Survie

Qu’allait faire l’armée française au Rwanda ?

La face cassée de la République (épisode 6)

(mis en ligne le 1er février 2009) - Odile Tobner

Alors que se profilent les commémorations des quinze ans du génocide des Tutsi rwandais en avril prochain, nous rappelons, chaque mois, dans une série d’articles intitulée « la face cassée de la république » la complicité de la France dans cette tragédie. Ce mois-ci, la contribution d’Odile Tobner, président de l´association Survie

Le génocide des Tutsi au Rwanda, exécuté du 7 avril au 4 juillet 1994, est un de ces événements qui frappent de stupeur par leur horreur et par l’interrogation qu’ils suscitent. Comment cela a-t-il été possible ? A la base il y a une haine longuement mûrie et entretenue contre un groupe tout entier, attisée par la propagande. Des ouvrages savants [1] ont, avec une grande clarté, exposé la genèse coloniale de cet antagonisme greffé sur une structure sociale précoloniale et les manipulations politiques qui en étaient le but, avec toutes les conséquences qui s’ensuivront jusqu’à l’atrocité finale.
Les premiers colons allemands du Rwanda, de 1898 à 1916, passent pour avoir respecté la structure politique en place dans le pays, auquel ils imposèrent seulement un protectorat. Les Belges de 1916 à 1962 modifièrent insensiblement cette structure. D’une part ils développèrent l’antagonisme Hutu/Tutsi et lui donnèrent un contenu raciste à l’intérieur même du racisme colonial – les Tutsi étaient regardés comme une espèce de Noirs supérieurs aux Hutu -. D’autre part ils se servirent de la masse des Hutu pour faire pression sur le pouvoir Tutsi. Les velléités d’indépendance de ce pouvoir furent ainsi tenues en lice et lorsque, en 1961, la Belgique fut contrainte par l’ONU d’accorder l’indépendance au Rwanda, après une période de troubles qui voit des massacres de Tutsi et la fuite de certains d’entre eux en Ouganda, la république fut proclamée et le pouvoir remis à un président Hutu, Grégoire Kayibanda, censé plus docile sans doute.
En 1972, les désordres au Burundi voisin ont des résonances au Rwanda. Le Burundi, Etat jumeau, qui formait avec le Rwanda la colonie belge du Ruanda-Urundi, a connu, avec les mêmes populations, une histoire analogue, jalonnée de massacres survenus pour les mêmes causes d’antagonisme racial fantasmé. Ces massacres culminent avec la répression d’une tentative de coup d’Etat attribuée à quelques officiers et soldats Hutu, minoritaires dans une armée majoritairement Tutsi. Toute l’élite instruite Hutu est alors exterminée. On parle de cent à deux cent mille morts en quelques semaines. Au Rwanda voisin, en proie à une agitation qui fermente, menaçant les Tutsi, dont beaucoup prennent le chemin de l’exil, Juvénal Habyarimana, ministre de la défense, renverse Kayibanda en 1973, prétendant rétablir le calme.
C’est alors que la France entre en scène. Elle avait conclu avec le Rwanda indépendant, d’octobre à décembre 1962, des accords de coopération classiques, s’agissant d’un pays sous-développé de langue française, portant sur les domaines économique, technique et culturel. En 1975 le président Giscard d’Estaing y ajoute un volet militaire. L’accord particulier d’assistance militaire du 18 juillet 1975 stipule que « le gouvernement de la République française met à la disposition de la République rwandaise des personnels militaires français dont le concours lui est nécessaire pour l’organisation et l’instruction de la gendarmerie rwandaise ». Sur le plan diplomatique également Giscard d’Estaing s’impose au Rwanda. En 1979 le 6e sommet France-Afrique se tient à Kigali.
La politique africaine menée par Valéry Giscard d’Estaing mérite d’être examinée. Il s’est débarrassé certes de Foccart, pièce maîtresse du gaullisme, mais l’Afrique, pour lui, dont la famille a vécu pendant tout le vingtième siècle des revenus des sociétés concessionnaires en Oubangui-Chari, devenu Centrafrique, est un domaine aussi réservé et aussi important, spécialement sur le plan de l’exploitation de ses ressources.
C’est sous Giscard d’Estaing que la France étend son emprise militaire en Afrique aux ex colonies belges. Giscard d’Estaing devient président de la République le 19 mai 1974. Le 22 mai un accord général de coopération militaire est signé à Kinshasa entre la France et le Zaïre. Il stipule que « Les personnels d’assistance technique sont mis en place au Zaïre pour participer en qualité d’instructeurs à la formation du personnel militaire zaïrois et pour contribuer en qualité d’experts à l’organisation des forces armées zaïroises ».
