Survie

Un régime françalgérien

rédigé le 4 septembre 2019 (mis en ligne le 2 avril 2020) - Mathieu Rigouste

Lors de l’assemblée générale annuelle de Survie en mai 2019, l’association a sollicité le chercheur indépendant Mathieu Rigouste pour un éclairage des relations entre la France et l’Algérie, afin de mieux comprendre la situation actuelle du pays et le régime, construit lors de la guerre de décolonisation puis en interaction avec les réseaux français. Ce texte est une synthèse de cette intervention, basée sur des échanges avec des membres du mouvement social algérien et des lectures.

La question du néo-colonialisme ne se pose pas de la même manière que dans le reste du pré-carré françafricain. La guerre d’Algérie occupe une place fondamentale dans l’histoire de l’Etat français. C’est l’un des laboratoires importants au sein duquel a été conçue et déployée la 5e république, sa constitution, mais aussi la génération de ses classes dirigeantes qui commencent à s’éteindre ou à passer le relais au début des années 2000. Tous les dirigeants de la 5e république jusque là se sont formés idéologiquement et techniquement à travers la guerre contre-révolutionnaire en Algérie. Tout au long de la révolution algérienne et de la contre-révolution, deux réseaux qui découlent des réseaux colonialistes se sont mis en place.

« Déserteurs de l’armée française »

Il y a la figure des DAF, les « déserteurs de l’armée française », souvent mise en avant mais à prendre avec précaution. Il s’agit de soldats musulmans de l’armée française. Une partie d’entre eux sont de vrais déserteurs : voyant une rupture historique qui est en train d’arriver à maturité, ils veulent rejoindre le mouvement national algérien. Un autre pôle, celui qui a créé la légende, sont de faux déserteurs.

Ainsi, la « désertion » de certains cadres moyens de l’armée française d’origine algérienne, musulmans français, va être organisée. Ils rejoignent les maquis du FLN en restant du coté de l’armée française, et y sont donc infiltrés. Une partie d’entre eux vont faire toute leur carrière dans l’armée algérienne, ce qui crée un récit, en partie mythifié, en partie vrai. Le mythe insinue que l’État algérien ne serait qu’une dictature militaire de vrais-faux militaires infiltrés par l’armée française, qui contrôlerait tout l’Etat algérien, ce qui n’est pas vrai. Mais il y a véritablement une généalogie de soldats issus de l’armée française, redevenus algériens, qui vont mettre en place des réseaux de coopération néo-colonialistes avec la France, semblables aux réseaux françafricains en général. Ces militaires ont eu un impact sur la restructuration de l’Etat algérien dans les années 70-80. Enfin, certains de ces déserteurs ne font partie d’aucun de ces modèles et vont avoir des parcours complexes : certains sortent en rompant avec l’armée française mais, à mesure qu’ils acquièrent des postes de cadres dans l’armée algérienne, vont réactiver progressivement des relations qu’ils avaient avec leurs homologues français. Les parcours de certaines personnes sont contradictoires, certains changent plusieurs fois d’affiliation et de stratégies d’influence, certains n’optent pour des tactiques de vassalisation que dans certaines situations...

Les « déserteurs de l’armée française » sont une figure complexe qui a pu amener à tomber dans le piège de croire que l’Etat algérien ne serait qu’une entité néo-colonialiste, comme dans les années 90, quand on s’est rendu compte de la présence des DAF notamment dans l’État Major. On décrit alors un système tenu par 11 généraux dont la plupart seraient très proches des intérêts français. Cette schéma a sans doute été pertinent durant la plupart des années 1990, mais il masquait des réalités plus complexes et il a été dépassé par la reprise en main du pouvoir par le clan Bouteflikha dans le courant des années 2000. Ce clan lui-même est régulièrement accusé par les mouvements sociaux algériens de nombreuses compromissions économiques et politiques avec l’Etat français.

