Survie

Halte à la piraterie au Nord comme au Sud !

(mis en ligne le 1er mai 2009) - Franck Olivier

Le bras de fer engagé par la communauté internationale avec les pirates somaliens ne doit pas cacher les lourdes responsabilités des pays occidentaux et notamment de l’Europe dans la détérioration des conditions de vie des populations vivant le long des 3 300 km de côte de la Corne de l’Afrique.

Ces dernières semaines, la Somalie a tristement fait les gros titres des journaux français avec l’affaire du Tanit, ce voilier de plaisance faisant route pour Zanzibar, dont l’équipage a été capturé dans le golfe d’Aden par des pirates. Le 10 avril, le bateau était repris après un assaut musclé des militaires français présents sur zone, entraînant au passage la mort du skipper français et de deux des cinq pirates somaliens. Un an plus tôt, en avril 2008, les grands médias français avaient abondamment commenté là encore le détournement d’un autre voilier français, le Ponant, dont la prise d’otages s’était terminée, après la remise d’une rançon, par une opération terrestre mise en scène dans les journaux télévisés un peu à la façon d’un téléfilm hollywoodien. Cette fois là, trois pirates avaient été tués dans l’opération militaire et les 30 otages du bateau avaient eu la vie sauve.
Depuis un an, la recrudescence des actes de piraterie au large des côtes somaliennes se confirme chaque jour : les chiffres de l’année 2008 sont les plus élevés depuis le début du recensement du Bureau maritime international en 1991, avec 293 attaques de navires et 889 marins pris en otage. Et la situation semble encore empirer depuis le début de l’année 2009, avec près de 300 otages enregistrés en trois mois. Quand on considère les résolutions et les moyens mis en place par la communauté internationale pour contrôler la zone (résolution n°1816 du Conseil de sécurité de Nations unies autorisant les navires militaires des états agréés par le gouvernement somalien à pourchasser les pirates dans ses eaux, opération militaire « Atalante » engagée par l’Union européenne depuis décembre 2008 avec sept bâtiments de guerre mobilisés sur zone en permanence), il est permis de douter que les 165 millions d’euros débloqués le 23 avril dernier par l’ONU pour rétablir les forces de sécurité et de police somaliennes suffisent à pacifier cet espace maritime particulièrement stratégique pour l’acheminement du pétrole du golfe Persique comme pour le développement du commerce euro-asiatique.
En effet, faisant face depuis la chute du président Siad Barre en 1991 à l’absence d’un État souverain, le pays se trouve dans une situation totalement instable : conflits répétés entre factions rivales, renversement des islamistes avec le soutien des forces armées éthiopiennes, corruption record. Tout cela a entraîné l’effondrement de l’économie du pays (baisse de 20 % du PIB de 1989 à 2002 d’après la Banque mondiale) qui occupe l’une des dernières places au monde, selon le classement de l’indice de développement humain (IDH) du PNUD. Face aux soubresauts de l’après guerre froide (rappelons que la Somalie a été pendant trente ans un terrain de rivalité entre les États-Unis et le bloc soviétique), on peut s’étonner du peu d’attention portée aux populations somaliennes, en comparaison notamment des efforts consacrés à la reconstruction de l’Afghanistan ou de l’Irak.

Le pillage de l’industrie de la pêche

Mais tout autant qu’apporter assistance, il importe de ne pas nuire… or, depuis l´effondrement du gouvernement central en 1991, il est désormais prouvé que ce pays dépourvu de marine et de garde-côtes a vu ses ressources pillées par de gros chalutiers italiens, espagnols, grecs, japonais ou encore coréens pêchant illégalement dans ces eaux très poissonneuses (recélant d’importants stocks de thons et de crustacés). Plus grave encore, des entreprises européennes se sont débarrassées là de leurs déchets toxiques et nucléaires via des filières mafieuses, provoquant l´apparition de dérèglements au sein de la faune marine et de maladies graves parmi les populations, ce qui amène certains [1] à se demander, non sans raison, si la piraterie le long des côtes somaliennes ne relève pas d’un mécanisme d´auto-défense des pêcheurs cherchant à protéger leurs eaux ou tentant de prélever une « taxe » sur les pilleurs.
Certes, il serait contestable de ne voir dans les attaques de pirates qu’une lutte pour le droit des populations somaliennes – certains d’entre eux, très jeunes, n’ont probablement pas pleinement conscience de leurs actes et rien ne justifie de s’attaquer à des navires du PAM (Programme alimentaire mondial). Mais de la même manière, il est contestable de résumer ces actes à du banditisme. Un sondage informel réalisé par le site de presse indépendant WardherNews indique d’ailleurs que 70 % des populations locales soutiennent à des degrés divers les pirates. La saisie récente (du 11 au 19 avril 2009) au large du Puntland (nord-est de la Somalie) de deux navires égyptiens pêchant illégalement dans les eaux territoriales somaliennes ainsi qu’un remorqueur italien transportant des déchets toxiques ne fait que confirmer la poursuite du pillage et de la destruction des ressources maritimes de ce pays.

