Survie

Le militantisme confronté au réel

rédigé le 5 avril 2019 (mis en ligne le 1er mars 2020) - Marie Bazin

Connaissant relativement bien l’histoire récente du Rwanda, du génocide des Tutsi et de la complicité de la France dans celui-ci et étant engagé-e-s en France pour les faire connaître en France, trois militant-e-s de Survie partageaient l’envie de se confronter à cette histoire commune, mais aussi de découvrir le Rwanda d’aujourd’hui. Témoignage, de retour d’un voyage de trois semaines au Rwanda.

En tant que Française, qui plus est militante à Survie de longue date, le voyage était loin d’être anodin, mais il n’était pas pour autant prévisible, ne sachant pas quel regard porteraient les Rwandais-es sur nous, et inversement quelles émotions et questionnements personnels il engendrerait pour moi.

Une réalité inconcevable

Ce qui m’a marqué pendant les premiers jours, c’est l’impossibilité de mettre en relation les faits et l’horreur que l’on connait, avec les lieux que l’on découvrait évidemment pleins de vie. D’abord parce que je me suis heurtée aux lacunes de mes connaissances sur le génocide. Je pensais connaître relativement bien son histoire, or j’ai réalisé dès le début du voyage qu’il me manquait beaucoup d’informations et d’éléments pour appréhender et comprendre ce que je découvrais au Rwanda : en particulier les spécificités des lieux traversés, mais aussi l’histoire de l’après 1994. Que l’on soit au Nord, à Ruhengeri [1]ou Gisenyi, à l’Ouest dans le district de Kibuye, au Sud-Est dans le Bugesera, ou dans tel ou tel quartier de Kigali, l’histoire du génocide n’est pas exactement la même et les lieux n’ont pas la même « symbolique » aux yeux des Rwandais-es, nous l’avons appris au cours du voyage. Ainsi le Nord était le fief du clan Habyarimana et des Hutu les plus extrémistes. Dans le Bugesera ont été déporté-e-s des milliers de Tutsi chassé-e-s du Nord dès les années 1960. Le prisme de l’étude de la complicité française nous rend plus « familiers » de lieux tels que Bisesero et Murambi mais tend à laisser de côté l’histoire des autres, pourtant très importante pour que la réalité du génocide prenne forme.

Ensuite, la réalité du génocide était au début impossible à appréhender et à concevoir car le génocide, par son ampleur, sa violence, sa logique haineuse, son caractère systématique et organisé dépasse l’entendement. Le lendemain de notre arrivée, la visite du mémorial de Kigali, qui propose une longue exposition assez complète et où sont enterrés les corps de plus de 250 000 Tutsi, est restée finalement quelque peu abstraite. Des nombres tels que 250 000 personnes à Kigali, un million au total, sont si grands qu’on ne peut se les représenter. C’est tout simplement inconcevable, cela va au-delà de ce que les émotions et même l’intellect peuvent imaginer. Au fur et à mesure du voyage, nous verrons ou visiterons de nombreux mémoriaux : simples stèles, abris couverts pour le recueillement avec parfois quelques photos et souvent des fleurs, bâtiments plus grands abritant des cercueils communs, et mémoriaux plus importants destinés à la visite. Au gré de ces mémoriaux le nombre de morts s’égrène et c’est cette « accumulation » et cette répétition tragique mais indispensable qui permettent de prendre progressivement la mesure de l’ampleur et l’omniprésence du génocide, qui permettent de le comprendre émotionnellement : 10 000 personnes dans l’église de Kibuye, 60 000 à Bisesero, 50 000 dans l’école technique secondaire de Murambi, des dizaines de milliers à Butare, Nyanza, 4 000 dans l’église de Ntarama, 9 000 dans l’église de Nyamata. Les ossements, les corps momifiés, les immenses piles de vêtements des victimes des églises de Ntarama et Nyamata sont profondément marquants, ils permettent de donner forme à cette réalité, de rappeler qu’il y a des personnes individuelles derrière tous ces chiffres. Tout cela sans compter tous les lieux où nous ne sommes pas allés, sans compter tou-te-s les autres écoles, églises, stades, rues, forêts et marais où les chiffres ne sont pas indiqués ou pas connus précisément. Sans compter les charniers où des corps continuent d’être découverts encore aujourd’hui.

