Survie

Comment réussir un putsch avec l’aide de la France

(mis en ligne le 1er novembre 2009) - Issa Bâ

Un an, jour pour
jour ! Le 5 août 2009,
l’« ancien » général est
investi président de la
République Islamique de
Mauritanie. Le 6 août 2008,
il renversait le président,
Sidi ould Cheikh Abdallahi,
démocratiquement élu.

Trois mois plus tard, la visite officielle
d’Abdel Aziz à Paris a scellé le processus
de légitimation, auquel la
France a pris toute sa part, d’un coup d’Etat
dans un pays « stratégique ». Le 27 octobre
dernier, les artisans du hold-up, Claude
Guéant, Robert Bourgi et Alain Joyandet
(voir page suivante) pouvaient donc se réjouir
à l’occasion du dîner privé donné à
Paris par Abdel Aziz. Pour les Mauritaniens,
c’est la confiscation pure et simple de leur
démocratie

Des élections faussées et truquées

Mais le scrutin présidentiel du 18 juillet
2009, qui a vu la victoire dès le premier
tour d’Abdel Aziz, a connu une fraude sophistiquée
d’une rare ampleur.

En amont, la junte a bloqué la mise en place
du gouvernement de transition national
supervisant l’organisation du scrutin. Elle
a ainsi pu faire truquer les listes électorales
par des « experts » marocains et sénégalais
et mené des campagnes d’achat
de cartes d’électeurs. Les putschistes ont
également quadrillé le pays grâce aux
nominations administratives et par la mobilisation
des tribus, achetées et ralliées à
l’homme fort du moment.

Les putschistes ont également enfreint
la constitution. Outre le fait que le coup
d’état renversait l’ordre constitutionnel,
le délai de 45 jours entre l’annonce d’une
élection et son déroulement ne fut pas respecté,
le décret de convocation de l’élection
fut signé par le seul Premier ministre
alors que le ministre de l’intérieur aurait
aussi dû le parapher.

C’était insuffisant : la junte a dû aussi truquer
le scrutin pendant et après son déroulement,
les observateurs internationaux
condamnant la présence envahissante
des militaires (jusque dans les bureaux
de vote), la propagande des supporters
de M. Abdel Aziz aux abords de centres
de vote, la distribution de bulletins pré
votés, l’achat de cartes d’électeurs et des
électeurs de l’opposition [1] finalement non
inscrits. A cette liste, il faut ajouter, ceux
à qui, lorsqu’ils se sont présentés, on a dit
qu’ils avaient déjà voté ou que leurs bureaux
de vote se trouvaient dans d’autres
villes du pays, l’absence d’encre indélébile
dans certains bureaux, les camions
de gendarmes et de militaires votant à
plusieurs endroits, ainsi que le bourrage
d’urnes [2] et le trafic des résultats pendant
le transport (par la gendarmerie) entre les
bureaux de vote et les préfectures....

Quelques jours après le scrutin, le président
de la Commission électorale nationale
indépendante a tout de même
démissionné de ses fonctions à cause de
« doutes dans [son] esprit sur la fiabilité
de ces élections quant au fond
. »

Le fait accompli reconnu internationalement

Même si seulement 20 000 voix permettent
à M.Abdel Aziz d’éviter un second
tour, le résultat fut validé par les quelque
300 observateurs internationaux (pour un
pays grand comme deux fois la France
et 1,2 millions d’électeurs inscrits). Ces
« contrôleurs » étaient cornaqués par une
délégation de la très françafricaine Organisation
internationale de la francophonie,
délégation elle-même dirigée par l’ancien
putschiste burundais Pierre Buyoya…

Cela fut le point d’orgue de l’acharnement
diplomatique français : tous les pays et
organisations internationales (UA, FMI,
Banque Mondiale, UE…) arguèrent de ce
quitus pour reconnaître la victoire électorale
d’Abdel Aziz qui ne faisait pourtant
qu’entériner un putsch que nombre d’entre
eux avait condamné (à l’exception de pays
comme le Sénégal, l’Iran ou la Libye).
Cette même communauté internationale
n’a pas hésité ainsi à piétiner ses propres
principes, notamment celui qui exige qu’un
putschiste, pour preuve de sa bonne foi, ne
se présente pas à l’élection suivante.

Un lobbying diplomatique français pro-junte très actif

Dans un premier temps, les autorités françaises
ont été divisées face au coup d’état.
Le conseiller Afrique de Sarkozy, Bruno
Joubert et le Quai d’Orsay, soutenant le
président mauritanien renversé, alors que
Claude Guéant, Robert Bourgi, Alain
Joyandet et la DGSE, militaient pour Abdel
Aziz. En novembre 2008, c’est finalement
ce clan qui l’emporte.

Dès lors, la France mène le bal de la reconnaissance
internationale de la junte : petites
phrases, réceptions à Paris, conseils,
visites en Mauritanie, lobbying et manipulations
auprès de la communauté internationale,
particulièrement de l’Union européenne,
de l’Union africaine et du Groupe
de contact international sur la Mauritanie,
notamment pour éviter des sanctions et peser
pour l’organisation de la présidentielle…
Sans les autorités françaises, Abdel
Aziz n’aurait été qu’un président mal élu
lors d’un scrutin boycotté par l’opposition
et peu reconnu à l’international.

Les enjeux économiques

Des intérêts économiques ont apporté leur
contribution au soutien à Abdel Aziz. Ainsi,
Patrick Balkany, fidèle de Nicolas Sarkozy
et mentor politique de son fils Jean, a négocié
du fer mauritanien pour un oligarque
kazakh. L’ancien ministre de la Défense,
François Léotard, a fait du lobbying auprès
d’Abdel Aziz pour Pizzorno Environnement,
Vicat a acheté des parts d’une cimenterie
à un cousin du général putschiste.

