Survie

160 ans d’accaparement de la terre

rédigé le 18 juillet 2018 (mis en ligne le 29 octobre 2018) - Michèle Barrault

Dans son préambule, l’accord de Nouméa se propose de "restituer au peuple Kanak son identité confisquée", comme si l’identité était un objet que l’on peut dérober, puis restituer, selon sa bonne volonté. Qu’en est-il de l’accaparement de la terre ? Comment la colonisation a-t-elle affecté le rapport à la terre, l’un des fondements de la civilisation Kanak ?

Quand la France a « pris possession » de la Nouvelle Calédonie en 1853, les Kanak étaient là. Ils faisaient vivre une civilisation spécifique, avec un mode de vie et un rapport à la terre qui leur était propre. La propriété de la terre, au sens marchand du terme, n’existait pas. La terre ne se vendait pas. Les premiers occupants du lieu pouvaient mettre des terres à disposition d’un nouvel arrivant pour qu’il l’habite et la cultive. La terre était au cœur d’un maillage de relations qui construisaient l’équilibre social.

Dès les débuts, il s’agit pour l’Empire français de faire de la Nouvelle Calédonie une colonie de peuplement et de s’emparer des terres des Kanak pour y installer des migrants européens. Un processus long et complexe va s’enclencher qui mêle spoliation des Kanak et arrivée de colons.

Très vite l’Etat français met la main sur une grande partie de l’île, en considérant que les terres non directement occupées par les Kanak ne leur appartiennent pas ! En 1855, le gouverneur Eugène du Bouzet déclare que le domaine de l’État est constitué « de toutes les terres non occupées, ainsi que des forêts, bois de construction, mines de toute espèce… [1] ». Les « propriétés » Kanak sont donc réduites aux seules terres effectivement cultivées : ce qui constitue une atteinte à l’agriculture Kanak itinérante avec jachère, mais aussi une atteinte à la conception Kanak du sol et à ses liens avec les plaines, les montagnes, les forêts.

En 1869, le gouverneur Charles Guillain affirme : « c’est un fait exact que toutes les terres appartiennent à l’Etat par droit de conquête. Le gouvernement a fait une générosité (sic) aux indigènes et leur a laissé une partie des terrains qu’ils occupaient lors de la prise de possession ; mais cela ne diminue en rien notre droit qui est celui du plus fort, droit qui nous a été reconnu par les puissances étrangères et dont nous n’avons à rendre compte à personne [2] ». Puis par décret en 1884, l’Etat français déclare que toutes les terres, y compris celles octroyées aux Kanak, appartiennent au domaine de l’Etat. Les Kanak n’ont plus qu’un droit d’usage [3]. Ainsi, à partir de 1887 à Koné, chaque colon bénéficie de 10 ares au village pour construire sa maison, d’1 ha de jardin, d’un lot de cultures de 5 ha et d’un lot de pâturages de 20 ha. De plus, pour que les colons puissent se lancer dans l’agriculture, l’administration leur fournit des outils, des semences et 6 mois de vivres [4].

Cantonner les Kanak

De leur coté, à partir de 1868, les Kanak voient leurs terres délimitées [5], première étape vers la création de réserves. Ils subissent le saccage de leurs cultures par l’invasion des troupeaux des colons. « Même avec la meilleure volonté, il est impossible de surveiller ces innombrables animaux dont beaucoup vivant en liberté, sont devenus à moitié sauvages et qui, lorsqu’ils ont épuisé leurs pâturages, vont envahir et dévaster les plantations indigènes [6] ». Ces saccages et les délimitations des terres sont à l’origine de la grande révolte de 1878.

En plus d’une répression sanglante, la délimitation des terres des Kanak est généralisée et aggravée par une série de mesures de grignotage, jusqu’à l’arrêté du 13 novembre 1897 qui proclame l’appropriation pure et simple des terres Kanak et le cantonnement des tribus sur des territoires différents de leur emplacement habituel [7]. Entre 1897 et 1903 le gouverneur Feillet réorganise le territoire, généralise le système des réserves et conduit les opérations dites du « grand cantonnement ». Les Kanak sont déplacés de force sur les terres les moins fertiles, dans les montagnes ou sur la côte est. Tous les Kanak sont maintenant parqués dans les réserves.

Fin 19ème le territoire compte 20 000 habitants d’origine européenne. On ne recense plus que 27 000 autochtones, soit 18 000 de moins qu’en 1887. Les réserves représentent seulement 7,3 % de la surface de l’île [8]. Par contre, les îles Loyauté, jugées impropres à une agriculture de type européen, sont épargnées et déclarées réserves intégrales.