Insupportable négationnisme

Face à la présence de ces mémoriaux, leur grand nombre dans tout le Rwanda, même dans des lieux reculés, et les récits qui y sont associés, qui s’ajoutent bien entendu à toutes les recherches historiques, le fait que des gens puissent encore nier le génocide nous est apparu proprement dément. Venant d’un pays où le négationnisme a libre cours, c’est donc d’abord sur cette question que je me suis sentie bousculée en tant que Française. C’est en rentrant du mémorial de Murambi, où 50 000 personnes ont été massacrées en quelques jours, que nous avons écouté les propos de Natacha Polony sur France Inter. Ils dataient de plus d’une semaine, et un rescapé de Bisesero nous en avait déjà parlé, mais nous n’en connaissions pas le contenu exact. Etre au Rwanda et y entendre sur une radio française qu’il n’y avait pas en 1994 « une distinction entre des méchants et des gentils » mais « des salauds face à d’autres salauds » [2], a suscité chez moi une colère et un écoeurement comme j’en avais rarement ressentis. Non pas que je n’étais pas déjà révoltée par ce type de révisionnisme avant de faire ce voyage, mais il est devenu encore plus insupportable, intolérable, abject. Savoir, face aux Rwandais-es que nous rencontrions dans les mémoriaux, que dans notre pays de tels propos étaient possibles, que des manipulations rhétoriques permettaient à certain-e-s de minimiser l’importance du génocide ; être questionnée là-dessus et constater l’impuissance des Rwandais-es à lutter contre ce négationnisme qui s’exerce en dehors de leurs frontières, m’a beaucoup marquée. L’enjeu de le combattre est apparu d’autant plus majeur, comme une urgence et un devoir indispensables.

Face aux complicités françaises

C’est seulement en arrivant dans la zone contrôlée par l’opération Turquoise en juin 1994 (le sud-ouest du Rwanda, un triangle englobant Kibuye, Gikongoro et Cyangugu) que j’ai été renvoyée à ma position de Française. C’est dans cette zone que se trouvent le mémorial de Bisesero, où les militaires français ont laissé les derniers Tutsi survivants à la merci des tueurs en connaissance de cause ; et le mémorial de l’école technique secondaire de Murambi où l’armée française a installé sa base pendant l’opération Turquoise alors que 50 000 personnes y avaient été massacrées moins de deux mois auparavant.

Avant de visiter ces lieux, la question du rôle de la France était très peu présente. L’exposition du mémorial de Kigali l’évoque au détour de quelques phrases (parlant d’un soutien continu au gouvernement qui préparait le génocide et pointant du doigt l’opération Turquoise) mais consacre davantage d’espace et de détails à « l’abandon » de la communauté internationale dans son ensemble. Dans nos rencontres et discussions avec des Rwandais-es, nous avons parfois été interrogé-e-s sur les raisons de notre voyage au Rwanda. Mais nous n’avons pas senti de réserves ni de méfiance et nous n’avons pas été questionné-e-s sur le rôle de la France. Nous en sommes arrivé-e-s à nous demander si cette complicité française était largement connue par les Rwandais-es.

_Les visites de Bisesero et de Murambi puis des mémoriaux du Bugesera (Ntarama et Nyamata), ainsi que de nouvelles discussions, n’ont pas laissé de place au doute. « Evidemment tout le monde le sait » nous a dit une rescapée rencontrée à Nyamata, même si les détails de ce soutien ne sont pas toujours connus. A Bisesero, où nous avons rencontré Eric Nzabihimana. [3], nous avons découvert que la date de commémoration choisie pour ce lieu était le 27 juin, date à laquelle les militaires français ont abandonné aux tueurs les derniers survivants (3 000 personnes sur les 60 000 qui s’étaient réfugiées dans ces collines au début du génocide) et non le 13 mai, date à laquelle la majorité des Tutsi de Bisesero ont été tués. Commémorer le 27 juin est ainsi une manière de rappeler chaque année, aux yeux de tou-te-s, l’implication française. A Murambi, le mémorial a une double portée car il est à la fois le lieu d’un massacre de grande ampleur puis la base de l’opération Turquoise. Des panneaux indiquent les endroits où le drapeau français a été hissé et où les militaires français jouaient au volley-ball, à quelques mètres des charniers où les génocidaires avaient enterré leurs victimes quelques semaines auparavant. Comment imaginer que pendant plusieurs semaines les Français se sont installés et même divertis dans ce lieu, où la terre avait été fraîchement retournée, sans jamais chercher à savoir ce qu’il s’était passé ? Le mémorial comprend également une exposition sur le déroulement du génocide à Murambi avec une partie consacrée à l’opération Turquoise.

