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Jeunesse autochtone de Guyane : « les nations autochtones ayant survécu à la colonisation »

rédigé le 22 octobre 2018 (mis en ligne le 2 décembre 2018) - Jeunesse autochtone de Guyane, Mathieu Lopes

Pouvez-vous vous présenter ?

Nous sommes Ludovic Pierre, jeune Kali’na du Maroni, Céline Micholet Sabayo, métisse Lokono Arawaka du Maroni également, dans l’ouest guyanais.

Le mouvement auquel nous appartenons, la JAG (Jeunesse Autochtone de Guyane), regroupe des militants issus des nations autochtones ayant survécu à la colonisation.

Il faut savoir que sur environ 30 peuples qui étaient présents dans cette région amazonienne, seuls 7 ont pu survivre jusqu’à présent.

Peut-on parler de la Guyane comme d’une colonie, pourquoi ?

« Territoire étranger placé sous la dépendance politique d’une métropole qui a assumé la tâche de le mettre en valeur et d’en civiliser les habitants. » - Définition par le Centre national de ressources textuelles et lexicales.

Oui, nous pouvons toujours considérer la Guyane comme une colonie. Si nous étions considérés comme un département français quelconque, il n’existerait pas de Ministère des Outre-Mer. D’ailleurs, le passage de colonie à département français a techniquement rendu difficile, voire quasi impossible, notre possibilité de nous autodéterminer quand bien même la Déclaration des Droits des Peuples Autochtones de l’Organisation des Nations Unis, signée par la France, nous en donnent les possibilités. Nous vivons un paradoxe, où nous avons accès théoriquement aux droits d’un citoyen français et en même temps nous ne pouvons pas en jouir complètement car des barrières « culturelles », « terrestres » sont présentes. Nos droits de citoyen français nous empêchent en tant qu’autochtone de nous auto-administrer.

Néanmoins, la Commission nationale consultative des droits de l’homme, a recommandé à la France la ratification de la Convention 169 de l’Organisation internationale du travail, en précisant qu’il n’y aurait pas anticonstitutionnalité entre reconnaître nos droits autochtones et la constitution française.

La situation coloniale est-elle abordée en Guyane ? Comment ?

Elle est vécue. Dans le quotidien c’est une situation qui est sous-jacente. La situation coloniale en elle-même n’est pas abordée publiquement. Elle ne l’est que dans le cadre de certains mouvements politiques ou militants, comme par exemple la Jeunesse Autochtone de Guyane. En partant d’une introspection nous nous sommes rendu compte de la situation dans laquelle nous sommes.

Il faut comprendre que notre jeunesse grandit et forme sa pensée dans des écoles de la République. Par conséquent dès le plus jeune âge nous sommes éduqués à penser comme Français et non plus comme ce que nous sommes culturellement.

Malgré tout, l’éducation au village nous incite à porter un regard critique sur le monde "extérieur", "occidental". D’où le fait qu’il existe encore aujourd’hui un mouvement d’autodétermination autochtone et pas simplement un mouvement d’émancipation guyanais.

Comment pourrais-tu décrire la situation des peuples premiers ? Quelles sont leurs revendications aujourd’hui ?

La France a légitimé son plein pouvoir sur ces terres sur le concept de terra nullius, c’est-à-dire, terres vacantes et sans maîtres. Autrement dit, les populations autochtones, à savoir les Amérindiens, sont considérés comme appartenant à l’environnement naturel comme la faune et la flore.

Aujourd’hui encore, soit après plusieurs siècles d’occupation, la France ne reconnaît toujours pas nos droits sur nos terres. S’il faut parler de choses concrètes, nous pouvons remettre en avant les revendications qui avaient été listées lors des mouvements sociaux 2017 [1]. C’est-à-dire, la santé (accès aux soins publics), l’éducation (construction d’un collège à Taluen), l’inscription de l’histoire des nos peuples dans les programmes scolaires et surtout la reconnaissance de nos droits et la restitution de nos terres.

Quelles sont les luttes en cours en Guyane ?

L’actualité en Guyane tourne autour des projets extractifs tel que la Montagne d’Or et le forage de pétrole au large des côtes de la Guyane. La JAG s’implique activement dans ces luttes. En parallèle nous essayons de valoriser les revendications de nos peuples. Par exemple, l’enseignement des langues autochtones au sein des établissements scolaires. Une pétition a été lancé par des Intervenants en Langues Maternelles (ILM) en septembre. Depuis la structuration du mouvement il y a maintenant un peu plus d’un an nous essayons aussi de mettre en avant et faire connaître nos réalités et nos visions en Guyane et ailleurs. Certains de nos membres sont artistes : Yanuwana Christophe Pierre a réalisé un film Unti les origines et Taulewali Clarisse Da Silva, peintre avec Woposa, commence à exposer ses oeuvres.

