Survie

Denis Sassou Nguesso ou la démocratie frappée d’obscénité

(mis en ligne le 1er mai 2009) - Jean-François de Montvallon

La récente et très courte escale de Nicolas Sarkozy à Brazzaville aura sans doute été, à quelques semaines d’une élection présidentielle qui n’ose dire son nom [1], l’occasion de prendre la mesure exacte des propos tenus récemment par notre ambassadeur : « Aujourd’hui, la paix et la stabilité sont revenues, mais l’État de droit et l’administration restent à perfectionner » [2].

Journaliste ayant dénoncé la corruption du régime, Bruno Ossebi, récemment éliminé, n’aura pas eu l’occasion de savourer ce retour à la paix et à la stabilité. Pas de chance… Quant à l’État de droit qui resterait à perfectionner, notre ambassadeur fait montre d’une exigence un peu rude car enfin, la perfection est-elle de ce monde ?
Aussi, plus simplement, tenterons-nous de mettre en évidence quelques légères anomalies susceptibles de discréditer cette future consultation à la légitimité de laquelle Denis Sassou Nguesso est, on le sait, très attaché. Le dernier recensement démocratiquement organisé au Congo remonte à 1992. La population avait été évaluée à 2,5 millions d’habitants. Le coup d’État de 1997 auquel a succédé la guerre déclenchée à Brazzaville (quartier de Bacongo), puis dans le département du Pool en 1998-1999, ainsi que les violences qui se sont poursuivies encore récemment, ont entraîné la mort de dizaines de milliers de personnes et le déplacement estimé de 500 000 autres.
Et pourtant, le recensement effectué en vue de l’élection-plébiscite de 2002 (90% des suffrages s’étant portés sur Sassou Nguesso), fait alors état d’une population de 3,5 millions d’habitants avec un corps électoral de 2 277 144 inscrits [3] (précision rassurante) qui, phénomène étonnant, est concentrée très majoritairement dans le nord du pays, la région d’origine du chef de l’État. Vous avez dit bizarre ?
La composition du corps électoral (si on ose dire) des régions du nord est, à vrai dire, assez particulière. On y retrouve, en effet, d’anciens militaires de Mobutu, ainsi qu’un grand nombre de génocidaires hutus ayant fait souche au Congo à qui ont été généreusement attribuées des cartes d’identité, en remerciement de leur rôle dans la coalition armée ayant assuré le succès du coup d’État de 1997 (voir plus loin).
Si on prend en considération le fait que la création d’une Commission électorale indépendante réclamée depuis des années relève de l’utopie, que les guerres successives ont entraîné la destruction de nombreux bâtiments administratifs et mairies avec leurs archives, que les cartes d’identité se vendent dans la rue au profit le plus souvent d’étrangers provenant de pays voisins, et que certaines régions du Pool ne sont toujours pas représentées à l’Assemblée nationale depuis des années, force est de constater que la démocratie est devenue au Congo-Brazzaville un mot obscène.
À tout le moins, on est en pleine confusion et on comprend mieux que Nicolas Sarkozy ait jugé bon d’apporter un peu de sérénité dans ce climat délétère en s’affichant aux côtés de Denis Sassou Nguesso.

