Survie

Génocide des Tutsi : Fissures

rédigé le 4 avril 2016 (mis en ligne le 22 juillet 2020) - Raphaël Doridant

Vingt-deux ans après le génocide des Tutsi du Rwanda, la complicité de l’État français dans ce crime est toujours recouverte d’une chape de plomb officielle. Pourtant des fissures apparaissent, tant au plan judiciaire que politique.

Le discours officiel n’a pas varié : de 1990 à 1994, la France aurait fait tout ce qui était en son pouvoir pour prévenir le génocide des Tutsi, puis quand celui-ci a été perpétré, elle aurait été la seule à intervenir pour y mettre fin avec l’opération Turquoise. Cette version lénifiante, dont le caractère mensonger a été démontré par de nombreux travaux, se voit également contredite par plusieurs enquêtes judiciaires en cours [1]. Elle est en outre de plus en plus remise en question au sein des partis politiques français, en particulier parmi les jeunes, malgré la résistance des caciques.

Livraisons d’armes

La justice française a été saisie, le 2 novembre 2015, d’une nouvelle plainte déposée par Survie. Elle concerne les livraisons d’armes à destination du Rwanda organisées par des responsables politiques et militaires français en 1994. Ces livraisons ont en effet été reconnues en 2014 par Hubert Védrine et Bernard Kouchner. Elles sont mentionnées dans un document de la délégation aux affaires stratégiques du ministère de la défense et l’ex-capitaine Guillaume Ancel affirme avoir été chargé, pendant l’opération Turquoise, de détourner l’attention de journalistes pendant qu’un convoi d’armes destiné aux Forces armées rwandaises passait au Zaïre. Le parquet de Paris a ouvert une enquête préliminaire dans ce dossier qui, s’il finit par être confié à un juge d’instruction, pourrait mettre en cause des décideurs au plus haut niveau.

Attentat du 6 avril 1994

L’instruction confiée en 1997 au pôle anti-terroriste sur la destruction de l’avion du président Habyarimana a été l’enjeu, jusqu’en janvier 2012, d’une intense propagande médiatique visant à faire porter au FPR la responsabilité du déclenchement du génocide. L’expertise balistique demandée par les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux, ainsi que les témoignages d’officiers français et belges présents sur les lieux, ont mis un bémol à cette désinformation en établissant que les missiles qui ont abattu l’avion ont été tirés depuis le camp militaire de Kanombe, un endroit pratiquement inaccessible à un commando FPR.
Pour autant, il ne semble pas que l’instruction se soit réorientée vers la piste d’un crime commis par les extrémistes hutu, ou vers une éventuelle piste française (les noms de l’ex-gendarme de l’Élysée Paul Barril et deux militaires français ayant pu tirer les missiles ont été mentionnés il y a plus de vingt ans). Des documents des services secrets français ont bien été déclassifiés et versés au dossier cet automne, mais le juge Herbaut, qui a succédé au juge Trévidic, ne paraît guère désireux de poursuivre plus avant ses investigations. La justice française est pourtant la seule à enquêter encore sur cet attentat dont l’attribution au FPR, démentie par les faits, constitue un élément central du discours négationniste.

Bisesero : demandes de mises en examen

S’il est un dossier judiciaire qui a été marqué par des avancées importantes, c’est celui qui concerne l’abandon de deux mille Tutsi à leurs tueurs à Bisesero, entre le 27 et le 30 juin 1994. Un détachement français était installé à Gishyita, à quelques kilomètres à vol d’oiseau de Bisesero, d’où il observait les massacres. Les éléments rassemblés ont paru suffisants aux parties civiles (dont la FIDH, la LDH et Survie) pour demander en novembre 2015 la mise en examen pour complicité de génocide de deux officiers supérieurs français, le général Jacques Rosier et le vice-amiral Marin Gillier.
Le premier, à l’époque commandant du détachement du Commandement des opérations spéciales (COS) de l’opération Turquoise, a délibérément ignoré les informations en sa possession faisant état de la présence à Bisesero de milliers de survivants tutsi dans un état de dénuement extrême et quotidiennement massacrés, préférant parler aux journalistes d’ « hommes du FPR ». Le second a laissé les miliciens encadrés par des militaires rwandais mener leurs expéditions meurtrières depuis Gishyita où il était en poste. Les parties civiles estiment que « ne pas se rendre à Bisesero pour y intervenir, ne pas désarmer les milices présentes à Gishyita, les laisser partir vers Bisesero depuis Gishyita, caractérise en l’état du dossier d’instruction des actes de complicité. De même, le fait de relayer aux médias français et internationaux la propagande gouvernementale sur la présence « d’infiltrés FPR » dans ces collines, laquelle permettait de justifier l’absence d’intervention, sont autant d’actes qui ont permis de faciliter la préparation et la consommation du crime ». Les magistrats du pôle génocide n’ont à ce jour pas fait droit à cette demande de mise en examen.
Parallèlement à cette bataille judiciaire se livre aussi une bataille politique, qui prend de l’ampleur.