La « main de l’étranger »

Il y a en fait un affrontement entre des fractions à l’intérieur de l’Etat algérien depuis la fin de la guerre d’Algérie, depuis l’arrivée de ces déserteurs, mais en fait depuis la mise en place du programme néo-colonialiste en Algérie, dont le modèle fondateur est le plan de Constantine. Conçu en 1958, ce plan correspond aux grands axes idéologiques et stratégiques de la Communauté française, associant à l’époque l’Etat français et ses anciennes colonies. Il s’agit alors de mettre en place des Etats dans lesquels les classes dirigeantes ont été filtrées, formées, et dont on imagine qu’elles vont collaborer et produire un État vassalisé. Même si ce n’est pas exactement ce qui se passe, la logique du plan de Constantine et de l’État français, est d’investir fortement dans le développement économique et la mise en place d’une bourgeoisie algérienne avec laquelle relancer les échanges et la coopération économique et politique.

Cela crée une situation très complexe avant même l’indépendance de l’Algérie. A l’indépendance, les présidents Ferhat Abbas puis Ben Bella, sont la surface d’un État profond qui s’est mis en place dans la dernière partie de la guerre d’Algérie.

Les chefs du FLN sont entrés dans un processus d’enfermement autoritaire à partir de 1955, qui met en place des blocs de pouvoir de plus en plus durs à la tête des maquis [1]. Ces blocs sont fondés sur des réflexes de comportements patriarcaux, appuyés sur le patriarcat traditionnel. Par exemple, les femmes qui avaient rejoint les maquis sont expulsées des maquis à partir de 1957 et renvoyées vers l’organisation civile de la révolution…

La plupart des progressistes parmi les cadres du FLN sont soit éliminés par la contre-insurrection, soit marginalisés par cet enfermement autoritaire à l’approche de la fin de la guerre de libération. Les prémisses de l’État FLN-ALN ont alors plusieurs stratégies. L’une consiste à mettre en place les accords d’Evian, l’indépendance le plus rapidement possible pour que cet Etat prenne pleine souveraineté et referme le processus révolutionnaire. Une autre partie considère qu’il faut absolument stabiliser ce proto-Etat algérien pour qu’il ait la force de résister aux stratégies néo-colonialistes françaises. Ces deux logiques vont parfois se confronter et parfois collaborer tout au long de l’histoire de l’Etat algérien.

L’émergence de l’autoritarisme

On commence à bien comprendre ce qui s’est passé dans les dernières années de la guerre d’Algérie mais depuis, il y a plusieurs camps, sincères, tous anti-colonialistes, qui tiennent des analyses complètement inversées sur la situation.

Le proto-état qui s’est constitué aux frontières entre 1957 et 1962 monte en puissance dans les dernières années de la guerre, notamment du fait qu’il s’approprie des moyens militaires conventionnels. À la frontière de la Tunisie ce n’est plus une armée de guérilla, mais une véritable armée avec des moyens lourds, notamment obtenus par des réseaux russes. Le réseau de collaboration avec la Russie de l’époque, a été constitué pour faire opposition à l’ingérence et à la présence des réseaux français [2].

Il y a en effet les « déserteurs », mais aussi les cadres du FLN qui se sont formés à Paris ou dans les écoles françaises en Algérie, et qui sont approprié tout un habitus politique, une manière de concevoir le pouvoir, de l’ancien colon. Même les « déserteurs sincères » arrivent quand-même avec des mécanismes comportementaux qu’ils ont appris dans l’armée française : hyper hiérarchisation, discipline absolue, punitions, etc.

