Survie

Côte d’Ivoire : 3 ans après l’installation d’Alassane Ouattara

rédigé le 8 juillet 2014 (mis en ligne le 15 juillet 2014) - Rafik Houra

La confirmation des charges pesant sur Gbagbo a attiré à nouveau l’attention médiatique sur l’ancien président ivoirien, mais pas sur l’impunité qui continue de prévaloir dans le pays, tandis que la Force Licorne se transforme en « Forces Françaises en Côte d’Ivoire » (FFCI), une des deux bases opérationnelles avancées de Paris en Afrique.

Trois ans après sa mise à l’écart du
pouvoir, son arrestation, puis son
transfert à la Cour pénale
internationale (CPI), Laurent Gbagbo
vient de se voir confirmer les charges qui
pèsent contre lui. À moins d’une décision
contraire après l’appel que devrait
probablement déposer la défense, le
procès contre l’ancien président ivoirien,
accusé d’être le « coauteur indirect » de
crimes contre l’humanité (meurtres et
tentatives de meurtres, viols,
persécutions) perpétrés à Abidjan pendant
la crise post-électorale
de 2010-2011,
s’ouvrira d’ici quelques mois à La Haye.

Les circonstances de cette confirmation
des charges montrent pourtant le manque
de solidité du dossier. Il y a un an, les
juges avaient différé leur décision pour
que l’accusation étaye son dossier,
reposant essentiellement sur des rapports
d’organisations de protection des droits
humains, par une enquête véritable. Cette
fois-ci,
l’opinion dissidente d’une des trois
juges pointe une autre faiblesse de
l’accusation : le recours aux éléments de
preuves indirectes provenant de sources
anonymes. Pour cette juge, les charges
contre Laurent Gbagbo doivent être
abandonnées.

Cour Pénale Instrumentalisée

Accusée d’enquêter exclusivement sur les
crimes du camp Gbagbo et de fermer les
yeux sur ceux commis depuis 2002 par
l’ex-rébellion
pro-Ouattara,
la CPI reste
dépendante du bon vouloir des autorités
ivoiriennes en matière d’arrestation et
d’extradition. Ajoutons que les civils
massacrés par l’armée française en
novembre 2004 à Abidjan ne semblent
pas intéresser la CPI. Certains veulent
croire à l’existence de mandats d’arrêt à
l’encontre d’anciens chefs de guerre de
l’ancienne rébellion. Les crimes commis
depuis 2002 sont suffisamment nombreux
et documentés pour qu’une bonne demi-douzaine
de cadres de l’ex-rébellion
pro-Ouattara
soient en lice : exécution d’une
soixantaine de gendarmes à Bouaké en
2002, charnier de Korhogo en 2004,
massacre de 800 civils du quartier
Carrefour à Duékoué en 2011, attaque du
camp de réfugiés de Nahibly en 2012.

Seuls ceux qui restent aveuglés par l’idéal
d’une justice internationale respectée
croient que ces mandats d’arrêt sont une
promesse de procès. Transmis aux
autorités ivoiriennes, sans être rendus
publics, ni exécutés, ils sont un
formidable moyen de pression dans les
mains de ceux qui veulent contrôler les
éléments les plus criminels de l’ex-rébellion.
Pour le moment, récompensés
par des promotions prestigieuses après
l’accession au pouvoir de leur champion
Alassane Ouattara, le temps qui passe
leur permet d’affermir une emprise, faite
de trafics et de violence, qui ne se limite
plus à la moitié nord de la Côte d’Ivoire,
mais s’étend sur l’ensemble du pays.

Citant les noms de Losseni Fofana
(« Loss »), Issiaka Ouattara (Wattao) et de
son frère Morou Ouattara
(« Atchengué »), les experts chargés de
surveiller l’embargo ivoirien expliquent
dans leur dernier rapport S/2014/266
publié en avril, avoir découvert que « les
anciens commandants de zone continuent
de disposer de fonds et qu’officieusement
ils exercent un pouvoir économique et
militaire dans ces régions
 » et « que ces
fonds sont soit détenus sous forme de
vastes réserves d’espèces dans les
maisons ou entrepôts d’anciens
commandants de zone ou parfois passés
en contrebande en grande quantité par
des membres de l’UEMOA
 ». Devenus
les véritables préfets du pouvoir ivoirien,
ils ont tout à gagner à entretenir
l’instabilité et l’insécurité.

