Survie

Là où l’Européen « façonne », l’Africain « dégrade »

rédigé le 15 février 2020 (mis en ligne le 19 mars 2021) - Marie Bazin

A l’occasion de la sortie du livre L’invention du colonialisme vert, nous nous entretenons avec son auteur, l’historien de l’environnement Guillaume Blanc. De la construction du mythe de l’Eden africain à la sanctuarisation des parcs nationaux, il nous explique comment et pourquoi ces territoires ont été vidés de leurs habitants, au nom de la protection d’une nature fantasmée.

Votre livre décrit la construction du mythe de l’Eden africain et les politiques environnementales qui en ont découlé. Pourquoi est-ce un mythe et d’où vient-il ?
L’idée d’une Afrique naturelle est une idée aussi absurde que celle selon laquelle l’homme africain ne serait pas assez rentré dans l’histoire. En fait, l’idée naît pendant la colonisation lorsque les Européens qui tentent l’aventure coloniale laissent derrière eux une Europe dont les paysages se transforment radicalement sous le coup de l’urbanisation, l’industrialisation. Ils sont alors persuadés de retrouver en Afrique la nature qu’ils ont perdu chez eux, ce qui les amène à créer d’abord des réserves de chasse, qui deviendront des parcs nationaux, avec cette idée d’une Afrique vierge et sauvage. Mais comme la colonisation représente un choc écologique énorme (déforestation, prédation et effondrement de la grande faune), les colons se révèlent incapables de voir que les catastrophes écologiques auxquelles ils assistent sont de leur propre fait. A la place, ils vont blâmer les colonisés. Et donc en même temps que se développe cette idée de l’Eden africain, se développe la criminalisation des habitants. Puis tout ce mythe va être repris par différents produits culturels : les grands récits de la fin du XIXe siècle dont la presse s’empare, les chasses de Roosevelt et Churchill, Out of Africa de Karen Blixen, Les neiges du Kilimandjaro de Hemingway, Les racines du ciel de Romain Gary en 1956. Tous ces produits culturels décrivent la même Afrique : verte, vierge, sauvage. Après la colonisation, cela va s’amplifier, avec le National Geographic, les émissions de télévision qui emmènent le spectateur de rivières en cascades, de forêt vierge en désert, le dessin animé Le Roi Lion. Tous ces produits amplifient le mythe de l’Eden africain. Or cette Afrique n’existe pas, elle n’a jamais existé. Comme l’Europe, elle est habitée et cultivée. Mais nous sommes persuadés du contraire tant ce mythe est omniprésent dans nos représentations, qui continuent d’être véhiculées par la presse, la littérature, le cinéma.
Le vrai problème, c’est que ce mythe nous persuade que l’Afrique est vide, que ses parcs sont vides, et cela masque le fait qu’ils ne sont pas vides mais qu’ils ont été vidés. Mais cela on ne le voit pas. C’est la naturalisation de l’Afrique. C’est ça, le colonialisme vert : naturaliser l’Afrique par la force.

Les « parcs naturels » n’ont donc rien de naturel. Pouvez-vous nous expliquer ces politiques de naturalisation, de la colonisation jusqu’à aujourd’hui ?
La naturalisation commence avec les réserves de chasse de 1890 à 1930, et l’invention du « bon » et du « mauvais » chasseurs. Ce qui a été théorisé et mis en place concrètement, c’est qu’il y a le « bon chasseur » : un homme blanc qui chasse avec le fusil, qui chasse avec courage et qui chasse le trophée. Lui est autorisé à chasser dans les réserves. Et il est l’exact opposé du « mauvais chasseur » : un homme noir, qui chasse non pas avec le fusil mais à l’arc et à la lance, qui chasse non pas avec courage mais avec cruauté, qui chasse non pas le trophée mais la nourriture. Cette justification a permis, sinon d’expulser, au moins de priver les Africains du droit à la terre. Avec les parcs nationaux, des années 1930 à aujourd’hui, cela s’est intensifié, avec d’une part des expulsions (on estime que ce sont 1 à 14 millions d’Africains qui ont été expulsés des parcs nationaux au XXème siècle) et d’autre part une criminalisation permanente, c’est-à-dire que dans les parcs les agriculteurs et les bergers vont recevoir des amendes pour cultiver la terre, faire pâturer leurs troupeaux, habiter les lieux, voire des peines de prison pour ’braconnage’ (en réalité une chasse de subsistance, ce ne sont pas les paysans qui tuent les éléphants et les lions). Ces paysans sont criminalisés, et dans le pire des cas abattus par les éco-gardes. Ce qui est grave c’est que tout cela continue. Aujourd’hui encore, il y a toujours des dizaines de morts dans les parcs nationaux, avec des éco-gardes qui sont formés et financés, entre autres, par le WWF. Il y a des dizaines de millions de personnes criminalisées au quotidien, et il y a toujours des expulsions. Et la matrice de tout cela fut la reconversion des administrateurs coloniaux en experts internationaux dans les années 1960.

