Survie

Kabila toujours en place

rédigé le 20 septembre 2017 (mis en ligne le 2 novembre 2017) - Adélaïde Sauveur

Depuis le 19 décembre 2016, terme constitutionnel de son mandat, Joseph Kabila se maintient à la tête de la République démocratique du Congo (RDC) en empêchant la tenue du scrutin présidentiel. Il compte bien tirer parti de l’éclatement de l’opposition pour perpétuer son pouvoir. Jusqu’à quand ?

L’année 2016 avait vu une forte mobilisa­tion populaire pour demander la tenue de l’élection présidentielle à la date pré­vue par la Constitution. Le retard délibéré dans l’établissement des listes électorales et la mau­vaise volonté évidente de Joseph Kabila avaient suscité des manifestations durement réprimées (plusieurs dizaines de morts). L’Eglise catho­lique, à travers la Conférence épiscopale na­ tionale du Congo (CENCO), très influente en RDC, s’était imposée comme médiatrice entre la Majorité présidentielle (MP), le parti de Jo­seph Kabila, et le « Rassemblement des forces politiques et sociales acquises au changement » (l’opposition congolaise) dont font partie l’UDPS d’Etienne Tshisekedi, des partis d’op­position et des organisations de la société ci­ vile (syndicats, associations, etc.). Y figure aussi le « G7 », groupement fondé en 2015 par sept transfuges de la MP passés à l’opposition, qui soutient la candidature à la présidentielle de Moïse Katumbi, ex­-gouverneur du Katanga exilé en Europe. La démarche des évêques avait abouti, le 31 décembre 2016, à l’Accord dit « de la Saint Sylvestre », qui a permis, dans un premier temps, de désamorcer la colère grandissante de la population congolaise et d’éviter ainsi un bain de sang inutile face à un régime prêt à réprimer durement toute insur­rection.
L’Accord de la Saint­Sylvestre prévoit la création d’un Conseil national de suivi de l’ac­cord (CNSA) et du processus électoral, et la formation d’un gouvernement d’union natio­nale chargé d’organiser les élections avant la fin de l’année 2017. Selon cet accord, il appar­tient au Rassemblement de l’opposition de proposer au président Kabila un Premier mi­nistre. C’est sur ce point que la Majorité pré­ sidentielle et le Rassemblement ont eu beaucoup de mal à s’entendre. La MP estimait qu’il fallait que l’opposition présente trois can­didats afin que le président de la République puisse avoir le choix, conformément à la Constitution. Et il était de toute façon inadmis­sible que Moïse Katumbi figure parmi eux.

L’éclatement de l’opposition

La disparition d’Etienne Tshisekedi, décé­dé le 1er février 2017 à Bruxelles des suites de sa maladie, a bloqué les négociations avec le président Kabila et empêché la sortie de la crise politique. Le leader incontesté de l’op­position n’étant plus là, aucune autre person­nalité politique n’est parvenue à faire l’unanimité et l’opposition s’est divisée. Le fils du défunt, Félix Tshisekedi, a été élu président du Rassemblement et présenté comme candi­dat au poste de Premier ministre, tandis qu’une frange dissidente du Rassemblement lui préférait Joseph Olenghankoy.
Le président Kabila a habilement profité de cette scission en nommant, en avril dernier, Bruno Tshibala, un dissident du Rassemble­ ment, au poste de Premier ministre. Cet an­cien de l’UDPS d’Etienne Tshisekedi a été exclu du parti un mois plus tôt après avoir ral­lié Joseph Olenghankoy. Ce dernier a ensuite été nommé président du CNSA, fin juillet. Une désignation immédiatement contestée par les partisans de Félix Tshisekedi.
Le débauchage de membres de l’opposi­tion marque clairement l’intention de Kabila de ne pas organiser les élections. Les ténors de son clan œuvrent à l’extérieur comme à l’in­térieur du pays pour assurer la pérennité du régime. Barnabé Kikaya, conseiller du chef de l’État depuis 2014, négociateur en chef aux Na­tions unies et fin diplomate, «  affronte l’oppo­sition du Conseil de sécurité de l’ONU, des chancelleries occidentales, de l’Union euro­péenne et même du Pape François » (Le Monde, 01/09) pour éviter à Kabila des sanc­tions internationales plus sévères. Kalev Mu­ tond, le puissant chef de l’Agence nationale de renseignement (ANR), verrouille quant à lui la forteresse de l’intérieur. Surnommé « le Bour­reau du régime Kabila », il est visé par des sanc­tions de l’Union européenne et des États­-Unis, à l’instar de plusieurs autres hauts responsables du régime, dont Lambert Mende, porte­-parole du gouvernement et ministre de la Communi­cation.
L’armée congolaise est suspectée de graves exactions dans les provinces du Kasaï où l’on a trouvé plus de 40 fosses communes et plus de 400 morts. Plus d’un million de personnes ont été déplacées dans cette région du Kasaï. Deux enquêteurs de l’ONU y ont été assassinés en mars. Les experts des Nations-­Unies dépêchés sur place n’ont toujours pas éclairci ce double meurtre, mais le scénario qui se dessine est ce­ lui d’un guet­-apens impliquant les services congolais (RFI, 13/09). La répression est per­manente dans le pays. Des zones d’insécurité sont créées dans plusieurs provinces, notam­ment au Kivu, en Ituri, au Kongo central, et à Kinshasa. Toute manifestation est interdite. La situation socio­-économique de la population congolaise est alarmante.