Amirouche qui reste dans la mémoire populaire comme l’un des grands moudjahidines en est une bonne illustration. D’un tempérament déjà autoritaire, il est enfermé totalement dans ce processus lorsque la contre-insurrection met en place la bleuïte (le phénomène d’infiltration, de retournement, de création d’une paranoïa chez l’ennemi). La France œuvre bel et bien à infiltrer et le FLN doit bien s’en protéger, mais des personnes qui s’étaient déjà transformées en chefs autoritaires vont tomber en plein dans le piège : Amirouche, de 1958 à 1960, élimine 2000 de ses propres cadres, dans la wilaya 3 [3]. Des colonisés, qui se sont engagés dans la révolution, qui se sont mis en danger, ont ainsi été torturés et éliminés par leur propres dirigeants. A une échelle moindre, il y a eu des mécanismes similaires en wilaya 2 et 4. Cela montre à quel point la contre-insurrection a fonctionné et a réussi à démanteler les formes les plus verticales, les plus bureaucratiques des maquis à l’intérieur du pays. Mais elle n’a pas réussi à étouffer les formes populaires de soulèvement, comme en décembre 1960, auxquelles, justement, le démantèlement des cadres et la bureaucratie ont laissé la place [4]. Mais en dehors de ces formes autoritaires, certains considèrent aussi qu’entre 1962 et 1965, l’État algérien n’étant pas encore pleinement constitué, le mouvement des classes populaires et notamment des étudiants a encore en main une partie du processus révolutionnaire. Ces derniers mettent en place des formes d’autogestion que l’État est alors bien obligé d’accompagner. Des formes d’autogestion proches de ce qui a pu se faire en Yougoslavie sont mises en place, avec une prise en main populaire des moyens de production. Il n’y a alors que très peu d’usines en Algérie, il s’agit donc surtout de production agricole. À travers l’éducation nationale un système d’éducation populaire va aussi bouleverser la société algérienne. Il y a alors effectivement un processus de transformation socialiste en Algérie qu’il ne faut pas nier.

Cette logique et la logique autoritaire vont se confronter. Certains veulent défendre ce projet-là avec un État fort face au néo-colonialisme. S’il est vrai que le néo-colonialisme fait tout ce qu’il peut pour balayer l’expérience « socialiste » et revenir en force, les tenants d’un Etat fort en Algérie, vont amener la situation autoritaire dans laquelle le pays se trouve toujours, où le régime présente toutes les luttes internes comme le fruit d’une déstabilisation externe.

La bleuïte

Des textes d’officiers français dès 1954 reconnaissent qu’une partie de la torture n’a pas pour but d’obtenir du renseignement (dont il est notoire qu’il est souvent faux, les personnes torturées finissant par livrer ce qu’elles pensent que leurs bourreaux attendent), mais d’écraser la population et la terroriser. Alors que la torture et l’infiltration sont déjà systématisées en Algérie, la pratique dite de la « bleuïte » est mise en place, notamment par Paul-Alain Léger, un officier français. Il s’agit d’exhiber les prisonniers après les tortures, quand ils ne sont pas exécutés, comme en les faisant sortir par la grande porte, en laissant entendre qu’ils ont parlé, et en comptant sur le fait que leurs anciens camarades vont les éliminer. Parfois, les prisonniers sont emmenés, habillés en bleu de travail, dans les quartiers, pour les afficher comme des traîtres. De cette manière, soit ils sont tués par leur propre camp, alimentant la paranoïa et déstabilisant les rangs, soit on s’assure qu’ils travailleront pour la France pour survivre. Beaucoup de harkis ont ainsi été forcés à s’engager aux côtés de la France (*).

Cette pratique n’est pas le fait de ce seul officier mais est véritablement institutionnalisée dans plusieurs régions du pays, fonctionnant de manière industrielle à Alger. La bleuïte consiste à utiliser des Algériens pour diviser l’ensemble du prolétariat algérien, obtenir du renseignement, créer une dynamique de terreur et de méfiance absolue parmi les colonisés, et va porter ses fruits. Des témoins racontent qu’à partir de 1957, on ne parle plus à son voisin, même si on est certain de son engagement révolutionnaire, car on risque de mettre en danger toute sa famille. La bleuïte réussit effectivement à paralyser en grande partie (**) le fonctionnement de la vie sociale quotidienne des classes populaires et la réorganisation du mouvement révolutionnaire. La bleuïte, est un des dispositifs de la guerre contre-révolutionnaire qui sera déployé à différents endroits : Argentine, Cameroun, etc.


* Certains ont été forcés avec une arme sur la tempe, d’autres sujets à la bleuïte, d’autres ont consciemment choisi la France en toute connaissance de cause. Tous les colonisés n’étaient pas favorables à l’indépendance.