Que se passe-t-il dans ce tournant des années 1960, et quel rôle jouent ces nouveaux experts ?
Ce qui choque dans le livre, ce n’est pas que les États africains recourent à la violence, c’est que l’Unesco, le WWF et l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) soient impliqués dans ces violences. Mais ici les archives ne mentent pas. Il y avait des administrateurs coloniaux investis dans la gestion des parcs. Puis quand viennent les indépendances, l’Unesco, l’UICN et la Food and agriculture organization (FAO) imaginent la création d’une banque dont le rôle serait de « faire face à l’africanisation des parcs  » et dont la première mission sera de «  financer les experts qui iront aider les gouvernements africains à s’aider eux-mêmes  ». Cette banque est créée en 1961, c’est le Fonds mondial pour la nature, en anglais le World Wildlife Fund : le WWF. Et ainsi tout au long des années 1960 on va assister à la reconversion d’administrateurs coloniaux en experts internationaux, lesquels vont poursuivre leur combat pour mettre plus de terres en parcs, et expulser ou du moins priver les habitants du droit à habiter ces parcs. Bien sûr qu’aujourd’hui leur discours a changé. Ils ne parlent plus « d’expulsions » mais de « départs volontaires », plus de « conservation forteresse » mais de « conservation communautaire ». Mais la réalité sur le terrain est qu’en Europe ces experts environnementaux soutiennent l’occupation de la nature par les bergers, tandis qu’en Afrique ils la condamnent. Et leur politique ressemble en bien trop de points à celle de l’époque coloniale : « Le monde moderne devrait sauver l’Afrique des africains ».
Votre livre s’appuie beaucoup sur l’exemple de l’Éthiopie. Très concrètement, dans le parc du Simien, quelle est la situation des personnes qui y vivent actuellement ?

Agriculteur du village de Gich, parc du Simien. Photo Guillaume Blanc


Le parc du Simien est symptomatique de tout cela. D’abord sur le mythe de la dégradation de la nature en Afrique. Dans les années 1960, les experts ont inventé un chiffre : la forêt « primaire » d’Éthiopie serait passée de 40% à 3% du pays. Aujourd’hui encore ces chiffres justifient l’expulsion des populations. Même Al Gore les reprend, dans son film Une vérité qui dérange. Or ils n’ont aucun fondement. Vient ensuite la conservation que les experts qualifient de « communautaire ». Or les populations qui ont été déplacées du village de Gich dans le Simien vers la ville de Debark en dehors du parc se sont appauvries (et on peut noter l’ironie : pour sauver la nature, construisons davantage de villes). Même la Banque mondiale le reconnaît : avec ces projets de déplacement de populations, celles-ci finissent toujours plus pauvres que dans leur vie antérieure. En étant déplacées, elles perdent leur réseau de sociabilité, leur réseau d’entraide. Des agriculteurs ne deviennent pas cordonniers ou maçons en un clin d’œil.

Vous décrivez la violence utilisée pour expulser les gens, ce qui rejoint le sujet de la militarisation des parcs.
La militarisation concerne plutôt les parcs d’Afrique du Sud, du Kenya, du Mozambique, de Tanzanie, et aussi les parcs d’Afrique de l’Ouest et le Congo en particulier. Là ce sont des rangers qui interviennent autour d’un principe : il y aurait de grands réseaux de braconniers à traquer militairement. Or ce ne sont pas ces réseaux qui sont les principales victimes de la militarisation des parcs, ce sont les paysans qui eux sont jetés en prison voire abattus.
Au-delà de cette violence très concrète, il y a aussi une violence plus symbolique, plus intériorisée. Les paysans éthiopiens que j’ai interviewés et à qui j’ai demandé s’ils avaient compris pourquoi ils partaient, m’ont répondu : «  Oui, l’Unesco est venue et nous a dit qu’on dégradait. Ici c’est un patrimoine mondial de l’humanité donc c’est pour cela qu’on doit partir ». La violence symbolique est que ces paysans ont donc accepté qu’ils n’ont pas leur place dans le patrimoine mondial de l’humanité, donc qu’ils n’ont pas leur place dans l’humanité. L’Unesco trouve que c’est un raccourci de dire cela, mais c’est pourtant exactement ce que cela signifie. Si les Cévenols étaient expulsés de leur parc et qu’on leur disait « c’est un patrimoine mondial de l’humanité, vous n’y avez pas votre place », c’est exactement ce qu’on dirait, qu’ils n’ont pas leur place dans l’humanité.
C’est donc une double violence. Violence concrète : « vous dégradez donc vous êtes expulsés », violence symbolique : « vous ne savez pas prendre soin du patrimoine mondial de l’humanité, vous disparaissez ».

