Survie

Sangaris : la France au cœur du bourbier centrafricain

rédigé le 3 février 2014 (mis en ligne le 11 février 2014) - Yanis Thomas

Prenant goût à son statut de chef des armées, François Hollande a décidé d’envoyer début décembre une force d’intervention en Centrafrique. Une façon de reprendre la main sur ce territoire que la France avait un peu négligé ces dernières années.

L’opération de trop

Depuis la prise du pouvoir par la coalition rebelle Séléka en mars 2013, la Centrafrique s’enfonce inexorablement dans le chaos. Face aux nombreuses exactions commises par des membres de l’ex­-Séléka [1], des milices paysannes « anti­balaka », originellement constituées pour lutter contre les « coupeurs de route » qui sévissent depuis des années dans le nord ouest du pays, ont pris les armes afin de se faire justice elles­ mêmes. Ces milices, rapidement définies comme chrétiennes [2], s’en sont pris aux populations musulmanes qu’elles accusent de soutenir les rebelles Séléka, enclenchant un cycle de représailles intercommunautaires d’une extrême violence.

C’est dans ce contexte de fortes tensions que la France obtient le 5 décembre 2013 l’aval du Conseil de Sécurité des Nations Unies (via la résolution 2127) pour déployer massivement son armée en Centrafrique. Ce n’est qu’une formalité. En réalité, la décision d’un déploiement est déjà actée depuis longtemps : le dispositif Boali a été renforcé [3], un corps expéditionnaire a embarqué sur un bâtiment de la Marine nationale, qui le débarquera au Cameroun, réactivant au passage l’antenne logistique dont la France dispose dans le port de Douala.

Les officiels français, convaincus qu’une intervention coup de poing [4] et l’aura de son armée vont stabiliser la situation, annoncent une opération courte de l’ordre de quatre à six mois, le temps de constituer une force africaine assez nombreuse pour prendre le relais. Ainsi la France envisageait à la base de ne déployer que 800 à 1200 hommes [5]. Ils sont 2000 à l’heure actuelle.

Car ce même 5 décembre tout bascule. En effet, les milices anti-­balaka lancent le jour même une action coordonnée contre Bangui. La ville s’embrase, les anti­-balaka s’en prenant aux ex­-membres de la Séléka, ainsi qu’aux populations définies comme musulmanes, principalement celles originaires du nord du pays ou du Tchad et du Soudan. Les combats font plus de 1000 morts en quelques jours et une ligne de fracture commence à apparaître au sein de la population entre les communautés dites chrétiennes et celles considérées comme musulmanes. Les forces françaises et africaines sont débordées. La France perd deux hommes le 10 décembre dans un affrontement.

Le Tchad vivement critiqué

Déjà pointé du doigt pour son rôle de soutien à la Séléka, le Tchad est tout particulièrment pris dans la tourmente. Les miliciens anti­balaka accusent ainsi les troupes tchadiennes de la MISCA (Mission Internationale de Soutien à la Centrafrique, qui a succédé à la FOMAC) de protéger les ex­-membres de la Séléka.

Une accusation qui paraît fondée, le Haut commissariat aux Droits de l’Homme des Nations Unies ayant « recueilli des témoignages crédibles de collusions entre des éléments tchadiens de la FOMAC et des forces ex-­Séléka » [6]. Ainsi, « des témoins ont, de manière systématique, rapporté que des ex­-Séléka portant des brassards de membres Tchadiens des forces de maintien de la paix FOMAC, sont allés de maison en maison à la recherche d’anti­-balaka et ont tué des civils par balles ». Face à ces exactions, les miliciens ripostent par le pillage et le lynchage des commerçants d’origine tchadienne, qui ont désormais fui en grande partie le pays.

Incontournable sur le terrain, le Tchad l’est tout autant politiquement. Alors que le Conseil de Sécurité de l’ONU se penchait en début d’année sur l’opportunité d’envoyer une force de maintien de la paix en Centrafrique, le Tchad, nouvellement élu en tant que membre non permanent de cette institution, a pesé de tout son poids pour que cette initiative échoue. Celui­-ci ne tient pas à ce que l’ONU s’immisce dans une crise concernant sa zone d’influence. Malgré cela, le régime tchadien est toujours l’ami intime de la France, celle­ ci s’appuyant d’ailleurs de plus en plus sur celui­-là pour gérer les questions militaires de son pré­carré [7].