** Mais partiellement seulement, comme la suite de l’histoire l’a montré.

« Redressement révolutionnaire »

En 1965, la couche supérieure du pouvoir, Ben Bella, est démise par l’état profond, mené par le colonel Boumediène. Celui-ci, à la tête de l’armée aux frontières, a progressivement mis la main sur tous les appareils militaires et sécuritaires algériens entre 1962 et 1965, en écartant notamment Boussouf, chef des services de renseignement. En 1965, il renverse Ben Bella et prend le pouvoir lors d’un coup d’État qu’il qualifie de « redressement révolutionnaire » . De fait, Boumediène est un dirigeant militaire et autoritaire, mais qui est aussi tenant d’une ligne d’indépendance totale face à la France.

Depuis les accords d’Évian, en 1962, des formes de collaboration avec le colonisateur avaient recommencé. Les accords ont en effet été signés avec une partie des mouvances favorables à des négociations avec la France dès le début de la guerre. Les accords d’Évian comprenaient effectivement des clauses secrètes sur les « intérêts impérieux de la France en Algérie » . Ainsi, la France avait commencé à mettre en place une industrie d’extraction des hydrocarbures découverts dans le Sahara au début des années 50 que le nouvel État termine. La France mène des expérimentations de gaz chimiques, dans l’aérospatial et le nucléaire dans le Sahara, comme à Reggane. Le maintien de ce positionnement stratégique permet à la France de conserver une entrée sur le Sahara.

Entre 1962 et 1965, un antagonisme monte autour de ces questions. Lorsque Boumediène prend le pouvoir en 1965, ce sont les fractions les plus autoritaires et militaristes mais aussi les plus anti-colonialistes, en apparence, qui s’imposent. Sur certains aspects, Boumediène brise effectivement la situation néocoloniale, en particulier en supprimant l’accès de la France aux hydrocarbures, qu’il nationalise. Mais l’État, ultra militarisé, reproduit finalement certains rapports de domination anciennement coloniaux.

Ainsi, le plan de Constantine, qui prévoit des investissements, un plan de rénovation urbaine, est relancé quasiment à l’identique, générant une partie des mécanismes d’aide au développement. Certains cadres d’urbanisme français qui avaient participé à l’élaboration du plan initial sont reconduits. Ces personnes, tout à fait réactionnaires, se parent d’atours socialisants en travaillant directement avec l’État algérien. Le racisme intérieur va aussi être reproduit : l’État de 1965 réactive des formes de lutte contre les cultures et les formes d’autonomie berbères, forçant les mouvements kabyles à se réorganiser face à une très forte répression.

La police politique cible également une partie des mouvements révolutionnaires issus de la guerre de libération qui ne se contentaient pas d’une révolution anticoloniale mais cherchaient aussi une révolution sociale. Les forces anticapitalistes, socialistes, entrent alors en clandestinité.

Par ailleurs, la « nationalisation » des hydrocarbures va finalement profiter à une élite qui va s’accaparer la rente pétrolière. Certes, le peuple algérien bénéficie désormais de tarifs peu élevés sur l’essence, mais le début des années 70 marque la naissance d’un complexe « militaro-pétrolier », d’une oligarchie qui se finance sur le pétrole.

A la fin des années 70, Chadli Bendjedid succède à Boumediène. Le régime algérien, tout en protégeant sa colonne vertébrale militaire, introduit des doses de réformisme. Il s’agit alors probablement d’être plus en phase avec la situation internationale pour arrêter de passer pour une dictature passéiste. Il reste alors des formes socialistes dans les institutions algériennes, dont certaines perdurent encore aujourd’hui : il n’y a, certes, pas assez d’hôpitaux, mais quand on s’y rend, on ne paye pas du tout ; l’éducation est gratuite, même plus qu’en France. Le capitalisme occidental a toujours rêvé de faire tomber ces bribes de socialisme, considérées comme autant de marchés à se réapproprier.

Les premières mesures de restructuration néolibérale sont alors mises en place dans les années 80, comme partout dans le monde. Elles amènent une précarisation encore plus profonde qui débouchent sur les premières grandes révoltes populaires. Ainsi, en octobre 1988, une vaste révolte insurrectionnelle est écrasée par la police et l’armée. Ce bain de sang frappe durablement la mémoire et va laisser émerger le mouvement islamiste.

