Survie

Ouvéa, terreur d’État

rédigé le 7 mai 2018 (mis en ligne le 14 mai 2018) - Mathieu Lopes

30 ans après le massacre de la grotte d’Ouvéa en Kanaky – Nouvelle-­Calédonie, la plaie est toujours à vif et la volonté du président français d’imposer sa présence sur les lieux ne passe pas. Mémoire d’un des épisodes les plus sanglants de la lutte des Kanak pour leur indépendance dans les années 80.

En mars 1986, commence la cohabitation de François Mitterand avec le gouvernement de droite de Jacques Chirac en France. La droite locale, dont une partie est organisée en groupes paramilitaires qui commettait déjà des attentats [1], se sent pousser des ailes. Côté étatique, la répression des actions indépendantistes s’accentue et Bernard Pons, le nouveau ministre de l’Outre-Mer, en plus des policiers et gendarmes, militarise le pays. « Quelques 6500 militaires y furent stationnés. […] On comptait plus de militaires qu’au Tchad ! [2] » Le « statut Pons » entreprend de déconstruire les quelques avancées et reconnaissances que le peuple Kanak avait obtenues depuis le début de la lutte indépendantiste des années précédentes.

En réaction, le FLNKS [3] décide, lors de son congrès de février 1988 d’une campagne de boycott des élections régionales, prévues en même temps que la présidentielle française, et appelle à la « mobilisation musclée pour faire échec aux nouvelles institutions ». L’autonomie d’action est laissée aux comités de luttes, les structures de bases de l’organisation, pour mener cette campagne.

Ainsi, le 22 avril, des barrages sont érigés un peu partout dans le pays et le comité de lutte de l’île d’Ouvéa lance une action d’occupation de la gendarmerie du village de Fayaoué ; au moins une autre action du même ordre étant prévue sur une autre île.

Le huis-clos d’Ouvéa

Prévue pour être pacifique, l’occupation dérape et 4 gendarmes sont tués. Contrairement à la propagande gouvernementale de l’époque, amplement relayée par les médias, qui parle de gendarmes « tués et découpés à la machette », on sait très vite que c’est suite à un échange de coups de feu que trois d’entre eux sont tués. La « prise d’otage d’Ouvéa » commence alors, les assaillants emmenant les gendarmes, en les séparant en deux groupes : un qui est libéré quelques jours plus tard, l’autre qui est retenu dans une grotte près du village de Gossanah, dans le nord de l’île.

Le gouvernement militarise aussitôt la gestion de la crise, et même le GIGN, normalement prévu pour ce genre de situation, est passé sous les ordres de l’armée de terre et du général Vidal.

Du 22 avril au 5 mai, date du dénouement, l’isolement d’Ouvéa avec le reste du monde est complet : les communications et transports sont coupés et les journalistes interdits de séjour. Ce n’est que grâce au travail d’enquêtes a posteriori, s’appuyant sur les témoignages de Kanak mais aussi de quelques militaires qu’on peut connaître aujourd’hui ce qui s’y est déroulé [4].

Le gouvernement Chirac, soucieux de faire preuve de fermeté au moment de l’entre-deux tour de la présidentielle, décidera d’un assaut, validé par Mitterand, le 5 mai, alors que des solutions pacifiques négociées étaient possibles. Le film de Kassowitz, L’ordre et la morale, malgré des aspects critiquables, l’illustre bien. L’attaque sera menée par le GIGN mais aussi, notamment, par des troupes du 11ème choc, régiment qui fut la branche militaire du « service action » des services secrets français, issu des « guerres psychologiques » d’Indochine ou d’Algérie, et réputé pour les « lourdes pertes » infligée à l’ennemi lors de ses missions. L’opération, baptisée « Victor » par le général Vidal, d’après son indicatif radio lors de la guerre d’Algérie, se solde par la mort de 2 militaires français et 19 Kanak preneurs d’otages ou « porteurs de thé » (personnes qui leur amenaient du ravitaillement).

Dans ce lourd bilan, si quelques Kanak semblent bien avoir été tués dans un échange de feu, il apparaît qu’un bon nombre ont été exécutés après s’être rendus. Même Michel Rocard admettra, en 2008, que des meurtres ont bien été commis.

Sur cette photo publiée en double page de Paris-Match, les gendarmes entourent les preneurs d’otage faits prisonniers, dont Alphonse Dianou, le chef du groupe, sur la civière. Il sera assassiné plus tard par des gendarmes.
https://jggourson.blogspot.fr/2014/11/contre-enquete-sur-des-morts-suspectes-5.html

Terreur générale

Si cet épisode, désigné comme « massacre d’Ouvéa » est aujourd’hui relativement connu pour son bilan sanglant, les méthodes mises en œuvre par l’armée contre la population kanak dans le même temps, moins connues, sont aussi choquantes. Dans les mois précédant la prise d’otage d’Ouvéa, déjà, alors que le gouvernement tentait d’écraser la revendication indépendantiste et d’imposer le statut Pons, « le quadrillage du pays par la force armée fut renforcé et les méthodes conçues pour la guerre contre-révolutionnaire inspirèrent les interventions. La situation devint très pénible à supporter pour les gens des tribus. [5] »

Mais lors de la prise d’otage, la gestion militaire se fait pleinement sentir. Au village de Gossanah, près de la grotte, d’abord, où les militaires mettent en place une campagne « d’interrogatoires » afin de localiser les preneurs d’otage. Dans un premier temps, plusieurs personnalités du village sont arrêtées arbitrairement et interrogées, subissant injures racistes, menaces de mort et diverses brutalités. Puis la totalité de la population du village est concernée. Les femmes et les enfants sont retenus en permanence dans des cases, sans même pouvoir en sortir pour faire leurs besoins. À partir du 25 avril, commencent des interrogatoires de plus en plus violents, jusqu’à la torture. Les victimes parlent de « simulacres d’exécutions », de « coups » variés, d’étranglements jusqu’à l’évanouissement, d’armes pointées sur la tête, de « tirs rasants » les corps, de décharges de matraques électriques...

