Survie

Colonel Driant et Capitaine Danrit, les deux faces de la médaille coloniale

rédigé le 22 octobre 2018 (mis en ligne le 6 décembre 2018) - Lucie Hémond

À Grenoble, les associations Contrevent et Survie Isère ont organisé début octobre une « balade décoloniale » sur le thème « militaires colonisateurs et résistance ». Le principe est simple : emmener les participants dans certaines des rues de la ville en leur expliquant à qui, et donc à quoi, le nom de la rue rend hommage. Comme avec Louis Faidherbe (cf. Billets n°278, juin 2018), l’hommage à la carrière militaire du « héros » est aussi un hommage à l’oeuvre coloniale à laquelle il a « héroïquement » participé. La balade grenobloise passait par la rue du Colonel Driant, auquel rendent aussi hommage une rue à Paris, Toulouse, Nice, Dijon, Troyes, Douarnenez, etc.

Portrait présenté au Musée Émile Driant -(photo sous licence CC G. Garitan)

Emile Driant naît en 1855 dans l’Aisne. Après des études d’histoire et l’école militaire de Saint-Cyr, il part pour la Tunisie où il intègre le 4ème Régiment de Zouaves à Tunis. En mai 1884, il est promu officier d’ordonnance par le général Georges Boulanger qui commandait alors la division d’occupation en Tunisie, sur laquelle la France possède un protectorat depuis une intervention armée en 1881. Emile Driant se marie avec une des filles du général Boulanger, alors que celui-ci retourne à Paris pour devenir ministre de la Guerre en 1886. Par la suite, il ne participe pas directement aux activités politiques du boulangisme et décide de rester au sein de l’armée en Tunisie où il lutte contre les rebellions indépendantistes locales.

Antisocialisme et héroïsme

Peu après le suicide de son beau-père à la suite de la tentative échouée de renversement du régime républicain par le mouvement boulangiste [1], il quitte la Tunisie en 1892 et entame en France sa carrière politique en parallèle de sa fonction militaire. Proche des mouvements nationalistes, il crée diverses ligues marquées par un fort antisocialisme telles que la « ligue Jeanne d’Arc » et la « ligue antimaçonnique », et est élu aux élections législatives de 1910 sous l’étiquette de l’Action libérale. Au déclenchement de la première guerre mondiale, il demande à reprendre des fonctions militaires et obtient le commandement des 56ème et 59ème bataillons de chasseurs à pied postés à Verdun. Il décéde durant l’attaque allemande à Verdun, et devient rapidement un symbole pour son implication dans l’armée française.

Fictions guerrières et idéologie raciste

Sa mort et sa glorification posthume ont un retentissement d’autant plus important qu’il possédait déjà une certaine notoriété durant son vivant grâce à ses romans de fiction guerrière, qu’il rédigeait sous le pseudonyme « Capitaine Danrit ». Dans ses œuvres qui sont marquées par un certain succès en France, il s’inspire des ouvrages de Jules Verne, à qui il rend hommage dans la première page du roman L’invasion noire. Cependant, si les inventions servaient chez ce premier à découvrir et explorer le monde, elles servent invariablement à faire la guerre dans les écrits du capitaine Danrit. Ses ouvrages se veulent écrits comme des romans d’anticipation répondant presque tous au même scénario, où la France se fait attaquer par une puissance étrangère.

Et dans les écrits de Driant, les ennemis sont partout : les autres États européens, rivaux économiques et militaires, ou les peuples non européens, représentant d’une culture jugée hostile. L’autre est toujours présenté comme une menace et la guerre est déclarée inévitable. Ses histoires sont en particulier animées par une crainte obsessionnelle de voir les populations des pays colonisés se débarrasser par la force de la domination des nations européennes. Il écrit par exemple un roman en 1894 nommé L’Invasion noire, où les populations d’Afrique noire se révoltent sous l’influence de chefs musulmans venus de Turquie.

Le chercheur Jean-Marie Seillan, qui travaille sur la littérature (pré)coloniale, résume bien l’esprit de ce roman : « une vision militariste démesurément raciste et paranoïde de la colonisation : dans L’Invasion noire, […] il imagine de "blanchir" l’Afrique noire en gazant les millions de fanatiques islamistes qu’il a envoyés préalablement au nom d’Allah dévaster l’Europe, dévorer ses habitants et assiéger Paris » [2]. C’est en effet par le biais d’un massacre au caractère même génocidaire que l’auteur imagine la victoire française : « Aussi loin que la vue s’étendait, les cadavres musulmans jonchaient la terre […]. Se détachant comme des étoiles sur le bleu du ciel, les ballons par centaines se croisaient et s’entrecroisaient au-dessus de l’immense champ de carnage, corbeaux d’un nouveau siècle planant au-dessus d’une race soudainement disparue. Quelques-uns d’entre eux traînaient encore derrière eux le panache de fumée blanche […] et l’étincellement de leur carapace d’argent clamait le triomphe définitif de la race blanche sur les envahisseurs venus du noir continent ! » [3]

Péril jaune

Il rédigea également L’Invasion jaune en 1909, dans lequel les Japonais soulèvent les populations chinoise et indienne contre l’Europe, et réussissent cette fois-ci à détruire les armées européennes et à coloniser le contient européen. Les écris de Driant s’inscrivent dans un mouvement plus large de justification de la colonisation. Celle-ci se fait tout d’abord par la construction de stéréotypes sur les colonisés. S’entrecroisent en effet dans l’œuvre de Driant une infantilisation des peuples colonisés, des êtres naïfs qui n’attendraient que d’être poussés à la guerre par d’autres puissances extérieures (les Turcs, les Japonais…), et une diabolisation de ces mêmes peuples en fantasmant leur force et leur barbarie. Cette incitation au développement de l’empire colonial français est aussi justifiée par Driant par la nécessité de se prémunir de ses voisins européens, qu’il imagine eux aussi attaquer la France : l’Angleterre dans La guerre fatale, l’Allemagne dans La guerre de demain…

Air de déjà vu

Difficile, en lisant ces ouvrages, de ne pas faire de parallèle avec certains auteurs de notre époque contemporaine. On semble retrouver dans ces œuvres de la fin du 19ème siècle les prémisses de la théorie du « Choc des civilisations » de George Huttington selon laquelle les groupes humains, associés « par nature » à des cultures jugées contradictoires, seraient voués à une guerre permanente. Difficile aussi de ne pas trouver de ressemblance avec le récent ouvrage « Soumission » de Michel Houellebecq, dans lequel il imagine qu’une organisation musulmane s’emparerait du pouvoir politique à Paris. Aujourd’hui, comme au temps de la colonisation, imposer une image fantasmée à des groupes humains comme instigateurs d’une menace pour l’intérêt général, permet de faciliter la justification des traitements discriminatoires qui leur sont réservés.

[11. Le général Boulanger (1837-1891), militaire brillant et fantasque, devenu très populaire, rassembla autour de sa personne les nostalgiques de la royauté et de l’empire mais recula devant le coup d’État. Réfugié en Belgique il se suicida sur le tombeau de sa maîtresse, décédée prématurément de tuberculose.

[2Jean-Marie Seillan, « La (para)littérature (pré)coloniale à la fin du XIXe siècle », Romantisme, vol. 139, 2008, no. 1, pp. 33-45.

[3Capitaine Danrit, L’invasion noire, 1894 (3 parties : "Mobilisation africaine", "Le grand pèlerinage à la Mecque", "Fin de l’Islam devant Paris"). Flammarion

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 281 - octobre 2018
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