Survie

Une mémoire de l’association Survie s’éteint

rédigé le 4 septembre 2019 (mis en ligne le 2 avril 2020) - Laurence Dawidowicz, Thomas Borrel

Le 26 juillet s’est éteinte Sharon Courtoux, militante historique de l’association Survie et ancien bras droit de François-Xavier Verschave. L’histoire de son engagement et de ses combats recoupe celle de l’association, qui perd une partie de sa mémoire.

Quasiment aucune image publique d’elle, mais vingt-cinq ans d’archives sur la bataille pour la « loi de Survie » puis sur la Françafrique. Sharon Courtoux, Américaine née d’un père irlandais et arrivée pour ses études en Suisse à 18 ans, devenue française, travaillait dans l’ombre, avec pugnacité. Elle rejoint le combat de Jean Fabre, fondateur de Survie (voir encadré), au milieu des années 1980.

La bascule du génocide des Tutsis

Sharon Courtoux fut de toutes les mobilisations pour la « loi de Survie », dont le « Serment de l’Arche » : prenant pour référence le Serment du Jeu de paume deux siècles plus tôt, les militant.e.s rassemblent le 6 juin 1990 des personnalités comme l’actrice Brigitte Fossey et des parlementaires pour s’engager solennellement à ne pas se séparer jusqu’au vote de la loi. Mais la Françafrique en décida autrement. Grâce au travail de François-Xavier Verschave (qui, jusqu’à son décès en 2005, put compter sur l’appui sans faille de Sharon), l’association conceptualise cette nébuleuse d’intérêts personnels et de mécanismes institutionnels auxquels se heurte en réalité sa proposition de loi. Une prise de conscience progressive. En septembre 1993, un modeste bulletin mensuel est créé pour relayer les principales informations et analyses sur la politique africaine de la France. Alors simple supplément du « Point sur la Loi pour la Survie et le développement » de l’association, Billets d’Afrique est né, Sharon participe au comité de rédaction.

Comme Verschave, Sharon Courtoux fut bouleversée par le génocide des Tutsis du Rwanda : avec Jean Carbonare, alors président, l’association avait tenté d’alerter sur ce qui se préparait dans cette ancienne colonie belge entrée dans l’orbite de l’influence française. Lorsque début avril 1994 le génocide débuta, Sharon fit partie de ces trop rares Français.es à comprendre parfaitement ce qui se passait et à hurler dans le désert pour dénoncer le soutien de Paris. Elle n’eut de cesse, ensuite, de participer à la traque des génocidaires réfugiés en France. Comme l’association, elle cessa de fait de promouvoir cette « loi de Survie » et s’engagea toute entière dans la lutte contre la Françafrique.

François-­Xavier Verschave, Bruno Masure, Etienne Leenhardt et Sharon Courtoux, probablement avant un journal télévisé.

Oreille attentive

« Permanente bénévole » au siège de Survie, combien d’opposants et victimes de dictatures africaines soutenues par la France a-t-elle pu rencontrer ? Eric SanJuan, militant dans les années 1990, se souvient : « Elle travaillait principalement à l’oral, sans laisser de traces, avec très peu de notes, ce qui rassurait ses interlocuteurs. Elle s’est retrouvée au centre d’un incroyable réseau de confidences plus ou moins indicibles. Je ne l’avais pas réalisé à l’époque, mais son travail d’écoute était essentiel pour les victimes et proches des celles-ci. » Les archives de Survie regorgent aussi de fax reçus au siège et adressés à Sharon (parfois depuis une prison, comme une lettre du journaliste camerounais Pius Njawe, transmise grâce à un proche). Plusieurs opposants togolais, djiboutiens, tchadiens (comme son ami Ngarledji Yorongar) doivent en partie leur salut à sa capacité à harceler de fax et de coups de téléphone le Quai d’Orsay et l’Elysée...

En parallèle, Sharon Courtoux menait un intense travail de lobbying au sein de plateformes inter-associatives pour muscler le discours des ONG sur des pays comme le Tchad, le Congo ou le Togo, les convaincre d’interpeller les décideurs et « d’appeler un chat un chat », comme elle disait.

Bien moins connue que Verschave, qui s’appuyait sur son travail et sur sa connaissance des opposant.e.s, elle continua sans relâche à combattre la Françafrique, se rendant quotidiennement à Survie jusque fin 2008, où elle fut renversée accidentellement par une moto. Mais elle poursuivit son travail depuis chez elle, la flamme militante toujours aussi vive. Ce n’est qu’en 2014, suite à un grave malaise, qu’elle lâcha son ordinateur et son téléphone, ses seules armes. Le 26 juillet dernier, à 85 ans, elle nous quittait dans un dernier clin d’œil : comment ne pas croire qu’elle ait décidé de poursuivre jusque dans la mort Pierre Péan, voix des complices du génocide des Tutsis qui s’était éteinte la veille ?

Aux origines de Survie

Avec deux amis, Jean Fabre lança en 1981 l’idée d’un « appel des prix Nobel » pour faire évoluer l’aide au développement, dont l’inefficacité se traduisait par la mort chaque jour de 40 000 enfants, victimes de ce qu’ils appelaient « l’extermination par la faim ». Ce manifeste affirmait : « Il faut que tous et chacun donnent valeur de loi au devoir de sauver les vivants, et de ne pas exterminer, que ce soit même par inertie, par omission ou par indifférence ». Fin 1984, la ‘campagne Survie’ pour une telle loi se structura en association, la bataille s’annonçant plus longue que prévue. C’est à cette époque que François-Xavier Verschave arriva à Survie.

Les mobilisations se poursuivirent, et en 1987 des centaines de députés et sénateurs s’engagèrent à en porter l’idée. Elle fut traduite en 1989 au sein d’une proposition de loi prévoyant d’affecter « un millième des ressources françaises » (0,1 % du PIB français) à des projets de développement concrets, menés avec les sociétés civiles sur des territoires délimités... qui ne fut jamais inscrite à l’ordre du jour du Parlement.

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