie un Omar Bongo de plus en plus fatigué.

C’est donc une simple lettre ouverte signée par Bruno Ben Moubamba au nom des acteurs libres de la société civile gabonaise et publiée sur Internet fin décembre qui aura mis le feu aux poudres à Libreville il y a quelques semaines.
Au-delà de l’arrestation inacceptable des principaux leaders de la société civile gabonaise, finalement libérés dans la nuit du 12 janvier, cette lettre ouverte, réquisitoire en règle d’un régime prévaricateur, aura eue le mérite d’éclairer d’une lumière crue la situation politique, sociale et économique du Gabon. Un état des lieux sans concessions après quarante années de pouvoir du président Omar Bongo dilapidant les ressources naturelles du pays, notamment le pétrole, mais aussi la forêt, pour son enrichissement personnel et celui de son entourage.
La réaction d’un clan du pouvoir à cette dénonciation de ses turpitudes a, en effet, donné la mesure de la bataille qui se joue à Libreville (et à Paris) pour la succession d’Omar Bongo. Un président affaibli, à la santé de plus en plus incertaine et dont on dit, à Paris, qu’il ne passera pas l’année.

Un trio infernal

La mise en place (voir encadré) et l’arrestation, dans une mise en scène anti-terroriste qui n’a trompé personne, des principales figures de la société civile ont été mené par un trio infernal : l’héritier auto-désigné, par ailleurs ministre de la Défense, Ali Bongo, André Mba Obame, ministre de l’intérieur et Alaba Fall Bosco, procureur de Libreville. Celui-là même contre qui une plainte pour corruption avait été déposée devant la Commission contre l’enrichissement illicite [1] par les animateurs des ONG dans le collimateur du pouvoir. Un clan déjà à l’offensive depuis l’automne après la visite d’Ali Bongo à l’Elysée et le limogeage de plusieurs gradés de l’armée pas assez dociles. Ce sont eux également qui ont pris en main le traitement du dossier de la plainte dite des biens immobiliers mal acquis, relancée, à Paris, par les ONG Sherpa et Transparency International. La lettre ouverte des acteurs libres de la société civile est donc venue perturber la marche triomphale du fils Bongo et ses lieutenants vers le pouvoir en cristallisant la frustration et le ras-le-bol des gabonais horrifiés de la perspective de voir un des rejetons d’Omar accéder à la tête du pays. Il faut dire que leur voracité à se payer sur le bien public, leurs méthodes, à bien des égards pires que celles d’Omar Bongo, agit comme un répulsif efficace. En témoigne, le 19 janvier, le « traitement » brutal de la mutinerie de la prison de Gros Bouquet, et le bilan des victimes bien au-delà de celui présenté par le ministre de l’Intérieur. Construite en 1956 pour 300 personnes, la prison de Gros Bouquet compte aujourd’hui environ 1400 prisonniers entassés dans les conditions que l’on imagine et dont peuvent témoigner les leaders de la société civile arrêtés en décembre dernier.

Mais outre la mise en lumière, chiffrée et argumentée, aux yeux de l’opinion gabonaise des détournements massifs d’argent public, c’est aussi quelques informations contenues dans la lettre ouverte et ne pouvant qu’émaner de l’entourage présidentiel qui a provoqué la colère du clan d’Ali Bongo et de sa sœur Pascaline Bongo, directrice de cabinet de son père et grande argentière du régime. Leur prise programmée du pouvoir s’appuie sur un groupe aux rôles bien répartis. Outre Pascaline, la marraine, et Ali, rêvant de lumière parce que depuis trop longtemps dans l’ombre de sa sœur et de son père, le groupe dit des « rénovateurs » compte également le ministre de l’Intérieur et copain d’enfance, André Mba Obame, Bosco Alaba Fall, le Procureur de la République et neveu du président, toujours prompt à embastiller sans jugement les contestataires et Blaise Louembet ancien Trésorier payeur général (TPG), ministre de l’Economie et qui à ce titre détient une clef du Trésor gabonais. L’entourage présidentiel a donc vu, dans la lettre ouverte, la main d’une des deux autres « chapelles » concurrente dans la course à la succession. Une concurrence pour le pouvoir qui les anime certainement plus que l’intérêt général alors qu’aujourd’hui encore, les citoyens emprisonnés en décembre dernier restent inculpés de « détention d’un document en vue de sa diffusion dans un but de propagande » et de « propagande orale ou écrite en vue de l’incitation à la révolte contre les autorités ». Celles-ci se gardant bien de répondre aux questions qui fâchent : où sont donc passées les recettes budgétaires de 2008 d’un montant de 2700 milliards FCFA (entre 4 à 5 milliards d’euros) ? Où sont donc passés les 14 000 dollars de PIB par habitant dans un pays peuplé d’un million d’habitants et dont plus des 2/3 ne vivent qu’avec moins de deux dollars par jour ? Dans les palaces les plus prestigieux de la planète où la famille a des comptes à l’année ? Dans des biens immobiliers, des jets privés et des bijoux aussi inutiles que somptueux ?

