Survie

Soutien en amont du génocide : Un général parle

rédigé le 1er décembre 2018 (mis en ligne le 1er avril 2020) - André Bigo

Dans un chapitre de son livre "Général, j’en ai pris pour mon grade" (Éd. Sydney Laurent, 2018), le général Varret, qui était en charge de la coopération militaire française au Rwanda jusqu’en 1993, témoigne de la connaissance par le gouvernement français, dès 1990, des intentions génocidaires du régime soutenu par la France au Rwanda. Il fut d’ailleurs dessaisi de sa charge en raison des alertes qu’il lança à ce sujet et de son opposition à ce soutien.

A partir d’octobre 1990, le général Jean Varret est chef de la Mission militaire de coopération au ministère de la Coopération, avec autorité sur tous les coopérants militaires présents dans une vingtaine de pays francophones, dont le Rwanda. Un détachement d’assistance militaire et d’instruction (DAMI) d’une trentaine de personnes est envoyé en mars 1991 dans le nord du Rwanda (par où était entrée quelques mois plus tôt la rébellion du Front patriotique rwandais -FPR), en soutien à la gendarmerie rwandaise en particulier. La mission du DAMI est reconduite jusqu’en décembre 1993, avec l’apport d’une composante artillerie en 1992, puis une composante génie en 1993, portant l’effectif total à une centaine de personnes. Le projet est soutenu par l’ambassadeur de France, mais pas par le général Varret, autorité hiérarchique du DAMI, qui indiquera devant la mission d’information parlementaire française de 1998 qu’il craignait que la gendarmerie rwandaise cherche à ficher les Tutsis.
Varret raconte aussi qu’au cours d’une réunion avec le colonel Rwagafilita fin 1990, Chef d’état major de la gendarmerie rwandaise, ce dernier lui demande des armes lourdes et lui dit en aparté : « Nous sommes entre militaires et je vais vous parler plus clairement qu’en termes diplomatiques. La gendarmerie a besoin de ces armes car elle va participer à la résolution de notre problème avec les Tutsis : ils sont très peu nombreux, nous allons les liquider et cela ira très vite. » Puis Varret poursuit, à propos du Chef d’état major des armées : « Le colonel Serubuga est plus diplomate dans ses propos, mais je peux lire entre les lignes que le génocide est une des solutions envisagées ».

Le général gêne

Varret résume : « Mes rapports et télégrammes diplomatiques sont pendant près de 3 mois sans ambiguïté : je souligne les risques d’un massacre des Tutsis. Je prends conscience, progressivement, que mes messages gênent un "lobby" militaire pour qui l’ennemi à combattre est le FPR des Tutsis. » [1] Varret est alors progressivement mis sur la touche, exclu d’abord en juillet 1991 d’une mission diplomatique au Rwanda à laquelle participe pourtant le colonel Huchon, alors adjoint du chef de l’état-major particulier du président français. Début 1993, apprenant que le DAMI avait effectué une mission de reconnaissance au-delà des frontières de l’Ouganda, il réunit le détachement aux fins de «  réprimande et rappel des directives  » pour cette initiative « contraire aux ordres de neutralité ». Il raconte la suite au journaliste Jean-François Dupaquier (Afrikarabia, 4/11/18) : « De retour à Paris, quelques jours plus tard, je découvre une note sur mon bureau qui m’indique : "Les DAMI ne sont plus sous vos ordres"  ». En effet, les DAMI sont rattachés au nouveau Commandement des opérations spéciales (COS), créé le 24 juin 1992 et directement rattaché au Chef d’état major des armées et au Président de la République. Critique sur les orientations prises, Varret est limogé au printemps 1993 et remplacé à la tête de la mission de coopération par Jean-Pierre Huchon, devenu général. Dans son livre, il conclut : « Je gêne car je ne suis pas dans le camp des amis des Hutus que l’on doit aider à combattre les Tutsis  ».

La position de l’Elysée

Varret livre alors son analyse de cette position française qu’il réprouve. Premièrement, pour François Mitterrand, qui était « proche du ménage Habyarimana », « les Hutus devaient conserver le pouvoir selon la mathématique électorale démocratique », soit une ethnicisation de la politique rwandaise que le général déplore un peu plus loin dans ce chapitre. Deuxièmement, « en s’opposant efficacement à la menace anglo-saxonne que concrétise le FPR, ces militaires proches de l’Elysée étaient peut-être sous l’emprise du "complexe de Fachoda" » [2]. Après avoir été écarté du dossier rwandais, Varret présente sa démission et fait savoir à Mitterrand qu’il n’a pas été tenu compte de ses télégrammes alarmistes. Mitterrand lui fait répondre qu’il ne les a jamais vus. Le général écrit dans son livre que « Toute information soulignant les risques de génocide n’était pas prise en compte et ne montait pas au niveau du président Mitterrand  ». Interviewé par Dupaquier à ce sujet, et sur le rôle du Secrétaire général de l’Elysée Védrine, Varret pense que Mitterrand était en réalité au courant, et lâche : « Effectivement je m’interroge sur le rôle de Hubert Védrine. J’ai la conviction qu’il s’exprimera un jour sur ce point. C’est un vrai problème. J’ai eu l’impression que Hubert Védrine suivait le dossier de très près et qu’il estimait que le Quai d’Orsay ne s’impliquait pas suffisamment dans la résolution du problème rwandais. Mais je ne me souviens plus à quelle occasion est née cette impression. » Varret commente enfin la mission d’information parlementaire de 1998 qui, selon lui, visait à « éviter que le TPI [Tribunal pénal international pour le Rwanda] ouvre une session sur le génocide rwandais » qui aurait été plus pénalisant «  pour beaucoup de Français impliqués » que ce « tribunal » national. Il ajoute : « toute la lumière n’avait pas été faite, laissant libre cours aux hypothèses les plus graves sur le comportement de ce lobby militaire ».

André Bigo

[1À ce jour, il n’y a eu aucune déclassification de ces documents pourtant indispensables à la bonne administration de la justice tant à l’égard des présumés génocidaires toujours présents sur le sol national qu’à l’égard des responsables politiques français ayant persisté à soutenir les génocidaires en toute connaissance de cause.

[2Du nom d’une position au Soudan dont l’armée française dû, sur ordre de Paris, se retirer sans combattre, face aux Britanniques, en 1898 : vécu comme une humiliation, ce renoncement symbolise pour l’armée française la crainte d’être supplantée par les Anglo-Saxons

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