Survie

Le lobbying des sociétés militaires privées

(mis en ligne le 3 novembre 2010) - Raphaël Granvaud

Le lobby pour la libéralisation
des activités militaires passe
à la vitesse supérieure.
En ligne de mire : la loi de
2003 réprimant (mollement)
le mercenariat.

Avec la prise d’otage des salariés
d’Areva et Vinci, dont
l’exploitation uranifère au Niger
est sécurisée par une société de sécurité
privée (Epee) composée, comme beaucoup
d’autres, par d’anciens militaires français
(et dirigée par un certain Jacques Hogard,
que nous connaissons bien pour le rôle
qu’il a joué au Rwanda en 1994...), le
débat sur le mercenariat a refait surface.

Les spécialistes établissent aujourd’hui
une distinction théorique entre les sociétés
de sécurité privée (SSP) et les sociétés
militaires privées (SMP). Les entreprises
de la première catégorie, majoritaires
en France, assurent la sécurisation de
sites ou de personnes mais ne sont pas
censées conduire d’opérations proprement
militaires, offensives et armées. Celles de
la seconde catégorie, dont les principales
représentantes sont les entreprises
américaines comme MPRI ou Xe (ex-
Black water) peuvent se voir confier des
missions militaires impliquant le recours
aux armes. Certaines SSP françaises
aspirent aujourd’hui à se transformer en
véritables SMP.

Un marché énorme, des retraites lucratives...

On sait que depuis plusieurs années,
la question de l’externalisation et de la
privatisation fait débat au sein de l’armée
française. Des militaires craignent de voir
l’Etat et l’armée dépouillés de certaines de
leurs prérogatives essentielles ou de voir
s’accentuer des restrictions budgétaires
dans certains secteurs. Certains héritiers de
la tradition coloniale y voient aussi un risque
de disparition de la fraternité d’armes que les
militaires français s’efforcent d’entretenir
avec leurs homologues africains par le
biais de la coopération, si celle-ci venait à
être encore davantage déléguée au privé.

D’autres, à l’inverse, considèrent qu’il y a
un marché gigantesque en développement
qu’il ne faut pas laisser aux entreprises
anglo-saxonnes déjà beaucoup plus en
pointe dans ce domaine. Les défenseurs de
ce point de vue sont d’autant plus empressés
qu’ils ont atteint l’âge de la retraite ou qu’ils
songent déjà à leur reconversion, voyant
dans les SMP l’opportunité d’une seconde
carrière potentiellement très lucrative, par
exemple aujourd’hui dans le secteur de
la défense du trafic maritime menacé par
les pirates somaliens dans le golf d’Aden.
Rappelons que l’âge moyen de départ en
retraite des militaires est aujourd’hui de 45
ans, et non 67...

Ainsi, nous apprend Jean Guisnel, le
journaliste spécialisé défense du magazine
Le Point, « d’anciens militaires ont pris
la tête d’une forme de mouvement, discret
mais bien introduit au sommet de l’État, qui
réclame avec insistance une légalisation
 »
des sociétés militaires privées, mouvement
appuyé par certaines multinationales,
comme CMA-CGM. La loi de 2003 sur la
répression du mercenariat, même limitée
et hypocrite, constitue un obstacle qu’ils
souhaiteraient voir disparaître. « C’est
d’ailleurs avec la bénédiction de la
présidence de la République que, dans le
plus grand secret, un groupe de travail se
réunit chaque semaine au SGDSN depuis
plusieurs mois pour étudier cette question,
toujours taboue. C’est donc afin d’en
discuter dans un cercle plus large que le
SGDSN a soutenu la mise sur pied [d’un]
colloque
 » qui s’est tenu le 30 septembre
dernier et dont la particularité a été d’être
interdit au public ou aux journalistes,
à l’exception du journaliste Philippe
Chapleau, sollicité comme intervenant
(Blog Défense ouverte, 29 septembre).

Rassurer l’opinion

Dans ce contexte, les dirigeants des sociétés
de sécurité rivalisent de déclarations
« responsables » et rassurantes, affirmant
leur différence supposée avec les
entreprises anglaises ou américaines et
promettant qu’elles n’aspirent pas à mener
des combats. Mais on peut parier que si la loi rend possible le développement
de ce marché, on trouvera facilement
preneur. Ainsi, par exemple, rapporte
l’historien Edouard Sill dans un article fort
intéressant [1], « une entreprise française est
en la matière extrêmement prolifique, du
moins en communication : Secopex. (…).

Être déclarée entreprise de sécurité dans
un pays n’empêche pas de se présenter
comme SMP dans un autre. En France,
ces sociétés se défendent pourtant d’être
à vocation mercenaire, en fustigeant la
cible éculée Blackwater et savent adapter
leur discours. (...) Selon son propre site
internet, Secopex “adhère” à la Convention
internationale contre le recrutement,
l’utilisation, le financement et l’instruction
des mercenaires de 1989. (...) Pourtant
sa société propose un stage de formation explicitement intitulée Contractor, “unique
en France et en Europe”, pour 4 5 00 euros
et a eu l’ingénieuse idée de faire de
l’appellation société militaire privée une
marque déposée. »

Malheureusement, les rares journalistes
qui s’intéressent à ces questions sont
les journalistes spécialisés défense, qui
s’inquiètent manifestement davantage du
manque à gagner pour les firmes françaises
face à la concurrence internationale, que
des risques accrus de bavures (euphémisme
pour « crimes de guerre ») que l’utilisation
intensive de ces sociétés militaires privées
va engendrer, si l’on en juge par ce qui se
produit déjà en Irak ou en Afghanistan. Ainsi
Jean Guisnel de citer en exemple (dans un
article au titre éloquent : « Mercenariat,
la France discute, la Suisse agit
 », Blog
Défense ouverte, 26 octobre), l’adoption
à Genève d’un « code de conduite
international pour les fournisseurs de
services de sécurité privée
 », sous l’égide
du ministère des Affaires étrangères de la
Confédération suisse, en collaboration avec
les gouvernements américain et britannique
et avec la caution morale du Comité
international de la Croix-Rouge.

Selon ce code qui abolit la distinction entre
SSP et SMP, « l’usage de la force ne peut
en aucun cas excéder ce qui est strictement
nécessaire et devrait être proportionné à
la menace et approprié à la situation. Les
entreprises signataires demanderont que
leur personnel n’utilise pas les armes à
feu contre des personnes, excepté en cas
d’autodéfense ou de défense d’autres
personnes contre une menace imminente
de mort ou de grave blessure, ou pour
empêcher la perpétration d’un crime
sérieux impliquant une sérieuse menace
vitale
 ».

Selon Guisnel : « Le code de conduite
proscrit la torture, spécifie les conditions de
détention, etc… Il réglemente le recrutement
des contractuels, l’entraînement au
maniement des armes, etc…
 »
Nous voici pleinement rassurés par ces
jolis principes, aussi crédibles que des
résolutions du Nouvel An, et ce d’autant
plus que le texte « a été inspiré pour une
large part par un syndicat professionnel
comptant nombre de sociétés militaires
privées américaines et britanniques,
l’ISOA (International Stability
Operations Association)
 » et qu’il pourrait
prochainement inspirer une réglementation
internationale.

Vraiment, dans ces conditions, qui pourrait
s’inquiéter d’un pas supplémentaire vers la
privatisation de la guerre ?

[1« Le thon, le pirate et le mercenaire », Revue
Mouvements, http://www.mouvements.info/Le-thon-le-pirate-et-le-mercenaire.html

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 196 - novembre 2010
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