Ordre colonial contre culture Kanak

En parallèle à l’accaparement des terres, une organisation coloniale brutale est mise en place, allant de l’assignation à résidence aux travaux forcés. En 1867 l’autorité organise les Kanak en tribu. L’objectif avoué est de rendre solidairement responsables les habitants d’un même espace en cas de rebellion. Un décret de 1887 confère au gouverneur le droit de nommer les chefs Kanak.

Le Code de l’indigénat est mis en place en 1887 et complété par la suite. C’est un ensemble de règles spécifiques aux Kanak. Ils sont « sujets français » - et non citoyens -, privés de la majeure partie de leur liberté et de leurs droits politiques. Les Kanak ne peuvent résider hors des réserves et ne peuvent en sortir sans l’autorisation du chef et de la gendarmerie. C’est un véritable système d’apartheid.

En 1900, arrive l’impôt de capitation, taxe annuelle que doivent acquitter tous les hommes Kanak adultes. La somme correspond à 10 jours de travail chez les colons, seule source d’argent disponible. En 1922, sont instaurées « les prestations » obligeant tout homme valide à effectuer douze jours par an de travaux « d’utilité publique » [9]. Il s’agit tout simplement de travail forcé.

Il faudra attendre la loi du 7 avril 1946 abolissant le Code de l’indigénat, pour que les autochtones puissent à nouveau circuler librement, de jour comme de nuit, résider où ils veulent et travailler librement. Tous ces bouleversements, à commencer par l’enfermement dans des réserves loin de la terre natale, ont déstructuré la civilisation Kanak. Les Kanak déplacés arrivent sur des terres déjà occupées par d’autres groupes Kanak qui sont obligés de les accueillir et de leur attribuer des terres. Pour le géographe J.C. Roux, « Tout cet univers riche en harmonies d’un sacré profond, d’un équilibre, d’un rythme biologique lié intimement à l’adéquation de l’homme à sa terre natale, va être perturbé brutalement, aspiré ou brisé par le "renfermement" général [10] ». Rompre le lien entre les Kanak et leur terre revient à rompre les liens avec le monde des ancêtres et le monde invisible. La terre n’est pas seulement nourricière, c’est aussi le lien qui relie chaque individu et son groupe à une histoire et à une culture. C’est la cohésion du groupe.

On comprend alors que, depuis le début des spoliations foncières, les Kanak n’ont eu de cesse de vouloir récupérer leurs terres : 1878, 1917 et 1984-88, sont les révoltes les plus marquantes. Dès les années 1970, il devient évident pour les autorités françaises qu’il faut lâcher du lest si elles veulent garder l’île dans le giron français. Pour désamorcer les tendances séparatistes et pour préserver un minimum de paix sociale, l’Etat lance des programmes d’agrandissement des terres coutumières. Au nom du lien à la terre 112 000 ha ont été reversés dans le domaine des terres coutumières depuis 1988 [11].

Aujourd’hui, les terres coutumières ne représentent que 19% de la surface de l’île [12]. Vingt ans après l’accord de Nouméa, les effets de la colonisation sont toujours à l’œuvre. Comme le dit Rock Haocas, chargé des relations extérieures pour l’USTKE [13] et membre du parti travailliste : « Il ne peut y avoir de rééquilibrage sous un Etat de tutelle et de néocolonialisme ».

Michèle Barrault

[1Cité par Isabelle Merle, « La construction d’un droit foncier colonial », Enquête.

[2Idem.

[3Idem.]. La boucle est bouclée.

Au fur et à mesure de l’accaparement des terres, les gouverneurs cherchent à peupler l’île. En 1864, Napoléon III autorise la création d’un bagne. L’administration pénitentiaire se dote d’un important domaine foncier constitué des terres des indigènes les plus fertiles. Sur la période de 1864 à 1897 environ 29 500 bagnards viennent sur l’île. Ils seront peu nombreux à rester en Nouvelle Calédonie à la fin de leur détention.

En parallèle, on fait appel à l’émigration et on l’encourage en donnant une concession gratuite à tout émigrant français. Cette concession se compose d’un lot de village, d’un lot de culture et d’un lot de pâturage[[L’article 4 de l’arrêté du 27 mai 1884.

[5Arrêté du Gouverneur Guillain du 22 janvier 1868.

[7Idem.

[8Nouvelle-Calédonie, un réel processus de décolonisation ?, site de l’Association pour l’Économie Distributive.

[9Brochure L’histoire de la Nouvelle Calédonie, éditée par la Maison de la Nouvelle Calédonie, p. 20.

[10J.C. Roux, op. cit.

[12Répartition foncière, site de l’ADRAF, Agence de développement rural et d’aménagement foncier, Nouvelle Calédonie.

[13USTKE : Union syndicale des travailleurs kanak et des exploités

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 278 - juin 2018
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