Une décharge industrielle

S’agissant du déversement de déchets toxiques dans la région (comme dans d’autres pays africains), la situation ne date pas d’hier [2]. Déjà en 1988, l’OUA (Organisation de l’unité africaine) avertissait la communauté internationale du problème à travers une résolution signée à Addis Abéba [3], ce à quoi le Parlement européen répondit quelques mois plus tard par une résolution solennelle condamnant l’exportation de déchets dangereux vers les pays du « tiers-monde ». Hélas, en dépit des conventions de Bâle (1992) et de Bamako (1996) interdisant le transfert des déchets dangereux vers les pays en développement et l’Afrique en particulier, la suite a montré qu’entre les déclarations de bonnes intentions et les actes, il y avait un gouffre.
En effet, comme le reconnaît désormais le porte-parole du PNUE (Programme des Nations unies pour l’environnement), la Somalie a été utilisée depuis le début des années 1990 comme décharge. Des compagnies européennes se sont délestées de leurs déchets dangereux pour l’équivalent de 2,5 dollars la tonne alors que leur traitement en Europe dépassait parfois mille dollars. Parfois ces déchets ont été stockés à terre : aucune enquête de terrain n’a cependant jamais pu être menée à son terme, les seuls personnes ayant essayé d’enquêter sur place (Ilaria Alpi, grand reporter à la télévision publique italienne et Miran Hrovatin, cameraman slovène) ayant été assassinés en mars 1994 à Mogadiscio, vraisemblablement sous ordre de la mafia italienne, tête de pont de tous ces trafics [4]. D’autres fois, les fûts de déchets (des déchets industriels dangereux, des déchets hospitaliers mais aussi des déchets nucléaires en provenance des États-Unis, d’Italie, d’Allemagne, de France et des pays de l’Est d’après un repenti anonyme) ont été purement et simplement jetés pardessus bord en pleine mer._ Pendant des années, ces déchets s’étant accumulés au fond de l’océan, la vérité pouvait être aisément occultée. Le PNUE tenta toutefois timidement de sonner l’alerte en 1992 mais face aux pressions de quelques lobbies, elle fut contrainte au silence. Rappelons que le PNUE (comme l’Organisation mondiale de la santé à qui on l’avait reproché d’être restée silencieuse après l’explosion de Tchernobyl) dépend des moyens financiers que les États membres de l’ONU mettent à sa disposition et il est donc très délicat pour le PNUE de se dresser contre ses principaux bailleurs de fonds. Seulement, après le tsunami du 26 décembre 2004 et ses répliques qui ont touché la Corne de l’Afrique quelques jours plus tard, ces fûts furent rejetés sur les plages somaliennes, provoquant au sein des populations riveraines des infections respiratoires, des hémorragies ou encore diverses infections dermatologiques et faisant au minimum 300 victimes à ce jour. Le PNUE s’en est alors fait l’écho à travers un rapport rendu public [5].
Cinq ans plus tard, en dépit du petit retentissement qu’a pu avoir ce rapport, les pirates pollueurs ne sont toujours pas sanctionnés et en dépit des 165 millions d’euros débloqués dernièrement par l’ONU pour rétablir les forces de sécurité et de police somaliennes, les victimes attendent toujours d’être dédommagées pour les dégâts écologiques causés par les pollueurs du Nord. Par ailleurs, plus globalement, ces informations accablantes couplées aux rapports mettant en évidence les conditions troublantes d’extraction de l’uranium dans des pays tels que le Niger démontrent de manière caricaturale (la boucle est bouclée…) combien l’indépendance énergétique des pays nucléarisés repose encore aujourd’hui sur l’asservissement de l’Afrique.

Franck Olivier

[1You are lied to about pirates. J Hari, Huffington Post, 04/02/2009.

[3Les vaisseaux du poison – la route des déchets toxiques. François Roelants du Vivier, ed. Sang de la Terre, 1988.

[4Trafic d’armes et de déchets toxiques. Les déchets de mort à l’ombre du réseau « Gladio Stay-behind », Enrico Porsia, 2003.

[5After the tsunami - Rapid Environment Assesment. UNEP, 2005, p. 126 - 137.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 180 - Mai 2009
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