Survie

Les mots ne sont jamais neutres

Dessin exposé à l'exposition « Kanak, l'art est une parole » au Quai Branly en 2013, accompagné du commentaire: « L'ensemble du récit est centré sur les opérations militaires incessantes qui marquèrent la présence française : des officiers rôdent autour des cases traditionnelles, et des têtes coupées, trophées réclamés par l'administration militaire à l'occasion des campagnes de maintien de l'ordre, jonchent le sol. »
rédigé le 20 novembre 2017 (mis en ligne le 7 février 2018) - Rachel Leenhardt

L’approche du référendum d’autodétermination est l’occasion de se pencher de près sur ce territoire colonisé par la France depuis plus d’un siècle et demi. Si notre association est par définition opposée à toute forme de domination et entend mettre la France face à ses responsabilités, le processus de décolonisation de la Nouvelle Calédonie – Kanaky n’en interroge pas moins profondément notre positionnement quant à cette lutte pour l’indépendance. Comment en parler ? Comment la soutenir ? Et comment le faire en restant à notre juste place, en tant qu’association essentiellement métropolitaine ?

Kanaky ou Nouvelle Calédonie ?

La Nouvelle Calédonie est ainsi appelée aujourd’hui aussi bien par la métropole que par la communauté internationale, et par les habitants de ce territoire, y compris une partie des Kanak, et cette appellation semble être à première vue la plus consensuelle et politiquement correcte. Sauf que le nom de Nouvelle Calédonie est résolument colonial : attribué par l’explorateur britannique James Cook à son débarquement en 1774 en référence au nom antique de l’Écosse actuelle, il est conservé par la France lorsqu’elle établit sa domination sur l’archipel à partir des années 1850. Baptiser une terre convoitée du nom d’une province de l’Empire est un symbole lourd, et largement utilisé lors des conquêtes européennes (New York, Nouvelle Galles du Sud, Nouvelle Zélande, Nouvelle Orléans…). Quant au terme « Nouvelle », il laisse à penser que cette terre n’a commencé à exister qu’à partir de l’arrivée des Européens, et qu’elle était auparavant sans Histoire, sans nom, sans peuple, sans vie.

Le terme de Kanaky est employé par les indépendantistes depuis les années 1970 [1]. Il renvoie à une réappropriation du territoire par ses premiers habitants, à l’identité culturelle kanak et au projet politique d’indépendance. Il peut paraître excluant, d’une part parce que d’autres populations sont aussi présentes sur le territoire : descendants de déportés par la France [2] et de colons volontaires [3], métropolitains d’arrivée récente, migrants régionaux, notamment Wallisiens, etc. D’autre part parce que le positionnement quant à l’indépendance diverge entre et au sein de ces groupes. Mais ce que le mot Kanaky interroge ce n’est pas la possibilité pour toutes ces catégories de population de vivre ensemble. C’est la capacité de chacun à se projeter dans un État souverain à l’identité kanak affirmée, c’est la répartition du pouvoir et des richesses, la construction locale et concertée – et non plus télécommandée et imposée – d’un avenir commun. C’est enfin – les tensions et manipulations autour du corps électoral en témoignent – la légitimité particulière du peuple colonisé à décider de son avenir.

La colonisation est une question matérielle

Car la Nouvelle Calédonie – Kanaky reste une colonie. Pas seulement parce qu’elle est inscrite sur la liste onusienne – notoirement incomplète – des territoire à décoloniser, mais parce que l’histoire des relations entre la France et ce dominion est d’abord faite de conquête, d’accaparement des terres et des ressources naturelles, d’oppression et de massacres, d’acculturation et de mépris, d’exploitation des personnes et de la nature. Mais aussi parce que la domination française se conjugue au présent : inégalités sociales patentes entre les Kanak d’une part, et les Caldoches et Métros d’autre part ; concentration des moyens de production dans les mains des intérêts français et des « loyalistes [4] » ; incitations financières et fiscales à l’installation de métropolitains ; discrimination à l’embauche – notamment des fonctionnaires ; présence militaire, répression policière et judiciaire ciblée sur les Kanak ; économie tournée vers l’exportation au détriment de l’autosuffisance ; persistance de la monnaie coloniale ; faiblesse de l’enseignement supérieur, manœuvres diverses pour influencer le résultat de la consultation à venir…

La colonisation n’est pas qu’une question morale, mais bien un système de domination matérielle dont les Kanak restent les premières victimes. En ce sens, le statut quo ne saurait être la condition de l’égalité entre les Calédoniens.

Qui dit « colonie » dit « colons »

Si la domination coloniale est largement démontrée et le statut de peuple colonisé des Kanak irréfutable, le mot « colon » semble tabou. Nul ne voudrait se voir attribuer cette étiquette. Pourtant s’il est une colonie, il est logiquement des colons. Le peuplement colonial de la Grande Terre s’est effectué par vagues successives, par des groupes et dans des contextes très différents. Contraints ou volontaires, colonialistes idéologiques ou de circonstance, prédateurs ou bien-pensants, ces nouveaux venus sont entrés en collision, en concurrence voire en guerre avec les populations mélanésiennes. Aujourd’hui, les descendants de ces colons, mais aussi nombre d’expatriés récents ou temporaires et de migrants économiques océaniens se côtoient.

De même qu’il serait simpliste autant qu’erroné de considérer tout Kanak comme indépendantiste, tenter de classifier les autres communautés entre nouveaux venus et familles implantées de longue date, entre blancs et non-blancs, entre riches et pauvres… pour en tirer l’essence du colon actuel ou encore les mettre tous dans le même sac revient à passer à côté du critère essentiel : qui participe, aujourd’hui, au maintien de la sujétion des Kanak et d’autres populations précaires de l’archipel ? Qui bénéficie de privilèges grâce au maintien de l’influence française ? A qui profite le modèle d’exploitation des ressources naturelles et des personnes, et qui travaille à le perpétuer ? Ainsi, être colon n’est pas un fait purement généalogique ou culturel mais une identité politique : le colon est celui qui défend le projet colonial. En tant que Français-es anticolonialistes se pose la question de la légitimité d’un soutien à l’indépendance. On peut penser qu’elle est la condition nécessaire à l’égalité et à la liberté des Calédoniens. Mais si la perspective de l’émancipation d’un peuple colonisé est forcément enthousiasmante, nous ne sommes pas juges de quel statut serait « le bon » pour la Nouvelle Calédonie – Kanaky, ni en position de dicter à quiconque ce qu’il devrait penser ou voter. En revanche, nous avons le devoir de rappeler la nature aliénante du colonialisme, de veiller au respect du processus de décolonisation, d’exiger de la France qu’elle honore ses engagements passés et actuels, et le cas échéant de mettre à jour et de combattre toutes les stratégies qui viseraient à maintenir une domination néocoloniale, comme notre pays le fait si bien pour ses anciennes colonies d’Afrique.

[1Le mot Kanak lui-même n’est utilisé que depuis le 19e siècle et l’expansion européenne pour désigner les populations pré-coloniales (aussi dites mélanésiennes) des îles du Pacifique Sud.

[2Détenus de droit commun, prisonniers politiques français ou kabyles, main d’œuvre indochinoise…

[3industriels, marchands ou simples travailleurs en quête d’une vie meilleure, missionnaires…

[4Terme employé pour désigner les personnes opposées à l’indépendance.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 272 - novembre 2017
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