L’imbroglio de la « décennie noire »

On trouve des lectures profondément opposées sur cette période et sur le mouvement dit « islamiste », même parmi des personnes très proches politiquement. Certains algériens dénoncent l’idée qu’il existerait un mouvement islamiste propre à l’Algérie. Ils considèrent que ce serait une nouvelle manifestation de la « main de l’étranger », venue du Proche et Moyen-Orient, avec, en sous-main, l’impérialisme occidental. Le mouvement « islamiste » serait généralement piloté par les services occidentaux afin de déstabiliser l’État algérien. C’est une vision complotiste, mais qui s’alimente d’exemples réels de ce type de manipulation de la figure « terroriste » par des puissances occidentales. Cette ambiguïté va traverser toutes les années 90.

Sanglantes années 90

Dans un contexte de contestation sociale et de montée de l’islamisme politique, le régime algérien interrompt les élections qui auraient du donner le pouvoir au FIS (Front Islamique du Salut). La « décennie noire » commence alors : des attentats ont lieu régulièrement dans tout le pays, des intellectuels sont assassinés, l’armée quadrille le territoire. En douze ans, le bilan serait de 200 000 morts et 15 000 disparus. Le récit et l’attribution des responsabilités est encore sujet à caution. Pour mieux connaître ces événements, leur complexité et le positionnement des milieux français, le livre de référence reste Françalgérie, crimes et mensonges d’États, de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire, paru en 2004 aux éditions La Découverte.

Depuis qu’on dispose de plus de sources, cette décennie s’avère encore plus complexe qu’on l’imaginait. Il y a, effectivement, une logique d’ouverture d’un processus qui se dit « démocratique ». L’État militaire algérien a besoin de faire croire à une surface civile et organise des élections législatives en 1991. L’année d’avant, lors des municipales, le FIS (Front Islamique du Salut) démontre qu’il est capable de remporter des mairies. Puisque ces victoires ne changent rien à la vie des gens, le FIS est alors en partie décrédibilisé sur sa prétention à améliorer les conditions matérielles et économiques des classes populaires. Marqué par une forte abstention, le premier tour des élections législatives annonce néanmoins une victoire des islamistes.

Le pouvoir militaire interrompt alors le processus électoral [5] et enferme la situation dans un chantage absolu : les Algériens – et les Etats occidentaux – sont sommés de choisir entre le soutien sans faille à l’État militaire ou être considérés comme des soutiens de la « révolution islamiste ».

Les réseaux français se repositionnent alors face à cette situation. D’une part, « l’État profond français », incarné à l’époque par le clan Pasqua et la DST, collabore avec l’État algérien et avec le DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité [6]). Malgré certaines frictions, ces deux groupes collaborent. On sait notamment que la DST a été mise au courant par les services algériens, en amont, de certains attentats de 1995 en France, ce qui dessine une logique de tension.

D’autre part, d’autres fractions du pouvoir français, représentées par Dominique de Villepin par exemple, ont pour objectif la chute de l’État militaire algérien. Elles ne sont pas progressistes, mais souhaitent l’ouverture des capitaux et l’ultra-libéralisation. Elles se positionnent alors en rupture avec la logique néo-coloniale française qui revient, in fine, à appuyer l’islamisme.

On se trouve alors dans une situation très étrange où une partie de l’État français collabore avec une partie de l’État profond algérien qui manipule les réseaux islamistes. À de nombreux endroits, on retrouve en effet des membres du DRS à la tête des GIA (Groupes Islamistes Armés, souvent surnommés « Groupes Islamistes de l’Armée » dans la population algérienne, tant la proximité avec le pouvoir militaire était connue), qui cohabitaient avec des prolétaires algériens qui croyaient sincèrement dans l’engagement islamiste parce qu’ils ne voyaient pas d’autre solution. On sait aussi qu’à plusieurs endroits, les services algériens dans les GIA étaient en collaboration avec les services français. L’histoire de la « décennie noire » est donc très difficile à délier, car là aussi, on trouve des individus complexes qui sont infiltrés, retournés, qui jouent des doubles-jeux… Tout au long des années 90, tous les cas de figure ont été vus : des militaires algériens qui travaillent pour les islamistes, des militaires déguisés en islamistes qui commettent des attentats, des islamistes infiltrés dans l’armée qui commettent de vrais attentats, mais sous uniforme militaire pour alimenter l’idée que l’armée est derrière les attentats...

