Survie

La reconquête

(mis en ligne le 12 septembre 2011) - Odile Tobner

Drôle de saison 2011 pour l’Afrique, dans le style un pas en avant-deux pas en
arrière. L’authentique émergence citoyenne en Tunisie et en Égypte a été éclipsée
par les guerres de recolonisation en Côte-d’Ivoire et en Libye. On voudrait nous
faire avaler l’ensemble dans un même emballage estampillé « Droits de l’homme »
et « démocratie ».

Mais, si l’opinion française, tous partis politiques confondus, s’est laissée
prendre à cet amalgame grossier, l’opinion africaine, quasi unanime mais
inaudible, ne s’y est pas trompée. Elle qui a vu dans les interventions en Côte-
d’Ivoire et en Libye une entreprise de reconquête impérialiste.

La puissance dominante, qu’on l’appelle France, ONU, États-Unis, OTAN, décide
souverainement de ce qui relève des « Droits de l’homme » et de ce qui est appelé
« démocratie ». Ainsi le grand démocrate Alassane Ouattara peut-il nommer
aux plus hauts postes de l’armée ivoirienne des responsables de crime contre
l’humanité, comme Martin Kouakou Fofié. Ce chef de guerre est accusé, entre
autres atrocités, d’avoir, en juin 2004, lors d’un conflit au sein du mouvement
rebelle, enfermé et laissé mourir dans un container cinquante personnes. Ce
n’est pas cela, pas plus que la persistance des exécutions extrajudiciaires
dans les dernières semaines en Côte-d’Ivoire [1] qui va troubler les agapes ducouple Sarkozy recevant dans leur villa du Cap Nègre le couple Ouattara, qui séjournent en France dans leur villa de Mougins. Ces liens personnels entre
un président français et un satellite africain, cette confusion entre l’État et le
privé, c’est précisément ce que le candidat Sarkozy avait condamné dans le
néocolonialisme gaullien. Il fait pire puisque, dans ce passé censé révolu, c’est
Foccart qui assumait cette collusion, et non de Gaulle à Colombey.

Quant à la révolte libyenne, dirigée par des ministres de Kadhafi, elle a triomphé
grâce aux bombardements et aux fournitures d’armes de certains pays de
l’OTAN, la France en tête. Le président du conseil exécutif du CNT (Conseil
national de transition), Mahmoud Jibril, qui présidait jusqu’en 2011 le bureau du
développement économique national, est un partisan résolu de la privatisation
et de la libéralisation de l’économie libyenne. Cette victoire s’accompagne d’un
déchaînement d’humiliations, d’exactions, de lynchages et d’assassinats à
l’encontre des populations noires vivant en Libye censées être pro-Kadhafi, en
fait victimes du racisme des « combattants de la liberté ». On ne décomptera
jamais, dans l’info-spectacle, les milliers de disparus dans la fuite éperdue de
ces populations en Méditerranée et dans le désert, dégâts collatéraux qui ne
pèsent pas lourd face à la récupération du contrôle sur le pétrole libyen.

Pour un tyran abattu, dans des conditions plus que contestables, combien
de despotes protégés ? On ne demande pas à la France de faire progresser
l’idéal démocratique en bombardant les résidences des présidents africains
consacrés par la fraude mais on est en droit d’en attendre au moins un
rappel des droits civils et politiques et une restriction des relations avec
des potentats qui emprisonnent et tuent leurs opposants, répriment leur
population et pillent leur pays.

C’est au contraire la complicité de la France qui va permettre à un parti qui
détient le monopole des ressources publiques et a un président installé à
perpétuité de se pérenniser le 9 octobre prochain au Cameroun. La France
a fourni tout l’arsenal nécessaire à la répression afin de permettre aux
multinationales d’exploiter toutes les ressources et tous les services du pays,
tandis que la quasi totalité de la population vit dans la misère. Cette nouvelle
forme de colonie, c’est sûrement cela qu’on appelle « démocratie » puisque
personne, dans la France politico-médiatique, n’y trouve matière à vertueuse
indignation.

[1communiqué de HRW, 5 août 2011

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 205 - septembre 2011
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