Un peu d’Histoire

Denis Sassou Nguesso, apparaît pour la première fois sur une scène politique qu’il occupe encore quarante ans plus tard, en tant que compagnon de route de Marien Ngouabi qui va prendre le pouvoir à l’occasion d’un putsch militaire en 1968.
Chef des services de sécurité puis ministre de la Défense, il fera dans un premier temps cause commune avec Marien Ngouabi pour écraser dans le sang en 1970 une première tentative de coup d’État, puis en 1972 une seconde conduite par Ange Diawara qui fut le premier à dénoncer la main mise sur le pouvoir par une oligarchie bureaucratique militaire et tribale (Obumitri) regroupant des officiers originaires du nord du pays, c’est-à-dire outre Marien Ngouabi, Denis Sassou Nguesso, Yhombi Opango et quelques autres.
L’élimination d’Ange Diawara est un événement essentiel pour qui veut comprendre le comportement de Sassou Nguesso aujourd’hui, fondé sur la « fabrication » d’un antagonisme nord-sud reposant sur des « affrontements tribaux » qui légitiment à la fois sa conduite vis-à-vis de la population (moi ou le chaos ou si l’on préfère si ce n’est moi ce sera pire…), mais aussi toutes les idées reçues en Occident selon lesquelles les affrontements interethniques font partie de ces étranges coutumes qui poussent irrésistiblement les Africains à s’entretuer. Tout le monde y trouve son compte...
Mais, car il y a un mais, il faut savoir qu’Ange Diawara originaire du Pool, représentait en fait un ensemble de militants révolutionnaires qui, du nord au sud et de l’est à l’ouest du pays, partageaient le même idéal incarnant une possibilité de vivre ensemble, qui ne pouvait qu’être condamnée par avance. Circonstance aggravante, l’intégrité absolue des dirigeants exigée par Ange Diawara et ses partisans mécontentait fortement les chefs de l’Obumitri dont les tendances à l’embourgeoisement et à l’enrichissement illicite étaient évidentes aux yeux de tous. En 1977, Sassou Nguesso sera l’un des instigateurs, sans doute le plus actif, d’une double élimination en organisant l’assassinat dans des circonstances troubles du président en exercice Marien Ngouabi, et en faisant habilement endosser ce crime au prédécesseur de ce dernier, Massamba Débat, ce qui justifiera son exécution.

Des liens multiples avec la France

À partir de 1979, Sassou Nguesso prend le pouvoir et ne le quittera plus, à l’exception d’une parenthèse entre 1991 et 1997.
Il est acquis que, dès les années 1970, tout en pilotant avec le talent quelque peu sanglant que l’on sait son ascension vers le pouvoir, Sassou Nguesso a noué en France de multiples liens avec des décideurs politiques et économiques, s’imposant ainsi comme un partenaire essentiel du volet congolais de la politique de la France en Afrique.
De bonnes fées se penchent sur le début du premier « mandat » de Sassou Nguesso en 1979, puisque l’exploitation pétrolière repart à la hausse dans le contexte porteur du second boom pétrolier. Cette embellie prendra fin au cours de son deuxième « mandat » en 1985, année qui est marquée par l’effondrement des cours du pétrole. Le plan d’ajustement structurel imposé aux finances du pays par les institutions financières internationales, va entraîner une politique d’austérité dont la population sera la première victime. La corruption qui se répand comme pratique de gouvernance achève de détruire l’image d’un gouvernement contre lequel sont dirigées de premières manifestations.
Le troisième « mandat » de Sassou Nguesso candidat unique réélu en 1989, sera de courte durée. Le discours du président Mitterrand en juin 1990 lors du 16e sommet France-Afrique de la Baule, qui prône le multipartisme, cadre mal en effet avec les pratiques politiques congolaises.
En août 1990, un groupe d’opposants en vue, dont Bernard Kolélas, publie une lettre ouverte dénonçant le caractère policier du régime, demandant l’instauration du multipartisme ainsi que l’organisation d’une conférence nationale. Sous la pression conjuguée de grèves et d’une forte mobilisation des intellectuels et des Églises, Sassou Nguesso est contraint, début 1991, de tenir cette conférence nationale qui tourne rapidement au procès du régime, les attaques se concentrant sur le chef de l’État.