Que ce soit à Bisesero ou à Murambi, puis dans les mémoriaux du Bugesera, nos échanges avec Eric Nzabihimana et avec les personnes de la Commission nationale de lutte contre le génocide (CNLG) chargées des lieux ont porté sur la France. Nous avons davantage échangé sur les enjeux actuels concernant le négationnisme, la justice, les archives, que sur sur le rôle de la France pendant le génocide. Quelles étaient les procédures judiciaires en cours ? Pourquoi la France refusait-elle d’extrader les Rwandais présumés génocidaires réfugiés sur son sol ? Avions-nous des espoirs concernant une ouverture prochaine des archives ? Nous avons perçu chez nos interlocuteurs la colère, la tristesse, voire le découragement ou la fatalité à l’idée que le négationnisme a toujours cours en France, que des présumés génocidaires y vivent des jours paisibles (bien que de nombreuses plaintes aient été déposées, la plupart des procès n’ont pas encore eu lieu), que les années se succèdent sans que l’Etat français ne montre aucun signe de reconnaissance, ne demande jamais pardon.

Mémorial de Gisozi, à Kigali
(© Christian Lafitte)

Permettre le deuil

Grâce à ces visites et ces discussions, j’ai perçu avec beaucoup plus de force et de lucidité toute l’importance du combat que nous menons en France. Jusqu’à présent la vérité et la justice sur le rôle de la France me semblaient indispensables d’abord par principe et pour les valeurs que cela représente, et parce qu’ayant connaissance de faits d’une telle gravité, je ne pouvais pas ne pas partager ces informations le plus largement possible pour montrer aux Français-es ce que les institutions de la Ve République, ses politiques et son armée permettent, sciemment. Toutes ces motivations sont encore valables bien entendu, mais je perçois aujourd’hui à quel point cette lutte pour la vérité et la justice est importante pour les Rwandais-es avant tout : pour les victimes, pour les rescapé-e-s, mais aussi pour les nouvelles générations. Sans justice et sans travail de recherche et de documentation très précis sur toutes les dimensions du génocide, c’est le deuil des victimes qui se trouve empêché, c’est la mémoire du génocide qui risque d’être défaillante, c’est la réconciliation qui est entravée. Or en France, la justice et la vérité sont bloquées et les rescapé-e-s rwandais-es, qui sont pourtant les premier-e-s concerné-e-s, n’ont aucune prise sur cette situation. Si, comme moi, nous ne sommes pas responsables des agissements passés de notre Etat parce que trop jeunes à l’époque du génocide, nous avons en revanche la responsabilité d’agir aujourd’hui contre l’impunité et contre le négationnisme.
Marie, nourrie des échanges avec Gwen et Amandine

[1Les noms employés dans cet article sont ceux qui étaient en usage lors du génocide, mais les villes principales ont changé de nom en 2006 suite à un redécoupage des provinces.

[2Natacha Polony, dans le Duel du dimanche 18 mars sur France inter. La semaine suivante, elle a tenté d’expliquer ses propos en disant qu’elle « parlait d’autre chose ». Mais dans ce cas, pourquoi, dans un débat pourtant clairement consacré au génocide des Tutsi et au rôle de la France, « parler d’autre chose  », qui plus est dès le début de son intervention ? Evacuer du revers de la main le sujet du génocide pour « parler d’autre chose  » et entretenir l’idée d’un flou entre les bourreaux et les victimes en affirmant que « c’est plus compliqué  », c’est la méthode malheureusement bien connue de celles et ceux qui cherchent à retirer au génocide son importance et sa spécificité.

[3Rescapé de Bisesero, il fait partie des personnes qui ont déposé une plainte en France visant l’armée française pour l’abandon des Tutsi de Bisesero.

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