Le directeur pour l’Afrique du Nord de
Total, Jean-François Arrighi, a également
été reçu récemment par Abdel Aziz. Selon
le site d’informations économiques lesafriques.
com
, « Total, qui n’entend pas se faire
doubler dans les stratégiques blocs 7 et
8 du bassin Taoudenni par une compagnie
américaine, qui a soufflé ses intentions de
venir en Mauritanie début juillet 2009, a
décidé d’entamer ses opérations à partir
de fin septembre 2009 »
…Toujours selon
lesafriques.com, Total aurait reçu des garanties
de la part des autorités mauritaniennes
de rendre plus incitatif et accessible
l’environnement fiscal du pays qui vont lui
permettre d’investir plus de 100 millions
d’euros d’ici à 2010 en vue de couvrir les
premières opérations de forage.

Le terrorisme, l’Elysée et la DGSE

Les enjeux stratégiques de la Mauritanie,
notamment autour de la question terroriste
et, accessoirement migratoire, semblent
avoir fait pencher la balance.

Après plusieurs rencontres avec le général
Ghazouani (n°2 de la junte), pour lesquelles
Robert Bourgi servit d’intermédiaire,
Claude Guéant aurait été convaincu de la
menace terroriste. Pour eux, il fallait un
homme fort à la tête de la Mauritanie, Abdel
Aziz était celui-ci.

La DGSE paraît, elle aussi, avoir été sur la même longueur d’onde. Trois de ses agents
étaient arrivés dans le pays pour traquer les
assassins islamistes présumés des touristes
français en décembre 2007. Depuis lors, ils
assistaient le chef d’état-major du président
de la République et chef de la garde présidentielle
(BASEP) qui n’était autre que…
Abdel Aziz. Ces agents ne pouvaient qu’être
au courant des manipulations politiques de
ce dernier contre ould Cheikh Abdallahi, le
président renversé. Ils auraient même installé
des écoutes téléphoniques dans le palais présidentiel…

Jean-Michel Antona, le premier secrétaire de
l’ambassade de France à Nouakchott, poste
généralement attribué à un représentant des
services fut également accusé (sans aucun
démenti) d’être le conseiller occulte du président.
Il l’aurait notamment guidé dans la
posture à tenir face à la communauté internationale
et lors des négociations de Dakar.

Il ne faut pas non plus oublier le directeur
de cette même DGSE, Erard Corbin de
Mangoux, qui fit le déplacement en Mauritanie
et reçut à plusieurs reprises Abdel
Aziz et son bras droit, Ghazouani, à Paris.
Une telle connivence envers des putschistes,
interdits de séjour aux Etats-Unis par
exemple, vaut pour le moins complicité.

Alain Joyandet, seul ministre occidental
présent à la cérémonie d’investiture d’Abdel
Aziz, a d’ailleurs bien insisté sur la nécessaire
solidarité avec un pays menacé par
Al Qaeda au Maghreb Islamique (AQMI).
L’assassinat, revendiqué par AQMI, en
juin, d’un ressortissant américain incita
d’ailleurs son pays à accepter la victoire
d’Abdel Aziz. De même, et pour que seuls
les mauvais esprits aient encore des doutes,
AQMI envoya un kamikaze se faire
exploser à côté de l’ambassade de France
ne blessant que deux gendarmes français.
Ces attentats soulèvent de nombreuses
questions, notamment autour de leur mode
opératoire peu sérieux et d’un timing dont
bénéficie opportunément à la junte…

Des dividendes militaires pour la France

Sarkozy publia dès le lendemain de cet
attentat un communiqué soulignant « la
même détermination à lutter contre les
réseaux terroristes en Mauritanie »
. Il a
également récemment souligné « l’importance
stratégique majeure de la Mauritanie
dans la lutte contre le terrorisme »
.

Pour preuve, des échanges de très haut
niveau entre les armées mauritaniennes et
françaises ont eu lieu. Ainsi, début octobre,
une équipe d’experts militaires français
s’est rendu en Mauritanie pour travailler
sur les questions de coopération et de formation
militaires, en lien avec la lutte antiterroriste,
avant de se rendre au Mali et au
Niger. Ensuite, le chef d’état-major de l’armée
de terre française, le général Eric Irastorza,
puis le chef d’état-major des armées
françaises, le général Jean-Louis Georgelin,
se sont rendus dans le pays pour poursuivre
les discussions au plus haut niveau.
Des dons de matériel militaire ont aussi été
évoqués, même s’il n’est pas encore question
de ventes d’armement.

De plus, Ghazouani, bras droit d’Abdel
Aziz, désormais chef d’état-major des
armées mauritaniennes, fait toujours
de fréquents séjours à Paris pour rencontrer
le gratin élyséen et l’Etat-major
français… ertains voient également dans
la mobilisation militaire française une
volonté de protéger les intérêts de Total
dans le nord-est du pays, réputé sillonné
par AQMI…

Issa Bâ

[1Reconnu via leur patronyme pour les
Haratin et les Négro-Mauritaniens, ainsi que
par leur date d’inscription sur les listes électorales
 : après l’annulation du scrutin du 6 juin
que l’opposition avait appelé à boycotter

[2Un informateur nous a dit que le ministre de
l’intérieur, ould Rzeizim, aurait réceptionné
4,5 millions de bulletins, pour une population
totale de 3,2 millions d’habitants et 1,2 millions
d’électeurs inscrits...

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 185 - Novembre 2009
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