Survie

Les Kanak du zoo humain

Groupe de Kanaks à l'exposition coloniale de 1931. Image du domaine public.
rédigé le 22 octobre 2018 (mis en ligne le 1er décembre 2018) - Marie Bazin

En 1931, des Kanak sont exhibés à Paris lors d’une des dernières expositions coloniales en France. Présentés comme des cannibales, sommés de jouer une sauvagerie issue de l’imaginaire colonial, ils sont privés de toute liberté, dépossédés de leur humanité. Certains seront même loués à un cirque allemand.

L’exhibition de Kanak au sein d’un zoo en marge de l’exposition coloniale de Paris de 1931 s’inscrit dans la longue tradition des zoos humains organisés par les puissances coloniales dès le XIXe siècle. D’abord le fait d’entrepreneurs privés qui arrachent de leur terre natale des personnes issues de peuples colonisés pour les faire tourner dans des foires et des spectacles en Europe et aux Etats-Unis, les zoos humains sont ensuite récupérés par les Etats coloniaux au service de leur propagande [1]. Pascal Blanchard explique qu’il s’agit alors de « faire vivre les conquêtes impériales à ceux qui ne voyagent pas », de « montrer la force coloniale au grand public  » et par là de « légitimer cette domination coloniale » [2]. Et pour légitimer cette violence, il faut montrer les peuples colonisés comme des sauvages grâce à une mise en scène conforme à l’imaginaire colonial. Leur présence en Europe donne lieu à des études et mesures « scientifiques » (sic) visant à montrer la supériorité des colons, et leur exhibition mise en scène dans des zoos fréquentés par des millions de visiteurs va permettre le « passage progressif d’un racisme scientifique à un racisme populaire » [3].

Lors de la première guerre mondiale, un million de colonisés enrôlés pour la guerre arrive en Europe et certains défilent sur les Champs-Elysées pour célébrer la victoire. Il devient plus difficile pour l’Etat de présenter les colonisés comme des sauvages. Ceux-ci continuent d’être utilisés comme des objets d’exposition mais désormais comme des « indigènes » que la soi-disant mission civilisatrice coloniale aurait sorti de leur « sauvagerie ».

Cannibales et crocodiles

C’est dans ce contexte que se tient l’exposition coloniale internationale qui s’ouvre le 6 mai 1931 à Paris. Pas de zoo humain présentant des « sauvages » au sein de l’exposition, mais des pavillons représentant les coutumes et les modes de vie des « indigènes » de chaque territoire colonisé. C’est pourtant à cette occasion que sont exposés une centaine de Kanak à Paris et en Allemagne, forcés de jouer les cannibales selon une mise en scène bien huilée. Cette histoire a été dévoilée et romancée par Didier Daeninckx dans son livre Cannibale publié en 1998, et son travail ainsi que les témoignages des descendants de ces Kanak ou encore les recherches d’historiens et de journalistes permettent aujourd’hui de savoir ce qu’il s’est réellement passé.

Alors que se prépare l’exposition coloniale de Paris, le Ministère des Colonies décide qu’il est trop coûteux de faire venir des Kanak de Nouvelle-Calédonie pour cette occasion. C’est un acteur privé, mais étroitement lié à l’Etat, et au service de la propagande coloniale française, qui organise ce voyage et investit l’argent nécessaire : la Fédération française des anciens coloniaux et anciens combattants coloniaux (FFAC). Elle passe un accord avec le gouverneur de Nouvelle-Calédonie, Joseph Guyon, et va sélectionner les Kanak sur place. Leur contrat d’engagement est signé entre la FFAC et le gouverneur Guyon, en l’absence des Kanak.

Dès le début, on leur ment. On leur explique que l’objectif de leur voyage en métropole est de présenter leur culture lors de l’exposition coloniale et qu’ils pourront à cette occasion visiter la capitale. Certains partent en métropole de leur plein gré. En réalité les Kanak ont été trompés, ils ne sont pas emmenés à Vincennes à l’exposition coloniale mais au zoo du Jardin d’acclimatation à Boulogne, où ils partagent l’affiche avec l’enclos des crocodiles. Seuls quelques uns feront de la figuration en habits traditionnels pour l’ouverture du pavillon de la Nouvelle-Calédonie de l’exposition officielle. Le contrat signé par le gouverneur Guyon les engage pour deux ans et non pour la seule durée de l’exposition. A leur arrivée fin mars 1931, une partie du groupe est envoyée à Francfort en Allemagne au gré d’une affaire commerciale conclue entre la FFAC et la maison Hagenbeck qui y exploite des zoos et des cirques : la FFAC aurait échangé des Kanak contre des crocodiles du zoo de Francfort. Les Kanak deviennent les acteurs du show Hagenbeck intitulé « Les derniers cannibales des mers du Sud » et tournent dans plusieurs villes allemandes. Ceux restés à Paris sont parqués derrière les grilles du zoo, obligés de jouer des saynètes illustrant leurs mœurs prétendument sauvages et cannibales, avec l’interdiction de parler, et surtout de parler français.