Quant à Guillaume Soro, l’ancien
secrétaire général de la rébellion, il est
partagé entre une ambition débordante
qui se trouve finalement bien à l’étroit
dans ses habits successifs de Premier
ministre, puis maintenant de président de
l’Assemblée nationale, et la nécessité de
trouver une porte de sortie autre que celle
du box des accusés d’un tribunal. Mais il
doit compter avec un rival de taille,
l’actuel ministre de l’Intérieur, Hamed
Bakayoko, en visite en France en ce début
de mois de juillet pour préparer le
prochain voyage de François Hollande à
Abidjan.

Hollande à Abidjan

Retardée depuis le mois de janvier à
cause des problèmes de santé d’Alassane
Ouattara, la visite du président français à
son collègue ivoirien est finalement fixée
au 17 juillet. L’annonce par l’Élysée d’une
rencontre avec des représentants du FPI
de Laurent Gbagbo, principal parti
d’opposition, tient du détail, tant la
priorité est donnée aux volets
économique et militaire de la relation
franco-ivoirienne.

La délégation française
comprendra une quarantaine de patrons
du secteur des infrastructures urbaines
(La Lettre du Continent, 30 juin).
L’existence d’un gigantesque « contrat de
désendettement-développement
 » (C2D)
entre Paris et Abidjan
, conjuguée à la manie du
pouvoir ivoirien de passer des contrats de
gré à gré, devrait faire l’affaire des
entreprises françaises.

Côté militaire, après les déclarations
françaises hypocrites sur le statut de la
base militaire française de Port-Bouët,
promise à la disparition du temps de
Gbagbo, l’ère Ouattara signe le grand
retour de « la Coloniale ». Début mai, le
ministre de la Défense Le Drian est allé
rencontrer Ouattara et officialiser sous les
tropiques la transformation, à partir de
l’an prochain, de la force Licorne en
«  Forces Françaises en Côte d’Ivoire  »
(FFCI). La France comptera ainsi, selon
le nouveau jargon, deux «  bases
opérationnelles avancées
 » en Afrique,
l’une à Port-Bouët,
dans la banlieue
d’Abidjan, et l’autre à Djibouti. La
proximité de l’aéroport international
d’Abidjan est déterminante, tant pour
l’évacuation de ressortissants que pour les
rotations des nouveaux avions de
transport militaire A400M.

Avec des amis comme Ouattara, qui ne
demande qu’à accueillir nos troupes et
signer un « partenariat de défense »,
forme actuelle du serment d’allégeance au
pouvoir français, l’impérialisme français
le plus rustique a encore de beaux jours
devant lui ! D’autant plus que la relève est
déjà prête...

Devenir Roi

L’hyperlongévité politique d’Houphouët-Boigny
n’était pas le fruit d’un
engagement politique pour une Côte
d’Ivoire forte et de son indépendance.
Tout au contraire, c’est parce-que,
malgré
l’indépendance officielle, il s’est acharné à
se comporter comme le ministre de la
France, dont la volonté de puissance
tenait lieu de politique africaine, qu’il a
gardé le pouvoir pendant plus de trente
ans.

Le tournant de sa carrière eut lieu
dans les années 1950, lorsqu’après deux
ans de répression sanglante des
« communisants » ivoiriens par le
bataillon autonome du lieutenant-colonel
Lacheroy [1], le député Houphouët quitta les
bancs communistes de l’Assemblée
nationale et entra dans les gouvernements
de la 4e République.