Un trio infernal

Va suivre alors une courte période de transition destinée à préparer un processus électoral qui sera élaboré dans la douleur, sous la pression de l’armée, provoquant ainsi les premières violences urbaines.
Le premier tour de la présidentielle de 1992 place en tête, devant Bernard Kolélas et Sassou Nguesso, un homme politique chevronné, Pascal Lissouba, exmembre du gouvernement Massamba Débat, et précédemment emprisonné à ce titre [4].
Entre les deux tours, Sassou Nguesso se rallie à Pascal Lissouba et appelle ses électeurs à voter pour ce dernier en échange d’une entrée de son parti, le Parti congolais du travail (PCT), au gouvernement. Pascal Lissouba remporte nettement le second tour avec 61% des suffrages exprimés, au terme d’une élection jugée honnête par de nombreux observateurs. C’était une grande première, et hélas à ce jour elle le reste…
Sassou Nguesso n’ayant pas obtenu une présence suffisante de son parti au sein du gouvernement Lissouba, va s’allier à Kolélas faisant ainsi basculer la majorité à l’Assemblée nationale que Pascal Lissouba se verra contraint de dissoudre. S’ensuit une situation insurrectionnelle entraînant des affrontements dans la rue entre les partisans de Kolélas-Sassou et ceux de Lissouba.
À compter de cet instant, Pascal Lissouba sera confronté à des opérations de déstabilisation, orchestrées au Congo et en France, et la politique laisse dès lors le champ libre à la violence. Sassou Nguesso quant à lui passe une grande partie de son temps en France où il sait pouvoir compter sur un certain nombre de soutiens.
Le retour de Sassou Nguesso en 1997, par un coup de force militaire qui fera 10 000 morts, va se prolonger par une guerre civile assez confuse au cours de laquelle l’armée régulière va devoir affronter une coalition hétéroclite constituée des milices de Sassou (cobras), de soldats angolais et tchadiens, d’anciens soldats de la garde présidentielle de Mobutu, de génocidaires hutus réfugiés au Congo et de mercenaires européens, sous le regard bienveillant de la France et d’un certain nombre de ses homologues africains. La population brazzavilloise ne sera guère épargnée : 25 000 morts (source Cimade). Les institutions sont dissoutes et un pouvoir militaro-policier est mis en place.
À seule fin de s’assurer un pouvoir sans partage, la politique de Sassou Nguesso va dès lors basculer dans une terreur organisée dirigée contre les populations du Pool (département du sud dont est originaire son ennemi Bernard Kolélas), arguant d’antagonismes ethniques fantasmés, on l’a vu dès 1970, et dès lors instrumentalisés.
Il n’hésitera pas pour cela à fabriquer au sein même du Pool un « opposant maquisard » sorti de nulle part, le pasteur autoproclamé N’Tumi qui va lever des milices composées en majorité de très jeunes combattants armés par Sassou Nguesso et les gouvernements limitrophes avec lesquels des accords de défense avaient été signés en 1997 [5]. La population civile va en payer durement le prix dans l’indifférence générale de la France et des grandes puissances. Indépendamment des 500 000 personnes déplacées, on parle de 300 000 morts…Il ne s’agit que d’une évaluation, les ONG présentes sur place ayant été mises à l’écart.
Depuis lors, le régime de Sassou Nguesso semble s’être installé dans une routine tranquille faite de manipulations, de corruption, d’arbitraire avec son cortège d’intimidations, de justice aux ordres, d’arrestations, de pillages, de viols et d’assassinats commandités.
Routine peut-être pas si tranquille… En effet Denis Sassou Nguesso fait désormais l’objet de différentes actions en justice concernant aussi bien les droits de l’homme (massacres du Beach entre mai et août 1999, avec 353 morts recensés officiellement, mais sans doute 5 fois plus), que son train de vie (plainte en recel de détournement d’argent public déposée par Transparency International).

Un état privatisé

Le pouvoir en place est même miné de l’intérieur par un conflit qui n’a rien d’idéologique et qui oppose aujourd’hui au sein du PCT, les rénovateurs et les conservateurs. Il faut traduire… Les premiers, qui font partie de la garde rapprochée du Président, bénéficient des prébendes liées à leur statut, tandis que les seconds aimeraient recevoir eux aussi, plus que des miettes du pactole que constitue un État devenu la propriété privée de la famille Sassou Nguesso. Les quelques observateurs internationaux qui seront présents lors des élections à venir, et qui n’en doutons pas seront soigneusement choisis en raison de leur grande expérience des consultations congolaises, concluront sans doute selon la formule consacrée que « le scrutin a certes été entaché de quelques irrégularités mais que celles-ci ne remettent pas en cause la régularité globale de celui-ci ». Il faut être raisonnable. Encore une fois, ne sombrons pas dans le perfectionnisme. L’ordre règne à Brazzaville.

Jean-François De Montvalon

[1Au 1er mai en effet aucune annonce officielle n’a encore été faite bien que Sassou Nguesso multiplie les déplacements dans les régions.

[2Interview parue dans Frères d’armes, revue traitant de la coopération militaire franco-congolaise éditée sous couvert du Quai d’Orsay.

[3Soit 65% de la population alors que selon la règle communément admise (ONU), ce ratio ne peut excéder 50%

[4Il ne devra sa libération qu’à une intervention du président du Gabon Omar Bongo auprès de son beau-père Sassou N’Guesso en 1979, lors de l’accession au pouvoir de ce dernier

[5Ainsi, on a pu noter les visites fréquentes rendues dans le Pool au pasteur N’Tumi par le responsable des services secrets gabonais

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 180 - Mai 2009
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