Survie

« Des otages qui subissent la vengeance coloniale »

rédigé le 19 octobre 2020 (mis en ligne le 5 novembre 2020) - Laurence Dawidowicz

A l’occasion du dixième anniversaire du « campement de la dignité et de la liberté », grand mouvement pacifiste de résistance contre l’occupation du Sahara Occidental par le Maroc, et de la répression qui s’en est suivie par l’État marocain, Claude Mangin-Asfari, épouse de Naama Asfari, militant sahraoui arrêté et torturé à cette occasion avec d’autres camarades et encore aujourd’hui emprisonné, revient sur la lutte d’indépendance du peuple Sahraoui et sur les conditions de ces événements.

Billets : Vous militez depuis longtemps aux côtés des Sahraouis, le référendum d’autodétermination du peuple sahraoui est-il toujours d’actualité ?

Claude MANGIN-ASFARI : En 1975, l’Espagne, puissance coloniale qui occupe le Rio de Oro depuis 1885, se retire du Sahara occidental (S.O.), territoire non autonome inscrit parmi les territoires à décoloniser de l’ONU depuis 1963. Contrairement à la parole donnée au Front Polisario, le mouvement de libération du peuple sahraoui reconnu par la Communauté internationale, le Maroc décide de remplacer l’Espagne et organise la « Marche Verte », laissant le processus de décolonisation inachevé. Une puissance coloniale en remplace une autre. Cette marche, loin d’être pacifique, est précédée par l’armée marocaine qui massacre un nombre indéterminé de camps de nomades. Cette invasion soutenue par l’aviation française fait des milliers de victimes civiles par l’utilisation de bombes au phosphore et fait disparaître le quart de la population. Elle marque le début d’une guerre dominée par l’Armée de Libération Sahraouie qui va durer jusqu’au cessez-le feu de 1991. Celui-ci est signé par le Maroc et le Polisario sous les auspices de l’ONU, avec l’engagement du Maroc d’organiser un référendum d’autodétermination qui n’a toujours pas été honoré à ce jour.

Chaque année, depuis 1991, le Conseil de Sécurité prolonge le mandat de la MINURSO, Mission des Nations Unies pour l’organisation du référendum d’auto-détermination, mais ne se donne pas les moyens d’obliger le Maroc à l’organiser.

Gdeym Izik, le campement de la dignité – série hommage. Photos Antony Jean

L’Etat français a souvent soutenu l’Etat marocain, y compris au niveau européen, est-ce toujours le cas en 2020 ?

L’Etat français sous tous les gouvernements se rend complice du Maroc et lui apporte tout son soutien au Conseil de sécurité par exemple en menaçant de mettre son veto si le mandat de la MINURSO était élargi à la surveillance des droits de l’homme. Le dernier envoyé spécial du secrétaire général de l’ONU pour le S.O., Horst Kohler, ex-président allemand qui a réussi en 2018 et 2019 à organiser deux tables rondes réunissant le Maroc et le Polisario, ce qui n’était pas arrivé depuis 2012, n’a même pas été reçu par M. Macron. Au niveau de l’Union européenne (UE), la France a fait appel quand la Cour Européenne de Justice a, par deux fois en 2016 et en 2018, condamné les accords Maroc-UE pour l’agriculture et la pêche car ils incluaient le Sahara occidental. Le lobbying marocain en France et en Europe est extrêmement puissant, relayé par nombre de journalistes, de personnalités politiques, du showbiz et du monde des entreprises. Les services marocains détiennent des dossiers compromettants contre certains qui deviennent leurs obligés.

L’image du Maroc en France est très soignée depuis 1999, début du règne de Mohammed VI. Aucune mobilisation n’est organisée en France, comme c’était le cas sous Hassan II, pour dénoncer le millier de prisonniers d’opinion du Rif ou l’emprisonnement de journalistes, ni pour relayer les dénonciations des Mouvements marocains des droits de l’homme qui du fait de ce lobbying sont inaudibles. A fortiori, l’occupation du Sahara occidental est complètement absente de la presse écrite française (sauf La Croix et l’Humanité) et télévisée, où des documentaires parlent des « Provinces du Sud » intégrées au Maroc.

En octobre 2010, 20.000 sahraouis se sont installés aux portes de Laâyoune, capitale du S.O., pour manifester pacifiquement contre l’occupation marocaine du pays depuis 1975, pourriez-vous revenir sur cette action et nous expliquer sa place dans la lutte pour l’indépendance des Sahraouis ?

« En prélude du printemps arabe » comme l’a relu ensuite Noâm Chomski, a lieu le plus vaste mouvement de résistance pacifique sahraoui dans les Territoires occupés du S.O., à l’ouest du mur miné de 2700 km érigé par le Maroc dans les années 80. Ce mur « protège le Sahara utile » riche de poisson et de phosphate. Il sépare les familles entre celles restées sous occupation marocaine et celles réfugiées à Tindouf en Algérie depuis l’invasion marocaine et qui sont gouvernées par la République Arabe Sahraouie Démocratique. Dans la partie occupée, les Sahraouis sont désormais minoritaires, le Maroc ayant installé une colonie de peuplement de centaines de milliers de marocains et des forces militaires massives. Ils sont fortement discriminés et n’ont aucune liberté d’expression, toutes les manifestations sont brutalement réprimées sous les yeux de la MINURSO et les militants voient leurs maisons encerclées en permanence par la police. Depuis 2014 tous les étrangers sont interdits de visite.