Quels sont les enjeux autour du projet de mine de la Montagne d’Or ?

La déforestation, le désir politique d’axer le développement de la Guyane sur l’extractivisme alors que nous pouvons et devons penser un autre modèle économique. Ajoutons également ce qui touche directement aux peuples premiers de Guyane et plus précisément les Kali’na : la destruction d’un territoire considéré comme sacré. Si le projet se concrétise, il marquera le début d’un longue liste de ce type de projets. C’est une nouvelle ruée vers l’or, cette fois-ci de manière industrielle, et cela ne fait qu’alimenter le mythe de l’eldorado, mythe développé dans le contexte colonial européen. On peut donc critiquer le projet Montagne d’Or selon trois axes : l’impact social, économique et spirituelle dans la région, le principe même d’extractivisme et ce projet ne s’inscrit pas dans une dynamique d’autodetermination des peuples. « Les multinationales n’ont jamais affranchi aucun peuple de la domination coloniale ».

Mobilisation de la JAG contre le projet Montagne d’Or en juin 2018.

Quelle place et actualité a le mouvement indépendantiste ?

Le mouvement indépendantiste est encore un mouvement timide ; même si le sujet a pris et prend de l’ampleur au fur et à mesure que des problèmes de gestion publique et administrative font surface. On en a eu l’exemple lors des mouvements 2017 ou aussi dans l’efficacité de l’état pour mettre fin à l’orpaillage clandestin.

La revendication indépendantiste est officiellement représentée par le parti MDES (Mouvement de Décolonisation et d’Emancipation Sociale). Cependant c’est un mouvement qui est incarné par la pensée créole, et nous en tant qu’autochtones nous ne nous reconnaissons pas dans les discours de ce parti.

L’évolution statutaire de la Guyane est évidente, et à penser avec toutes les représentativités. Elle ne pourra se faire sans consultation et approbation des peuples premiers.

Le référendum d’indépendance en Nouvelle Calédonie aura lieu très prochainement. Est-ce un sujet en Guyane ? Quel écho fait-il ?

Oui, forcément. Lorsque nous parlons de peuples autochtones présents sur le "territoire français", les Kanaks et les amérindiens sont toujours cités ensemble. Ce qui se passe en Kanaky nous sert de modèle, quand bien même nous savons que le statut de nos territoires sont différents et que la composition de la population elle aussi est différente. Par exemple, l’écho de cet événement en Guyane est que le MDES soutient publiquement (par des interventions ou des rencontres) ce qui se déroule alors que nous membres de la Jeunesse Autochtone, nous soutenons et encourageons l’aspect d’autodétermination de ce peuple car reconnu comme autochtone par l’ONU. En effet, les situations et problématiques sont similaires sur beaucoup de points : la volonté d’avoir des terres à gestion collective, la mise en place d’administrations et de pouvoir décisionnel imaginés à partir de références et pensées coutumières et traditionnelles.

Que souhaiteriez-vous ajouter ?

N’hésitez pas à suivre notre actualité à travers nos réseaux [2] et notre site internet. En plus de notre opposition au projet Montagne d’Or, le forage pétrolier, comme nous le disions précédemment, nous essayons de valoriser nos visions. Le projet Kuwenejai, festival itinérant de films, essaye de s’exporter.

Par ailleurs, conscients de la situation dramatique de l’Amazonie, nous condamnons ce nouvel élan de la colonisation et exploitation par les états amazoniens, les grandes fortunes de ces pays, les multinationales, de ces terres et vies qu’elles abritent au nom d’un développement.

Nous pouvons prendre le cas du Brésil, où l’État remet en cause les délimitations des territoires autochtones, et autorise des exploitations minières et la déforestation au profit de l’agriculture et élevage intensifs. Il y a aussi le cas de Chevron en Équateur, dont la condamnation pour dégâts écologiques à une amende de 9,5 milliards en dédommagement, a finalement été annulée.

Une solidarité internationale est donc indispensable, et nous nous inscrivons complètement dans cette dynamique.

Propos recueillis par Mathieu Lopes

[1De mars à avril 2017, une grève de grande ampleur a bloqué de nombreux secteurs de l’économie guyanaise, jusqu’à perturber le lancement de la fusée Ariane. Si les revendications sécuritaires, portées par le sulfureux collectif des « 500 frères » (composé notamment d’anciens policiers), ont beaucoup été mises en avant dans les médias, ce n’était qu’un point parmi une liste de plus de 400 revendications regroupées par le collectif Pou Lagwiyann Dékolé.

[2Voir leur page Facebook et leur compte Twitter.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 281 - octobre 2018
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