Cette confusion totale a créé une dénonciation du « qui-tue-quisme », disposition consistant à rejeter toute l’histoire, tant la complexité est grande, et à vouloir tourner la page. Cela n’est pas sans poser problème puisqu’il est tout de même nécessaire de comprendre ce qui s’est passé.

Françalgérie un jour...

Du côté français, ces deux logiques semblent avoir perduré. Une partie de l’État français continue de collaborer avec une partie de l’État profond algérien, ce dont les algériens sont conscients. L’actualité vient d’en donner une illustration, lorsque le chef d’Etat major de l’armée, le général Gaid Salah (qui dirige en sous-main l’Algérie depuis la chute de Bouteflika) a fait destituer le président de l’Assemblée Mouad Bouchareb. Celui-ci est très proche des réseaux français et sa chute est un message d’anticolonialisme adressé au soulèvement populaire. La question du néocolonialisme est fondamentale dans ce qui se passe en ce moment, bien qu’on ait du mal à le voir depuis la France. Parmi les personnes qui se mobilisent, même celles qui ont du mal à lire la presse, la volonté d’arracher la « cinquième colonne française incrustée dans l’Etat algérien » est très présente. Il s’agit même peut-être de la question la plus explicitement formulée et partagée.

Le geste de Gaid Salah fait l’objet des mêmes polémiques que sur les « déserteurs de l’armée française » ou la « décennie noire » : s’agit-il d’une manipulation pour faire croire que la tête de l’État suit la revendication révolutionnaire actuelle, ou est-il forcé par la puissance populaire qui s’exprime ? Assiste-t-on à un enfermement autocratique comme en Égypte ou bien les cadres qui ont été déposés par Gaid Salah l’ont-ils été suite au rapport de force imposé par la rue ? Les personnes qui analysent la situation actuelle ont des points de vue complètement opposés sur ces questions.

Comme pour les périodes précédentes, il est probable que toutes ces hypothèses soient pertinentes en même temps.

Panorama des intérêts économiques français en Algérie

De très nombreuses entreprises françaises opèrent en Algérie : Bouygues, Lafarge, Accor, Sanofi, la BNP. En 2007, peu de temps après son élection à la présidence française, Sarkozy débarque en Algérie pour obtenir des contrats. L’Algérie de Bouteflika signe alors avec Total, la RATP, Thalès et Alstom, alors en grande difficulté, que la commande de Tramway pour Alger, Oran ou Constantine va renflouer. 10% du gaz français est fourni par l’Algérie.

En 2014, le montant des échanges entre les deux pays s’élevait à 10,5 milliards d’euros. En 2016, la France y a exporté pour 6,4 milliards d’euros, faisant de l’Algérie son troisième client hors OCDE et son premier marché africain (d’après « Coopération - Algérie-France : les chiffres pour comprendre », Le Point, 08/04/2016).

Depuis 2015, dans le sud du pays, de fortes luttes populaires s’opposent à l’installation de l’industrie du gaz de schiste, poussée par la France avec Total.

[1Les maquis sont quand­ même connectés directement à la révolution algérienne : l’armée de libération nationale et le FLN vient du prolétariat et du sous­prolétariat algérien.

[2Jusqu’à aujourd’hui, la France fait tout ce qu’elle peut pour vendre du matériel militaire à l’Algérie, sans succès Depuis quelques années, l’Algérie reçoit des chars russes, utilisés forcément pour les frontières, en particulier à la frontière avec le Maroc.

[3Divisions du territoire algérien conçues par le FLN, ici la Kabylie.

[4C.f. Un seul héros le peuple, projet de film et de livre sur les soulèvements de décembre 1960, Mathieu Rigouste.

[5Beaucoup de gens considèrent d’ailleurs que le régime avait prévu de le faire en amont des élections.

[6Ces services secrets algériens sont considérés comme le cœur du pouvoir militaire.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 289 - septembre 2019
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