Les hommes sont sortis régulièrement, pour être attachés à des poteaux en plein soleil des jours entiers et malgré ses dénégations, le ministre Bernard Pons, qui se rend personnellement au campement militaire installé à Gossanah n’a pas pu l’ignorer.

Certains témoignages de membres du GIGN, interrogés par Jean-Guy Gourson accréditent ces dénonciations. Et ce sont bien les gendarmes qui ont été chargés des interrogatoires par les militaires [6].

Le rapport d’enquête de la LDH qualifie ces actes de « résurgence perfectionnée de la fameuse « gégène » de la guerre d’Algérie » et conclut notamment « on est amené à penser que le téléphone n’a été coupé, la presse interdite à Ouvéa, et les transports suspendus pendant cette période, que pour cacher à l’opinion publique nationale les exactions commises ».

Et la violence d’État est alors généralisée en Nouvelle-Calédonie. Dans un de ses films, le réalisateur Mehdi Lallaoui indique que « la répression ne s’[est] d’ailleurs pas cantonnée à l’île d’Ouvéa. Partout, les militants indépendantistes ont été harcelés. A Canala, notamment. » Une militante de cette commune de la Grande Terre, Adèle Jorédié, témoigne ainsi d’une descente d’une trentaine de militaires qui ont ouvert le feu sur le village, brûlé des maisons, puis attaché ses enfants à des arbres près d’une fourmilière pour leur faire avouer où se trouvait leur mère. Un Famas a ensuite été braqué sur sa tête.

Sans qu’on sache à quel point exact cette politique de terreur a été dictée par le gouvernement de l’époque, les propos déshumanisant les Kanak dans la bouche des autorités ont probablement joué, de même que l’outrance d’un Chirac qui décrit lors du débat télévisé face à Mitterand « des centaines de blessés, des dizaines, des dizaines et des dizaines de femmes violées, des centaines de maisons, de fermes ou de biens attaqués, pillés », décompte pourtant sans rapport avec la réalité. Plusieurs protagonistes du GIGN résument « on avait la haine du Kanak ! ».

Une paix fragile, mais pas de justice

La tragédie d’Ouvéa marque la fin des « événements » des années 80 en Nouvelle-Calédonie et ouvre les négociations entre le FLNKS, la droite locale et le gouvernement socialiste qui reprend le pouvoir en France. Les accords de Matignon-Oudinot sont signés dans la suite de l’année 1988. Et s’ils entament alors le long processus de décolonisation, ils prévoient aussi l’amnistie pour tous les crimes et délits commis pendant cette période.

Si cela bénéficie aux militants kanak, au vu du décompte des morts, ce sont surtout les militaires français et les miliciens de la droite locale qui sont protégés par cette loi : entre les preneurs d’otages d’Ouvéa, Eloi Machoro, Marcel Nonnaro ou les « dix de Tiendanite », leurs victimes se chiffrent à plusieurs dizaines. Par ailleurs, bon nombre des preneurs d’otages qui auraient pu être amnistiés ont été simplement exécutédie n’avaient toujours pas quitté Gossanah et les personnes livraient leur récit oral lors de cérémonies coutumières.

Les répercussions sont aussi très fortes en interne du mouvement indépendantiste. Cet épisode puis la signature des accords, qui a pu être considéré comme une trahison, a entraîné une rupture entre des militants d’Ouvéa et le FLNKS. Lors de la commémoration de la tuerie, le 4 mai 1989, Djubélly Wéa, un des chefs« attides victimes, en Nouvelle-Calédonie, mais aussi en France. En janvier 2018, un lieutenant-colonel de la gendarmerie affirmait dans une conférence à l’École militaire que dans le maintien de l’ordre en France « il faut avoir des vieux qui ont fait la Nouvelle-Caledonie dans les escadrons, c’est important pour transmettre. » Il y a des traditions qu’on préférerait voir sombrer.

[1Le journal indépendantiste Bwenando relate ainsi dans son numéro du 20 janvier 1986 « Terrorisme RPCR » plusieurs attentats commis contre des kanaks et diverses personnalités indépendantistes ou considérées comme sympathisantes.

[3Front de Libération National Kanak et Socialiste.

[4L’ancien journaliste Jean-Guy Gourson présente sur son blog jggourson.blogspot.fr un état de la connaissance. On peut aussi consulter des travaux de l’époque : le livreMourir à Ouvéa de Alain Rollat et Edwy Plenel, l’enquête de la LDH « Enquête sur Ouvéa : rapport et témoignages sur les évènements d’avril-mai 1988 » ou les archives du journal Bwenando qui a publié plusieurs témoignages.

[6Les enquêtes journalistiques démentent ainsi le film de Mathieu Kassowitz qui, en suivant le point de vue du chef du GIGN, Philippe Legorgus, attribue le beau rôle aux gendarmes, que leur chef aurait tenu loin de ces pratiques.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 277 - mai 2018
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