En cela, la comparaison avec le parc des Cévennes est frappante.
C’est pour cela que je trouve important de le rappeler. L’Unesco a classé les Cévennes au patrimoine mondial de l’humanité au nom de l’agriculture et du pastoralisme, et dans le Simien l’Unesco a demandé l’expulsion des populations parce que l’agriculture et le pastoralisme dégradent. Là où l’Européen façonne, l’Africain dégrade. C’est bien ce qui est dit à demi-mots dans leurs archives.

La situation en Éthiopie est-elle semblable à l’ensemble de l’Afrique ? Dans les anciennes colonies françaises ?
Je parle de l’Éthiopie justement pour ne pas avoir la même démarche que les experts qui vont avant tout parler de cette « grande Afrique » où il y aurait un continent, une population, une dégradation. Mais en fait j’ai pris des exemples qui sont révélateurs de tous les autres pays. Par exemple au Gabon, aujourd’hui, c’est tout de même un britannique qui est ministre des Forêts, de la mer et de l’environnement, Lee White, que le National Geographic appelle « un tarzan des temps modernes », lui qui serait là pour sauver la nature. En Guinée, au Sierra Leone, au Togo, les écologistes ont montré que contrairement aux chiffres avancés par les experts internationaux, la forêt n’avait pas disparu mais au contraire augmenté depuis deux siècles. Et pourtant on a une criminalisation de la population et des déplacements. Dans toute la littérature que j’ai recensée, il y a au moins 30 pays en Afrique sur 50 où l’on retrouve ces mêmes histoires.

Quel regard portez-vous sur le tourisme dans ces parcs naturels ? Est-ce une autre forme d’exploitation des ressources africaines au profit des occidentaux ?
Je serais plus nuancé que cela. Si l’on se place du point de vue des États africains, le tourisme a deux intérêts : cela génère une manne financière, et attirer les touristes et les bailleurs de fonds c’est aussi se faire reconnaître sur la scène internationale pour mieux imposer la nation à l’intérieur du pays. C’est pour cela que les parcs sont toujours créés chez les nomades, chez les opposants, aux frontières, dans les maquis. C’est la première chose.
D’autre part, plutôt que de le voir comme une exploitation, le tourisme est un révélateur d’un système plus large. On peut calculer le coût écologique de la visite d’un parc national en Afrique. Un randonneur vient avec sa tente et les arceaux d’aluminium : extraction de bauxite. Il a sa veste en polaire : résidus de pétrole. Il a ses chaussures ou sa veste en gore-tex : extraction de teflon. Généralement il vient avec son smartphone, puisqu’il faut bien prendre la nature en photo : néodyme de Chine et tantale d’Afrique centrale. Il a pris son billet d’avion : 0,5 tonne de CO2 en moyenne. Donc voilà le coût écologique de la visite d’un parc en Afrique : cela équivaut à détruire dans le monde les ressources qui sont protégées dans les parcs d’Afrique. Pourquoi les touristes le font ? Pas par mépris, mais parce que plus la nature disparaît en Occident, plus on la fantasme en Afrique. Moins les Occidentaux arrivent à sauver la nature chez eux, plus ils ont besoin de se dire que quelque chose est fait pour la nature ailleurs, et les parcs africains – cette Afrique qui serait le refuge de notre modernité puisqu’en Afrique la vie sauvage perdurerait – sont un moyen de croire que la lutte écologique est efficace. C’était là tout le but de mon livre : montrer que ces politiques environnementales fonctionnent comme un trompe-l’œil. Elles masquent le véritable problème : la dégradation massive de la planète, et en le masquant elles font perdurer le système. Le discours d’Al Gore, c’est exactement la même chose. Il a eu le prix Nobel de la paix pour sa lutte contre le changement climatique. C’est un vrai écologiste, il décrit les conséquences du changement climatique de manière extrêmement précise. En revanche, dans son livre et dans son film, il ne dit jamais rien sur Apple ou sur Google, qui sont pourtant deux des entreprises les plus polluantes du monde. Le problème est qu’il finance la première et participe au conseil de direction de la deuxième. Est-ce qu’on devrait alors dire qu’Al Gore n’est pas écologiste ? Non. Par contre on peut dire que ceux qui détruisent sont les mêmes que ceux qui protègent. Voilà la clé du colonialisme vert.
Actuellement, l’entreprise Total mène un grand projet pétrolier en Ouganda dans un parc national, les Murchison Falls, et au nom de ce projet des milliers de personnes ont été déplacées. Cette fois, pas au nom de la protection des ressources du parc, mais pour qu’un projet pétrolier puisse y voir le jour.
Une fois de plus, ceux qui détruisent sont ceux qui protègent. En Éthiopie, la firme consultante qui a organisé le déplacement des populations du parc du Simien, employée par l’Éthiopie via des financements internationaux, c’est Intersocial Consulting [1] . Cette firme travaille aussi pour Rio Tinto, Total, Exxon. Ces grandes compagnies ont en même temps des projets de destruction environnementale et des projets de développement durable. C’est là toute l’aberration de la situation. Si on voulait vraiment lutter pour la planète, c’est ces firmes-là auxquelles on devrait s’attaquer, et à notre système à nous, puisque ce pétrole-là nous sert. Mais il est plus facile de s’attaquer à des paysans, cela évite de nous en prendre à nous-mêmes, à notre mode de vie.