La tradition de la Françafrique

Quant à la France, les réactions publiques à ces arrestations se sont faites à minima. Le ministère des Affaires étrangères s’est contenté « de suivre attentivement la situation » malgré l’illégalité manifeste des arrestations. C’est davantage en coulisses que l’on s’est activé dessinant, une fois de plus, les lignes de forces existant dans la diplomatie française. En clair, c’est l’Elysée qui est à la manœuvre, dans la plus pure tradition de la Françafrique quand il s’agit d’organiser une succession dans un de ses bastions. Un territoire, qui plus est idéalement situé en bordure d’une région, le golfe de Guinée, riche en gisements pétroliers et théâtre d’une guerre économique mondiale. Gageons d’ailleurs, qu’à l’heure des choix, la France préférera fermer sa base militaire de Dakar plutôt que celle de Libreville.
Nicolas Sarkozy a donc envoyé, le 24 décembre, au Gabon, son conseiller Afrique, Bruno Joubert pour des entretiens avec Omar Bongo mais aussi avec deux opposants, Zacharie Myboto et Pierre Mamboundou. Deux figures politiques, pas vraiment virulentes, reçues à l’ambassade de France en présence de l’inévitable avocat Robert Bourgi (La Lettre du Continent n°556). Ce qui malheureusement laisse présager d’un petit arrangement entre amis françafricains sur le dos des gabonais. En tous les cas, il semblerait que l’Elysée garde plusieurs fers au feu alors qu’il se chuchote à Paris qu’Ali Bongo n’a pas la carrure pour succéder à son papa. En tous les cas, le ballet des émissaires se poursuit avec la visite récente à Libreville, le 27 janvier, de Louise Avon, chargée de mission de Sarkozy.
Bref, pour le Gabon, tous les ingrédients de lendemains désenchantés voire sanglants sont réunis après quarante ans d’un pouvoir clanique et kleptocrate, branché et perfusé par le meilleur de la Françafrique alors que Pascaline et Ali se targuent publiquement du soutien de l’Elysée. C’est l’immense gâchis dont parle cette fameuse lettre ouverte et que les Gabonais, engagés dans des mouvements sociaux toujours plus importants, refusent, avec force de voir se perpétuer. La France le sait-elle alors que 300 militaires du 1er Régiment des chasseurs parachutistes de Pamiers ont été envoyés au Gabon pour une mission de quatre mois ? A ce sujet, La Lettre du Continent (n°556) s’interroge : « Coïncidence des rotations sur les bases en Afrique ou principe de précaution ? ». Dans une interwiew à Ariege.news, les chefs du régiment ne cachent pourtant pas la nature de leur mission : « la protection des ressortissants français ».

Raphaël De Benito

Les devinettes franco-gabonaises
La Lettre du Continent : « Quels sont les Français qui ont concocté la stratégie d’embastiller les leaders des ONG gabonaises, le 18 décembre, avec le ministre de l’intérieur, André Mba Obame ? » Billets d’Afrique ajoute quelques indices : le 1er est un célèbre avocat parisien, pénaliste et avocat de la défense dans le récent procès Ferrara, le 2ème est auteur de nombreux best-sellers et spécialiste du terrorisme et à ce titre, expert auprès des pays membres du Conseil de sécurité de l’ONU et du Conseil de l’Europe.
Au rayon des devinettes franco-gabonaises nous rajouterons celles-ci :
Quel est l’avocat français qui a ouvert une galerie d’art fantoche à Paris et qui blanchit l’argent de la corruption au Gabon en achetant à prix d’or de pseudo-œuvres d’art gabonaises pour financer le train de vie de Pascaline Bongo ?
Quel est l’aéroport français par lequel transitent des masses d’argent gabonais vers les paradis fiscaux ?

[1Commission mise en place à la demande des institutions financières internationales auxquelles la société civile africaine reproche de donner de l’argent à des régimes africains sans aucun mécanismes de contrôle.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 177 - Février 2009
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