La Françafrique destitue Michel Djotodia

Le tandem franco-­tchadien a d’ailleurs été le grand organisateur, début janvier, de la « démission » de Michel Djotodia, l’ex-leader de la Séléka devenu président de la Centrafrique. Il faut dire que son sort avait été scellé rapidement. Ainsi, lors d’une interview donnée par le chef de l’Etat français au sortir du Sommet de l’Elysée le 7 décembre 2013, celui­-ci avait déclaré qu’« on ne peut pas laisser en place un président qui n’a rien pu faire, voire même a laissé faire ».

Les temps ayant un peu changé, François Hollande n’a pas pu envoyer une compagnie de parachutistes pour destituer un dirigeant considéré comme gênant, comme Valéry Giscard D’Estaing avait pu le faire en 1979 pour renverser Bokassa. À la place, le président français a envoyé Jean-­Yves Le Drian, son ministre de la Défense et missus dominicus pour les affaires africaines.

L’affaire s’est jouée en famille. En accord avec le président tchadien Idriss Déby, Jean Yves Le Drian fait le 2 janvier le tour des poids lourds de la Françafrique en Afrique centrale, rencontrant tour à tour Denis Sassou N’Guesso à Brazzaville et Ali Bongo à Libreville. Le départ de Djotodia ayant été acté, il ne reste plus qu’à le recouvrir d’un vernis démocratique. Idriss Déby organise donc un sommet extraordinaire de la Communauté Economique des États d’Afrique Centrale à N’Djamena, auquel il fait venir en urgence les membres du Conseil National de Transition (qui joue le rôle de Parlement centrafricain) afin qu’ils entérinent la décision qu’on a prise pour eux [8]. Il leur revient tout de même la charge d’élire un nouveau président, qui sera finalement une présidente : Catherine Samba­-Panza.

Celle-­ci a un parcours particulièrement francophile : elle a fait toutes ses études à Paris (à l’université Paris II – Assas) et son cabinet de courtage d’assurance est majoritairement tenu par l’assureur français Gras Savoye [9]. Cette femme d’affaires semble aussi avoir ses entrées dans les cercles politiques français. Une pétition pour sa candidature à la présidence a, par exemple, été soutenue par Françoise Hostalier, ancienne Secrétaire d’État sous le gouvernement d’Alain Juppé. S’il est trop tôt pour juger de l’efficacité de son action, il y a fort à parier qu’elle lui soit dictée par ceux-­là même qui ont permis son accession au pouvoir : la France et ses alliés françafricains.

[1la Séléka a été officiellement dissoute par Djotodia peu après son accession au pouvoir

[2En réalité, ces milices sont plus animistes que chrétiennes, cf. RCA : les anti­balaka, milices vraiment chrétiennes ?, P. Chapleau, blog Lignes de défense, 25/01/2014.

[3La force française « Boali » occupe l’aéroport de Bangui depuis 2002.

[4Centrafrique : l’opération « Sangaris », intervention « coup de poing », Nathalie Guibert, Le Monde, 05/12/2013.

[51600 officiellement mais les journalistes spécialisés s’accordent pour dire que l’effectif est sous­-estimé.

[6Une équipe des Nations Unies recueille des informations sur de graves violations des droits de l’homme en République centrafricaine, Haut Commissarariat aux droits de l’homme de l’ONU, 14/01/2014.

[7Centrafrique : pour Jean­Yves Le Drian, Idriss Déby reste un homme­-clef dans la région, Rfi.fr, 02/01/2014.

[8Centrafrique : comment Paris à précipité la fin de Michel Djotodia, Lemonde.fr, 10/01/2014.

[9Bangui : Mme Catherine Samba­-Panza occupe désormais le fauteuil de Maire, journaldebangui.com, Frédéric Ferrière, 05/06/2013.

#GénocideDesTutsis 30 ans déjà
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 232 - février 2014
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