Un article précise que « en aucun cas ils ne prennent part à la préparation ou à l’exécution d’opérations de guerre et de maintien ou de rétablissement de l’ordre ou de la légalité ». Cet article sera violé, en 1977 et en 1978 lors des deux guerres du Shaba. A la demande de Mobutu, devant la défaillance de l’armée zaïroise confrontée à l’offensive du FLNC, mouvement de Congolais réfugiés en Angola, ce sont des militaires français qui, en 1977, organisent directement la défense et transportent les troupes marocaines qui chassent les rebelles. Le 19 mai 1978, avec le retour en force du FLNC, les paras français de la Légion, précédant les paras belges, sont largués sur Kolwezi. Alors que les Belges se retirent quelques jours après, une fois l’évacuation des Européens achevée, les Français vont rester jusqu’au 16 juin pour « nettoyer » la région des éléments rebelles mêlés à la population.
Sous la présidence de François Mitterrand les liens avec l’Afrique des Grands lacs se resserrent. Un des plus gros scandales françafricains, celui du « Carrefour du développement », est issu de l’organisation du 11ème sommet franco-africain à Bujumbura au Burundi les 11 et 12 décembre 1984, qui a donné lieu à d’importants détournements de fonds.
En 1983 un amendement est apporté à l’accord d’assistance militaire de 1975 signé avec le Rwanda. Les conseillers militaires français serviront désormais sous l’uniforme de l’armée rwandaise et la clause de non participation à des opérations de guerre et de maintien de l’ordre est supprimée, sans pour autant que l’accord devienne un accord de défense. Un autre aménagement, en 1992 étendra à l’armée rwandaise l’assistance prévue initialement à la seule gendarmerie, ce qui était déjà depuis longtemps inscrit dans les faits.
François Mitterrand et son fils Jean-Christophe établissent des liens personnels avec la famille Habyarimana, au pouvoir au Rwanda, ces liens pèseront d’un poids important dans la décision présidentielle, en 1990, d’aider les Forces Armées Rwandaises, avec l’opération Noroît, à repousser les troupes des exilés du FPR dans leur assaut contre le régime Habyarimana. A partir de cet instant la France se trouvait immanquablement impliquée dans l’engrenage qui a conduit au génocide.
Invité en 1998 par la mission d’information parlementaire sur les opérations militaires menées au Rwanda de 1990 à 1994, à expliquer ce qui l’avait amené à conclure, en 1975, avec le Rwanda un accord d’assistance militaire, Valéry Giscard d’Estaing, répondit avec une arrogance dédaigneuse : « Je ne vois pas comment, ni au nom de quels principes constitutionnels, un ancien Président de la République pourrait avoir à rendre compte, devant une commission parlementaire, de ses actes ou d’une politique conduite par son gouvernement - ni même des analyses qui l’ont amené à orienter et susciter cette politique -. » Il est vrai qu’il avait perçu l’enjeu en disant : « D’éventuelles déclarations de ma part ne pourraient qu’accréditer, à tort, l’idée d’une continuité ou d’une logique de la fatalité dans l’enchaînement des faits qui ont abouti aux événements qui vous préoccupent. Une telle analyse d’une période de trente ans n’aurait à mon avis aucune signification. »
C’est pourtant la question essentielle, qui est régulièrement posée, avec bon sens, par le public. Qu’allait faire l’armée française au Rwanda ? On peut répondre qu’il s’agissait principalement de maîtriser l’accès aux territoires miniers de l’Est du Congo. L’obsession des matières premières est le motif, jamais dit, de la politique coloniale et néocoloniale depuis plus d’un siècle. Elle se focalise sur le Congo dans les années 70. L’accomplissement d’un génocide n’est qu’un effet collatéral de cette politique, un génocide par inadvertance en quelque sorte. Il y a eu des signes avant-coureurs ? Bien sûr, mais, si on n’a pas voulu les voir c’est que ce n’était pas le plus important, comme l’a fort bien dit, par inadvertance également, Mitterrand.
La Présidence française et la chaîne de commandement politique et militaire qui, dans la position qu’ils avaient au Rwanda – où rien sauf des enjeux impérialistes ne les obligeait à être – pouvaient prévenir le génocide et qui non seulement ne l’ont pas fait mais ont protégé jusqu’au bout le pouvoir génocidaire, ont engagé la France. Ce crime que nous portons tous doit être reconnu pour que la justice ait le dernier mot.

Odile Tobner

[1Dominique Franche : Rwanda Généalogie d’un génocide Tribord 2004

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 177 - Février 2009
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