Un colloque déprogrammé par le PS

Cette bataille a connu à l’automne 2015 un épisode très significatif. Peu après l’annulation par François Rebsamen, un proche de François Hollande, de l’inauguration prévue le 21 septembre 2015 à Dijon d’une stèle en mémoire du génocide des Tutsi, un colloque consacré au génocide a failli ne pas avoir lieu. Organisé par l’association EGAM (European Grassroots Antiracist Movement), il devait se tenir le 19 octobre 2015 à l’Assemblée nationale, dans une salle prêtée par le groupe socialiste et réservée quatre mois auparavant. C’était compter sans le président du groupe socialiste à l’Assemblée, Bruno Le Roux, qui, trois semaines avant la date, a fait savoir à l’EGAM que la salle n’était plus disponible. Intitulé « Génocide contre les Tutsi : la vérité maintenant ! », le colloque a pour finir été hébergé au Sénat grâce à la sénatrice écologiste Esther Benbassa.-
Il accueillait des chercheurs, des journalistes, des témoins, des rescapés du génocide et des Justes (qui eurent quelques difficultés à obtenir leur visa). Étaient aussi représentés, outre plusieurs syndicats étudiants et lycéens et mouvements de jeunesse européens et rwandais : les Jeunes Socialistes, les Jeunes Écologistes, le Mouvement des Jeunes Communistes, les Jeunes Radicaux de Gauche. Des élus français et étrangers assistaient aussi aux débats : deux députées socialistes, un député UDI, Noël Mamère, des maires socialiste et communiste, un parlementaire britannique, des parlementaires européens... Bernard Kouchner, annoncé, était absent.
Ce colloque a été pour l’EGAM l’occasion de préciser les étapes ultérieures de son initiative « Génocide contre les Tutsi : la vérité maintenant ! ». Parmi elles figure « la création d’un réseau de parlementaires du Parlement européen et de parlements d’Europe engagé pour la prévention des génocides et crimes contre l’humanité, contre le négationnisme et pour la transmission des histoires et mémoires de génocides et crimes contre l’humanité  » qui se rendra au Rwanda pour les commémorations, le 7 avril 2016, avec la délégation internationale « désormais traditionnelle », menée par l’EGAM. Nul doute que la constitution et le développement d’un tel réseau risque de placer les autorités françaises sous une pression croissante.

Lettre ouverte à Jean-Marc Ayrault

Une pression qui se fait déjà sentir car 43 parlementaires français (écologistes, communistes, socialistes et UDI) ont publié, le 19 février 2016, une lettre ouverte au ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault, demandant l’envoi d’une délégation ministérielle française aux commémorations du génocide qui auront lieu à Kigali le 7 avril prochain. Le gouvernement français, qui n’a plus d’ambassadeur au Rwanda depuis le refus d’accréditation essuyé par celui qu’il avait désigné, va-t-il courir le risque de voir un ministre de la République connaître le sort de Renaud Muselier en 2004 ? Le secrétaire d’Etat aux affaires étrangères, qui représentait la France lors de la dixième commémoration du génocide, avait alors décidé d’écourter sa visite à la suite des accusations portées par le président rwandais contre la France.
Alors que M. Muselier était présent dans le stade Amahoro, Paul Kagame avait en effet fustigé la France pour avoir eu « l’audace de rester là sans s’excuser » pour son rôle dans le génocide. Les Français, avait tonné le président rwandais, « savaient que le gouvernement, l’armée et les miliciens préparaient le génocide ». Il avait évoqué les propos d’un «  officiel français » - Paul Dijoud, à l’époque chargé des affaires africaines au ministère des affaires étrangères -, rencontré en 1992 à Paris où il avait été invité. « Il m’a dit crûment que si le FPR n’arrêtait pas sa guerre, il ne trouverait pas un membre de sa famille en vie au Rwanda. Pour eux, tuer nos familles, c’était une stratégie pour nous faire arrêter les combats. Mais nous combattions pour nos droits. Il avait tort. C’était criminel.  » Paul Kagame avait ajouté que l’opération Turquoise avait pour objectif de « nous empêcher d’avancer ». Tournant la tête vers les gradins, du côté du secrétaire d’Etat français aux affaires étrangères, il avait lancé : « Je vous le dis en face. Ce qui s’est passé il y a dix ans ne se reproduira plus. Nous sommes décidés à nous battre pour nos droits et pour ceux des survivants du génocide  ».
Il n’est pas sûr que François Hollande et Manuel Valls courent le risque d’une nouvelle volée de bois vert qui s’apparenterait à une humiliation publique. Rappelons qu’en 2014, la garde des Sceaux, Christiane Taubira, n’avait pas participé aux commémorations à Kigali suite aux propos de Paul Kagame, parus la veille, dans un entretien à Jeune Afrique. Le président rwandais y dénonçait «  le rôle direct de la Belgique et de la France dans la préparation politique du génocide et la participation de cette dernière à son exécution même ». Il désignait les soldats français comme « complices, certes », mais aussi « acteurs » du génocide dans la zone contrôlée par l’opération Turquoise.

Un déni de moins en moins tenable

Affirmer sa volonté de « transparence » sur le rôle de la France au Rwanda tout en continuant à dissimuler la réalité de la politique menée, telle est la gageure impossible à laquelle des dirigeants français sous une pression croissante sont confrontés. Tiendront-ils encore longtemps alors que se multiplient les fissures : fissures judiciaires, fissures politiques... ? Même pas encore des brèches.

«  Mais c’est quand même avec des fissures que commencent à s’effondrer les cavernes.   » Soljenitsyne

Raphaël Doridant

[1Pour plus de détails, voir « La justice française et le génocide des Tutsi » dans Billets d’Afrique n° 256

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