A partir du 15 octobre 2010, des Sahraouis, en familles, hommes, femmes, enfants, anciens, installent peu à peu leurs tentes à 15 km de Laâyoune en signe de protestation pour le non accès au travail, au logement et aux revenus. Même les Sahraouis installés en Espagne arrivent. Ce sont bientôt 8000 tentes et toute une organisation qui est mise en place quartier par quartier dans ce qui va devenir le plus vaste mouvement pacifique de résistance depuis le cessez-le-feu, nommé le « Campement de la dignité et de la liberté ». Ils revivent selon le mode de vie ancestral de peuple nomade du désert sous la khaima, la tente qui en est le symbole. Très vite l’armée encercle le camp, creuse un fossé pour empêcher les gens d’entrer et la nourriture de passer. Les autorités n’ont pas vu venir ce mouvement, pensant qu’après 35 ans les Sahraouis étaient assimilés, mais ils le prennent au sérieux. Le ministre de l’intérieur vient deux fois à Laâyoune. Des rencontres régulières ont lieu avec le comité de dialogue constitué des représentants du Campement pour essayer de répondre à leurs revendications. Le vendredi 5 novembre les négociations sont terminées. Le samedi 6 novembre un tract revendiquant l’indépendance du S.O. paraît dans le Campement.

Le démantèlement a eu lieu le 8 novembre 2010 pouvez- vous nous dire dans quelles conditions ?

Le lundi 8 novembre malgré les engagements pris, à 5h du matin, de nuit, l’armée a commencé le démantèlement avec gaz lacrymogène, camions à eau, hélicoptères…contre des civils désarmés. C’est la terreur. Bientôt toutes les tentes sont brûlées et la population chassée vers Laâyoune. Au cours de cet assaut, d’après les autorités, 11 membres des forces de l’ordre auraient été tués. Aucune enquête n’a eu lieu, la presse, nationale et internationale, est interdite. La chasse à l’homme se poursuit dans Laâyoune où des émeutes ont éclaté. Les jeunes arrêtés par centaines feront plusieurs mois de prison sans jugement.

Par la suite la police marocaine a arrêté un certain nombre de personnes dont votre mari, dans quelles conditions ont-ils été jugés ? La torture afin d’extorquer des aveux avant le procès est systématique au Maroc, le pays n’a-t-il donc signé aucun traité pour l’abolition de la torture ?

Le Maroc a bel et bien signé et ratifié toutes les conventions mais néanmoins la pratique de la torture est systématique. Mon mari, Naâma ASFARI, juriste international, coprésident du CORELSO (Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l’Homme au S.O.), était le porte-parole du Campement accueillant les observateurs internationaux. Le dimanche 7 novembre, il était venu à Laâyoune pour accueillir Jean Paul Lecoq, député communiste français qui venait manifester son soutien au mouvement (arrêté à l’escale de Casablanca, il a été expulsé, le Maroc ne voulait pas de témoin). Vers 20 heures, j’ai reçu un appel, il me dit que la maison est encerclée et qu’il va être arrêté. Après 5 longs jours de disparition, il réapparaît le jeudi 12 novembre au matin au tribunal de Laâyoune, torse nu, en short, le corps couvert de bleus. Transféré avec 5 autres camarades en avion vers Rabat il est présenté devant le juge militaire à minuit. Il est en sang. Lorsque Naâma lui dit :« Vous voyez dans quel état nous sommes », sa seule réponse est : « Je ne suis pas médecin ». Peu à peu ce sont 24 prisonniers - le groupe dit de « Gdeim Izik » (GI) - qui sont incarcérés à la prison Zaki de Rabat-Salé. Ils restent 6 semaines à l’isolement. Les familles sont sans nouvelles. Ma première visite possible n’a lieu que le 9 décembre, 5 minutes dans la pénombre derrière deux rangs de grillage, je l’ai à peine reconnu, il était passé par la torture. Il a fallu ensuite attendre 27 mois et plusieurs grèves de la faim pour qu’ils soient jugés devant un tribunal militaire en février 2013 alors que ce sont des civils. De nombreux observateurs internationaux étaient là. Ils sont condamnés à des peines allant de 20 ans à la perpétuité sans aucune preuve, les aveux obtenus sous la torture ne constituant pas des preuves selon le droit international. Mon mari considéré comme l’instigateur de GI est condamné à 30 ans. Les 24 prisonniers étaient soit des responsables d’associations des droits de l’homme, soit des journalistes, tous connus des marocains mais certains n’étaient pas sur le lieu de camp durant le démantèlement comme mon mari.