Business as usual

L’opposition a pour l’instant recours à des opérations pacifiques de type « villes mortes » pour faire pression sur le régime. Des organi­sations de la société civile et des mouvements citoyens ont signé un « Manifeste du citoyen congolais » le 18 août à Paris. Ce document prône « des actions pacifiques et non violentes » visant à empêcher le président Kabila de se maintenir au pouvoir au­-delà du 31 décembre 2017. Le Rassemblement dirigé par Félix Tshi­sekedi, tout comme la CENCO, proposent qu’au 31 décembre prochain, un président de transi­tion soit nommé si les élections ne sont pas or­ganisées d’ici­-là. Dans la société civile, un nom est cité, celui du docteur Mukwege, ce méde­cin gynécologue qui « répare les femmes » [1]. Que ce dernier accepte ou non, rien ne permet malheureusement de pen­ser que Kabila, les caciques du pouvoir et leurs puissants soutiens s’en remettront facilement à ce scénario.

Le coq français en chien de faïence

A Paris comme ailleurs, on ne peut que s’inquiéter de voir chauffer la cocotte minute congolaise, en se demandant quand et comment se relâchera la pression. Si la France appelle bien au « res­pect de la démocratie, des droits de l’Homme et de la Constitution en RDC », elle se garde bien d’être proactive sur le sujet (contraire­ment aux Etats­-Unis ou à l’Union européenne), et maintient discrè­tement ses intérêts, qui profitent du statu quo – à l’instar de Total, qui a décroché le gros lot avec l’exploitation du pétrole du lac Al­bert, en Ituri. En juin, la libération d’un otage français employé par la société canadienne Banro, qui exploite des mines d’or dans l’est de la RDC, a valu au dictateur congolais un petit coup de fil person­nel d’Emmanuel Macron, mais surtout la visite discrète du nouveau locataire de la cellule Afrique de l’Elysée, Franck Paris, et du direc­teur Afrique/Océan indien du Quai d’Orsay, Rémi Maréchaux (Afri­karabia, 10/09). Et début septembre, c’est le Premier ministre congolais qui est venu essayer de pousser des portes à Paris, une vi­site pleine d’énergie. Le 4 septembre, il s’affiche dans un « dîner d’amitiés » avec Jean-­Louis Borloo [2], dont le nouveau dada est d’électrifier l’Afrique et de faire tourner une fondation aux géné­reux sponsors industriels. Puis, tandis que la télévision congolaise annonçait un entretien avec le président du Palais du Luxembourg, Bruno Tshibala a pu seulement s’afficher sur Twitter avec le séna­teur Les Républicains de l’Eure, Ladislas Poniatowski, présenté à tort comme « vice­-président du Sénat  » – mais qui préside tout de même le groupe d’études Energie. Selon le journaliste Christophe Rigaud (Afrikarabia, 10/09), Kinshasa espérait réussir le même coup de communication que le Tchadien Déby début juillet (cf. Billets n°269, juillet­-août 2017) : permettre à Kabila de passer op­portunément par la cour de l’Elysée, avant son déplacement à l’as­semblée des Nations unies, le 12 septembre. Loupé, Macron était à Saint-­Martin, pour faire le show après le passage de l’ouragan Irma.

[1« L’homme qui répare les femmes ­ la colère d’Hippocrate », film de Thierry Michel & Colette Braeckman, 2015

Joseph Kabila lors d'une visite aux États­Unis en 2003. Photo CC. Ministère de la Défense USA. Il est président de la RDC depuis 2001.
Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 270 - septembre 2017
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