S’il existe aussi un tournant dans le
parcours d’Alassane Ouattara, c’est
certainement sa rencontre avec
Dominique Nouvian-Folloroux,
une
Française qui deviendra sa seconde
épouse. Celle que, selon un diplomate du
Quai d’Orsay (cf. câble diplomatique
américain du 21/04/2005, révélé
par Wikileaks
), Jacques Chirac considérait
comme «  ’la femme’ d’Houphouët-Boigny », gérait en partie le patrimoine de
l’ancien président ivoirien et bénéficie
depuis d’une « influence et de contacts
politiques étendus
 » en France. Plus
explicite, François Loncle (député PS et
membre de longue date de la Commission
des Affaires étrangères de l’Assemblée
nationale) expliquait fin 2012 qu’ « au
sein du parti socialiste, le couple
Ouattara a mené un lobbying absolument
considérable. Mme Ouattara, qui est
d’origine française, et qui a beaucoup
d’amis, à droite, à gauche, a fait un
travail absolument énorme. Petit à petit,
elle a convaincu un certain nombre de
dirigeants socialistes – je pense à
Dominique Strauss-Kahn,
Laurent Fabius
et d’autres – que Ouattara, c’était l’avenir
et que Gbagbo devait partir. Donc le
parti socialiste s’est divisé. […] C’est une
question de moyens : Mme Ouattara a
une fortune colossale, elle est intelligente,
très active, très politique et elle a fait ce
qu’il fallait.
 »

Hamed Bakayoko, le plus en vue des
prétendants à la succession de Ouattara,
bénéficie lui aussi depuis longtemps de la
confiance de Mme Ouattara. Bien avant
de devenir ministre de l’Intérieur, il fut
journaliste, à la tête du Patriote, l’organe
du parti RDR d’Alassane Ouattara, puis de
Radio Nostalgie, contrôlée par la famille
de Mme Ouattara.

Autre atout d’
« Hambak », son oncle Youssouf
Bakayoko, diplomate et ancien ministre
des Affaires Étrangères devenu président
de la Commission électorale indépendante
(CEI) début 2010. Sensibilisé aux intérêts
de la France lorsqu’il est passé en 2006 sur
les bancs de l’Institut des hautes études de
Défense nationale (IHEDN), après la
présidentielle de 2010, le président de la
CEI avait abusé de sa fonction pour
proclamer Alassane Ouattara vainqueur
avant de s’envoler précipitamment vers
Paris et de laisser la Côte d’Ivoire
s’enfoncer dans la crise post-électorale...

De la part de Valls

En guise de prélude à la visite de François
Hollande, le neveu « Hambak » est venu
rencontrer Manuel Valls à Matignon ainsi
que son homologue Bernard Cazeneuve.
À l’automne
2013, Valls, à
l’époque
ministre de
l’Intérieur,
était allé
rencontrer
son
homologue
ivoirien.
Dans le cadre
de la lutte
contre le
grand
banditisme, il
lui apportait
500 pistolets
automatiques.
Dans un pays
toujours sous
embargo,
débordant
d’armes
légères [2], Valls sait le cadeau qui fait
plaisir !

Quand on connaît la rivalité qui
oppose Hamed Bakayoko au leader de
l’ex-rébellion
Guillaume Soro, on devine
quel grand bandit pouvait être visé.
À moins que ce soit les opposants
politiques. Tout en se félicitant du
transfert à la CPI de l’ancien leader des
« jeunes patriotes » pro-Gbagbo,
Amnesty International a rappelé, le 20
mars
, « les centaines de cas de personnes
maintenues en détention pendant des
mois sans pouvoir communiquer avec
leurs proches ni leurs avocats, du fait de
leur soutien réel ou supposé à l’ancien
président Gbagbo. […] Ces actes ont été
rendus possibles par l’utilisation de lieux
de détention informels, où des personnes
soupçonnées d’atteintes à la sécurité de
l’État ont été détenues au secret, parfois
pendant de longues périodes et dans des
conditions inhumaines et dégradantes.
Beaucoup ont été torturées et certaines
ont été relâchées moyennant le paiement
d’une rançon.
 » Parmi les lieux de
tortures, Amnesty citait la Direction de la
surveillance du territoire, qui dépend du
ministère de l’Intérieur.

Invariablement, l’ambitieux démesuré,
qu’il se prétende socialiste ou de droite,
serre la main de l’oppresseur.

[2Dans
leur dernier rapport S/2014/266, les
experts chargés de surveiller l’embargo
ivoirien relèvent la disparition, pendant leur
transit en Côte d’Ivoire, d’une vingtaine de
tonnes de matériel militaire à destination de la
Minusma (mission de l’ONU pour le Mali).

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 237 - juillet août 2014
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