Survie

Parions un peu

(mis en ligne le 3 septembre 2009) - Odile Tobner

Le joyeux Joyandet, pince-sans-rire méconnu, a créé l’un des buzz de l’été avec sa proposition de loterie pour le développement. Il espère en tirer une contribution de pas moins de 10 millions d’euros pour aider notamment l’éducation et plus particulièrement celle des filles en Afrique. On ne fait pas plus gentil.

Pour prendre la mesure de l’énormité de la farce un seul chiffre : en 1996, peu après le début de la collecte par le PMU français de paris en Afrique, le chiffre des mises, pour 10 pays africains, était de 11 milliards de francs français, soit presque 168 millions d’euros. Depuis l’entreprise s’est étendue à 14 pays et ces paris ont connu une croissance exponentielle. La plus grande opacité règne sur les montants en jeu – on parle de 45 millions d’euros annuels pour le seul Cameroun [1]. On ne risque guère de se tromper en évaluant à vue de nez l’aumône de Joyandet au plus à 1 ou 2 % des sommes que les pauvres africains parient sur les canassons des hippodromes français, et en réalité sans doute beaucoup moins.

L’entreprise, véritable « tirelire de la France », selon un journal malien, est particulièrement juteuse et le scandale, totalement méconnu, est en proportion. La collecte des paris est faite soit par des loteries nationales, LONACI de Côte d’Ivoire, soit par des sociétés privées, PMUC au Cameroun, PMUG au Gabon. Ces dernières appartiennent à des hommes d’affaires corses comme Michel Tomi et consorts, qui ont une notoriété de fort mauvais aloi, ayant défrayé en France la chronique judiciaire. Les Africains, eux, ne leur cherchent pas des poux dans la tête.

Le pactole récolté par les exploitants du PMU en Afrique a aiguisé les appétits. La société IDgames France, avec ses sociétés gigognes, s’est lancée à son tour dans les jeux de hasard en Afrique. Elle opère déjà dans six pays et vient d’arriver au Cameroun. Elle est dirigée par un certain Daniel Sparza, à l’itinéraire bien intéressant.

Par quelle faiblesse insigne, ou contre quel plat de lentilles, les dirigeants des pays africains ont-ils ainsi cédé l’exploitation des jeux à des Français ? Tout le matériel, toutes les prestations sont achetés en France. Seuls quelques employés et les misérables vendeurs de tickets sont africains et l’argent qui engraisse cette machine est entièrement puisé dans l’illusion des plus pauvres. Cette activité bénéficie d’une totale opacité. Peut-on suggérer à M. Joyandet, qui dispose des moyens de l’Etat français, de s’enquérir des sommes colossales ainsi collectées ? Comment vérifier leur montant ? Où passent-elles ? Voilà une tâche digne de ses grands sentiments et de ses bonnes intentions à l’égard de l’Afrique. Mais là-dessus il s’en lave les mains. Ce qui se passe en Afrique ne le concerne pas. C’est l’affaire de ses très bons amis les chefs d’Etat africains.

Les dégâts sociaux de cette flibuste sont considérables, pères ou mères de famille misant toutes leurs misérables ressources, si bien que les jeux fabriquent infiniment plus d’enfants des rues qu’ils ne pourront jamais en secourir par leurs aumônes. Mais, comme le confiait Daniel Sparza : pas de crise pour les jeux. La mise de 300 FCFA est à la portée de chacun. Les femmes parient de plus en plus. « Au début, elles trouvaient cela trop compliqué, explique benoîtement Daniel Bourgoin, responsable du département PMU Afrique. Mais, depuis quelques années, elles sont de plus en plus nombreuses à jouer dans l’espoir de gagner assez pour faire bouillir la marmite » [2]. Autant avouer que la marmite africaine sera de plus en plus vide mais plutôt crever dans un rêve fallacieux que de mettre son espoir dans une révolte coûteuse et qui paraît tellement vaine.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 183 - Septembre 2009
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
Pour aller plus loin
a lire aussi