Survie

Départements d’Outre-Mer

(mis en ligne le 1er mars 2009) - Odile Tobner

La sanglante guerre coloniale que la France a soutenue pour s’opposer vainement à l’indépendance de l’Algérie est dans toutes les mémoires. Les départements français en Algérie abritaient des citoyens français et une population autochtone au statut inférieur. L’éditorialiste du journal du FLN, El Moudjahid, était un certain Frantz Fanon né à la Martinique. Ses articles, réunis en volume sous le titre Pour la révolution africaine [1] , restent un bréviaire de la libération des peuples opprimés sous un joug colonial.

La fièvre de l’indépendance gagna tout l’outremer français. Elle fut jugulée aux Antilles, par la chasse aux militants indépendantistes, dont plusieurs des plus résolus eurent le bon goût de disparaître opportunément, tel le Guadeloupéen Albert Béville, Paul Niger de son nom de plume, mort le 22 juin 1962, en même temps que le député guyanais Justin Catayée, dans un accident d’avion, alors qu’il rentrait clandestinement en Guadeloupe où il était interdit de séjour. La départementalisation, accordée en 1946 à la revendication d’« égalité » posée notamment par Césaire - les esclaves, « libérés » en 1848, demeurèrent en effet des « sujets français » pendant encore cent ans - leur paraissait déjà une solution inadéquate.

Albert Béville disait : « L’étiquette « départements d’outre-mer » laisse entrevoir je ne sais quelle palpitation physique de morceaux de chair métropolitaine prospérant sous d’autres cieux avec une perpétuelle nostalgie du ventre originel ; elle recouvre une réalité, une entreprise très concrète, très comptable, très commerciale qui, au cours des siècles, ne s’est pas embarrassée d’inutiles scrupules, même si, par moments, elle s’est revêtue d’oripeaux engageants et de masques trompeurs. »

Les limites et les hypocrisies de cette départementalisation apparaissent aujourd’hui notamment dans la crise sociale que traversent la Guadeloupe et la Martinique. On voit que les vieux clivages coloniaux, hérités du passé esclavagiste et raciste, sont restés vivaces sous la défroque de la République française. Une société où les bagnards des plantations sont tous noirs indigènes et les préfets, juges, commissaires de police et autres gendarmes tous blancs métropolitains dit sa réalité sans discours, lequel n’est là que pour masquer la réalité.

Au moment où la départementalisation exhibe son caractère de fausse solution le gouvernement français veut faire accéder Mayotte, île de l’archipel des Comores demeurée sous gouvernement français, au rang de département français par referendum le 29 mars prochain. Outre que la France s’est maintenue à Mayotte contre les décisions de l’ONU reconnaissant l’indépendance des Comores dans leur ensemble, sa présence a créé une situation de crise permanente qui ne va aller que s’aggravant. Le cynisme qui consiste à revendiquer Mayotte comme territoire français tout en lui déniant les attributs de ce même territoire, au regard par exemple du droit de la nationalité, montre l’étendue de la mystification qui est à l’œuvre.

L’application de la loi française subira toutes sortes d’exceptions dans cet artefact territorial. Il va de soi que les représentants de l’autorité sont là aussi métropolitains pour encadrer une population étrangère à ce que Nicolas Sarkozy appelle « l’identité française », belle situation pour cristalliser haines et préjugés. Pour gagner l’assentiment d’une population vouée à la pauvreté on lui offre les ersatz d’un mode de vie dit « privilégié », dont sont privés les autres Comoriens et on l’enferme dans un bunker. Mais la France conserve son pied-à-terre dans le sud de l’Océan Indien. On a vu des politiques plus intelligentes. Ne parlons pas de morale.

[1Frantz Fanon, Pour la révolution africaine, 1964. réédité à La Découverte

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 178 - Mars 2009
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