La référence au cannibalisme n’est évidemment pas anodine. On sait aujourd’hui que le cannibalisme a effectivement existé dans la société kanak, principalement dans le cadre de rituels guerriers ou de vengeance. Mais lors de l’exposition coloniale, non seulement ces pratiques n’existaient plus en Nouvelle-Calédonie depuis 70 ans, mais la connaissance que l’on avait alors des anciens rites cannibales kanak était extrêmement partielle et partiale. Elle était principalement le fruit de rumeurs, d’allégations, d’exagérations, propagées en métropole et auprès des colons afin de rabaisser à un rang animal le peuple colonisé et par là de justifier la colonisation.

Dans le livre Cannibale, le personnage principal Gocéné, inspiré par les entretiens de l’auteur Daeninckx avec des descendants des Kanak exposés à Paris, décrit ainsi leur calvaire : « On nous jetait du pain, des bananes, des cacahuètes, des caramels... Des cailloux aussi. Les femmes dansaient, les hommes évidaient le tronc d’arbre en cadence, et toutes les cinq minutes l’un des nôtres devait s’approcher pour pousser un grand cri, en montrant les dents, pour impressionner les badauds. Nous n’avions plus une seule minute de tranquillité, même notre repas faisait partie du spectacle », et un peu plus loin : « Je leur explique qu’on nous obligeait, hommes et femmes, à danser nus, la taille et les seins recouverts d’un simple manou. Que nous n’avions pas le droit de parler entre nous, seulement de grogner comme des bêtes, pour provoquer les rires des gens, derrière les grilles... Qu’on nous a séparé ainsi qu’on le fait d’une portée de chiots, sans qu’aucun ne sache où était son frère, sa sœur. Qu’on nous traitait d’anthropophages, de polygames, qu’on insultait les noms légués par nos ancêtres ».

L’installation de l’exposition coloniale s’étendait sur 110 hectares. Pendant les 6 mois de l’événement, plus de 34 millions d’entrées furent enregistrées de la part de 8 millions de visiteurs uniques. La France comptait alors 41 millions d’habitants. Image du domaine public.

Le scandale finit par éclater

Signe que les temps ont un peu changé depuis le XIXe siècle et que les discours anti-colonialistes reçoivent plus d’écho, la situation des Kanak du jardin d’acclimatation et des cirques allemands suscite rapidement un scandale. D’une part, les Kanak eux-mêmes se plaignent de leurs conditions auprès du ministre des colonies, notamment les Kanak expédiés en Allemagne qui lui envoient une lettre. D’autre part, les mouvements anti-colonialistes en France s’en font le relais. Des protestations émanent des communistes, des anarchistes, de la Ligue des Droits de l’Homme, de l’Eglise, mais aussi de Nouvelle-Calédonie, de Kanak comme d’Européens.

L’historien Joël Dauphiné explique ainsi que « le catalogue des doléances était désormais constitué. Les Néo-Calédoniens réclamaient avec de plus en plus d’insistance des améliorations matérielles comme un habillage décent, le repos du dimanche ou un allègement des journées de travail. Ils revendiquaient davantage de liberté et ne voulaient plus être considérés comme des mangeurs d’hommes. Ceux qui étaient exhibés en Allemagne réclamaient leur rapide retour à Paris et beaucoup semblaient exiger leur rapatriement en Nouvelle-Calédonie, dès la clôture de l’Exposition au sein de laquelle ils souhaitaient être installés en attendant leur départ » [4]. Ce n’est qu’en juillet 1931 que le ministre des Colonies réagit aux protestations. Le gouverneur Guyon est jugé responsable du scandale et destitué de son poste. La FFAC est sommée de ramener les Kanak envoyés en Allemagne à Paris et d’organiser le rapatriement de tous en Nouvelle-Calédonie, il aura lieu en novembre 1931.

Le scandale passe, la colonisation reste

Il aura fallu la succession de mauvais traitements à la vue du grand public et la mise en scène grossière d’une fausse sauvagerie pour que le scandale éclate. Mais si le zoo humain est critiqué et condamné, nulle remise en cause de la domination coloniale ni du racisme qui en est un des piliers. Ce ne sont finalement pas tant le caractère profondément raciste du zoo humain et le fait que les Kanak aient été niés dans leur humanité qui choquent et qui font réagir le ministre des colonies, que la supercherie globale de toute l’affaire. Le fait que les Kanak aient été trompés certes, mais surtout que le public l’ait été puisqu’on lui a fait croire que les Kanak exhibés étaient cannibales. Par là c’est l’image même que l’Etat colonial souhaitait se donner, présentant son entreprise de colonisation comme une bonne œuvre au service des « sauvages », qui est mise à mal.

En témoigne la réaction de certains colons calédoniens à l’époque, qui « furent indignés du traitement réservé à leurs indigènes », « au nom de la vérité ils s’élevaient contre cette mascarade présentée au public métropolitain comme un spectacle authentique » [5]. Le zoo humain ferme ses portes à l’été 1931 mais l’exposition coloniale de Vincennes continue de célébrer la colonisation française. Les Kanak sont rapatriés en Nouvelle-Calédonie mais leur statut reste celui d’indigènes sans droits et sans libertés.

[1Sauvages, au cœur des zoos humains, documentaire de Pascal Blanchard et Bruno Victor-Pujebet diffusé le 29 septembre sur Arte.

[2idem.

[3Pascal Blanchard, cité dans Idem

[5Idem.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 281 - octobre 2018
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