Est-ce qu’il y a eu des résistances en Éthiopie ou ailleurs ? Ou des mouvements qui soutiennent ces agriculteurs, ces communautés ?
De manière épisodique, il y a encore quelques résistances. Il y a malheureusement des gardes de parcs qui se font assassiner, surtout par des grands braconniers. Mais ce que montrent les archives, c’est que les résistances populaires ont été plutôt fortes dans les années 1960-1970, avec en Éthiopie par exemple des populations qui ont essayé d’abattre la faune sauvage qui justifiait la création du parc, en se disant « plus d’animaux à protéger, plus de parc, donc plus d’expulsions ». Mais ensuite on constate que ces violences ont laissé place à une acceptation des normes, depuis l’émergence du discours de « développement durable » et de « conservation communautaire ». Les populations ont davantage accepté l’idée qu’elles dégradaient et qu’elles n’avaient pas leur place dans la nature, en se disant qu’elles pouvaient peut-être devenir guide touristique, cuisinier pour les touristes, accompagnateur. La résignation a remplacé la résistance. Les institutions internationales diront « On leur a permis de se développer », avec cette logique développementaliste selon laquelle pour se développer il vaut mieux vivre en ville et exploiter de manière irraisonnée les ressources, plutôt que de vivre à la campagne. Il y a donc beaucoup plus de résignation aujourd’hui, parce que le discours est très policé et que personne n’oserait le remettre en cause. Qui peut remettre en cause la belle formule qu’est la « conservation communautaire », sans être rapidement discrédité ? Mais en vrai, c’est de la résignation, car plus le discours semble apolitique globalement, plus il est puissant localement.
Avez-eu des retours de ces institutions suite au livre ?
L’AFP a interrogé l’Unesco, l’UICN et le WWF en septembre. Le WWF n’a pas réagi, mais il fait déjà face à de nombreuses attaques, suite aux rapports d’ONG qui ont prouvé ces violences (notamment Survival). Ce qui est plus intéressant, ce sont les commentaires de l’Unesco. En septembre l’Unesco a déclaré que ce qui était écrit dans mon livre était infondé et injustifié. Puis en octobre, elle a dit que je me basais sur un seul exemple pour généraliser (donc finalement je n’avais plus tort sur l’Éthiopie). Et enfin, en novembre, le n°2 de l’Unesco a fait une tribune dans Le Monde pour essayer de casser l’argumentaire du livre. C’est une tribune qui reprend un discours méta, global, et qui nie la réalité des expulsions. Elle dit que l’Unesco n’a jamais recommandé l’expulsion et que les populations avaient déjà commencé à partir d’elles-mêmes, ce qui est totalement faux.
On fait face soit à la négation, soit au silence.

Propos recueillis par Marie Bazin

[1Ndlr : Intersocial Consulting se décrit comme une firme fournissant du conseil aux entreprises et institutions en matière d’accès à la terre et de réinstallation des communautés locales, d’analyse des impacts sociaux et des risques, pour tout type de projet. D’après son site internet, elle travaille principalement pour des entreprises privées d’extraction des ressources. Elle est tout particulièrement présente en Afrique et en Europe de l’Est.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 304 - février 2021
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