En 2014, j’ai porté plainte pour torture sur mon mari contre l’Etat marocain auprès du Comité contre la Torture de l’ONU à Genève aux cotés de l’ACAT (Action des Chrétiens pour l’Abolition de la Torture). En novembre 2016, pour la première fois l’état marocain a été condamné. Ce qu’il ne m’a pas pardonné, depuis cette date je suis interdite de séjour au Maroc, j’ai été expulsée 5 fois « pour risque de trouble à l’ordre public ». Interpellé, le gouvernement français répond que le Maroc est souverain. En février 2014, nous avons aussi porté plainte devant les tribunaux français contre M. Hammouchi directeur de la DST marocaine (Direction générale de la surveillance du territoire) ; profitant de sa visite en France, il a été convoqué par la présidente du tribunal, ce qui provoqua un an de rupture de toute collaboration judiciaire entre les 2 deux états.

En juillet 2016, la Cour de cassation marocaine a cassé le procès de 2013, faute de preuve, de flagrant délit et de noms des victimes. Un nouveau procès a lieu en appel, de décembre 2016 à juillet 2017. En accord avec les avocats sahraouis nous décidons alors d’envoyer nos avocats français afin qu’ils plaident le Droit International Humanitaire de la 4ème convention de Genève sur le droit de la guerre (ce que les avocats sahraouis n’auraient pas été autorisés à faire), qui établit que le Maroc est une puissance occupante, que les prisonniers doivent être jugés en territoire occupé selon le droit coutumier sahraoui et que les prisonniers de GI sont des prisonniers de guerre. Des expertises médicales sont accordées mais par les médecins marocains ; ils ne concluent pas à des faits de torture. Les contre-expertises demandées par la défense en revanche concluent à de la torture. La violence exercée contre les Sahraouis déborde sur les avocates françaises, elles sont expulsées manu militari, l’une d’elle est blessée. Ainsi ce procès qui devait être une vitrine pour la justice marocaine se retourne contre elle, les irrégularités dénoncées à l’ONU sont innombrables.

Texte dicté par Naama Asfari le 7 août 2020

Naama Asfari. Photo © Antony Jean

« Paul Ricoeur : « Le mal c’est ce contre quoi on lutte quand on a renoncé à l’expliquer. Or il faut avouer que le prix à payer est plus élevé qu’on ne le suppose : le mal est rencontré comme une donnée inexplicable, comme un fait brut ».

Cette définition du mal va bien avec l’intervention militaire contre les civils le 8 novembre 2010. Le peuple désarmé avec pour seule force, celle du groupe qui a dépassé toute forme de domination, a suscité le mal de la part de l’occupant. Ce mal était caractérisé par une volonté politique implicite pour intervenir militairement à l’aube du 8 novembre pour provoquer cette violence que le régime va instrumentaliser contre le vrai visage pacifique du Campement. Cette action du Peuple qui a duré un mois, a détruit tout le système de domination que l’occupant a mis en place depuis 45 ans. Ces 4 semaines ont suffi au Peuple pour imposer sa volonté et sa détermination pour la liberté. Cela fait 10 ans, l’échec du système colonial et d’occupation est visible par tout le monde malgré toutes les tentatives de rebâtir une autre virginité de l’occupant. Aujourd’hui, après 10 ans, la responsabilité juridique, politique et historique, la responsabilité des morts marocains et des civils sahraouis est de la responsabilité totale du régime d’occupation et malgré tous les soutiens politiques et moral de certaines grandes puissances, le Maroc ne peut obtenir aucune légitimité de sa présence dans les Territoires sahraouis tant que les Sahraouis n’ont pas choisi par un référendum d’autodétermination leur destin et leur avenir. »

Nous arrivons bientôt à la date du 10ème anniversaire de l’incarcération de votre mari et de ses compagnons. Quelles sont leurs conditions actuelles de détention ?

Au lendemain du jugement, ils ont été dispersés dans 7 prisons du royaume, leurs effets confisqués. Le groupe dissous, ils sont beaucoup plus vulnérables. Ils ont un accès très limité aux soins, à la bibliothèque, à la cour. Le droit de visite est de plus en plus restreint, alors que leurs familles vivent à plus de 1000 km, et le téléphone est limité à une fois par semaine.

Ces prisonniers sont des otages qui subissent la vengeance coloniale. Le Maroc ne leur a pas pardonné d’avoir montré au monde que les Sahraouis existaient, qu’ils n’étaient pas des marocains.

Vous lancez une campagne [1] pour informer sur cette situation, qu’en attendez-vous ?

La libération de ces prisonniers, la reprise des négociations avec la nomination d’un nouvel envoyé spécial par le Secrétaire général de l’ONU et l’achèvement du processus de décolonisation.

Propos recueillis par Laurence Dawidowicz

[1Des soirée d’informations peuvent être organisées autour du film « Dis-leur que j’existe. Une histoire sahraouie ». Plus d’informations sur http://www.association-des-amis-de-la-rasd.org  ; http://www.ecrirepourlesliberer.org, ou sur Facebook : Amis de la République Sahraouie

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 301 - octobre 2020
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