Survie

Un mandat sous le signe de la 
« guerre contre le terrorisme »

rédigé le 5 mars 2022 (mis en ligne le 29 mars 2022) - Raphaël Granvaud

En endossant le costume présidentiel, Emmanuel Macron s’est inscrit dans la continuité de son prédécesseur concernant la politique militaire de la France en Afrique, principalement marquée par l’opération Barkhane au Sahel. Plus largement, conformément à la tradition de la Ve République, l’activisme militaire reste perçu comme le principal moyen pour la France de « maintenir son rang » sur la scène internationale.

Cinq jours seulement après son investiture, le 19 mai 2017, le président Macron se rend au camp militaire de Gao, au Mali, afin de s’adresser aux militaires français.e.s de l’opération Barkhane. « Je veux des victoires », intime-t-il aux officiers. Il affirme également son « exigence renforcée vis-à-vis des pays du Sahel et de l’Algérie » (LeMonde.fr, 23/07/18), mais ne prendra pas la peine de s’arrêter à Bamako pour s’entretenir avec le président Ibrahim Boubakar Keita : c’est ce dernier qui fait le déplacement pour assister à la cérémonie. Ce premier voyage officiel hors de l’Europe, par lequel Macron entend affirmer son rôle de chef des armées, résume assez bien les cinq années qui vont suivre : priorité à la « guerre contre le terrorisme », subordination de la diplomatie à cet impératif et arrogance contre-productive des autorités françaises.

Le poids des militaires

Lorsque il est élu, Macron hérite d’un engagement militaire en Afrique principalement dédié à la « guerre contre le terrorisme » : un choix qu’il va poursuivre et amplifier. L’opération antiterroriste Sabre des forces spéciales a commencé secrètement en 2012 ; en janvier 2013, le président Hollande lance l’opération Serval ; et Barkhane prend le relai à partir d’août 2014 en étendant son champ d’action aux pays du G5-Sahel (Mali, Burkina-Faso, Niger, Tchad, Mauritanie). La « guerre contre le terrorisme » est confirmée comme la priorité militaire française en Afrique sous la présidence Macron, conformément au souhait de l’État-major. Si le quinquennat semble s’ouvrir par une crise avec l’institution militaire, lorsque un rappel à l’ordre public du président provoque la démission du chef d’état-major Pierre de Villiers, les militaires ne se voient rien refuser par la suite, qu’il s’agisse de la sanctuarisation du budget des Armées, de la poursuite de la « guerre contre le terrorisme », ou de la coopération militaire avec les dictatures africaines « amies de la France », à commencer par le Tchad d’Idriss Déby (voir encadré). Les observateurs déplorent le renforcement d’une tendance déjà à l’œuvre sous la mandature précédente, à savoir le poids toujours croissant des militaires dans les décisions de politique étrangère en Afrique, au détriment des diplomates du quai d’Orsay. Comme sous Hollande, c’est par ailleurs un responsable passé par les services secrets qui est nommé à Direction Afrique et Océan Indien (DAOI) du ministère des Affaires étrangères, Christophe Bigot succédant à Rémi Maréchaux.

Le ministre de l’Afrique

La continuité est aussi incarnée par le maintien au gouvernement de Jean-Yves Le Drian, qui a été l’un des promoteurs de l’engagement militaire au Sahel. Ministre de la Défense sous Français Hollande, il jouait volontiers le rôle de ministre des Affaires étrangères s’agissant de l’Afrique. Finalement nommé à ce poste par Macron, il lui arrive aussi d’empiéter sur les prérogatives de ce qui s’appelle désormais le ministère des Armées, dès qu’il est question de l’Afrique ou de la promotion des ventes d’armes. Mais surtout, Le Drian confirme son rôle d’interlocuteur principal avec un certain nombre de chefs d’État africains, particulièrement ceux que le Président rechigne à rencontrer pour des raisons d’image publique. Une sorte de partage des tâches que Le Drian assume avec un zèle déconcertant, ne se contentant pas de jouer la partition du cynisme et de la realpolitik au nom des impératifs de la guerre contre le terrorisme et des intérêts stratégiques de la France, mais affichant volontiers des relations de proximité avec les dictateurs les plus criminels (Déby, Sissi, Sassou…).

Le quadrillage militaire français en Afrique

Il n’y a pas eu d’évolutions notables de la présence militaire française en Afrique sous la présidence de Macron. Outre l’opération Barkhane au Sahel, la France conserve toujours deux bases opérationnelles avancées à Djibouti (1450 militaires) et en Côte d’Ivoire (950), et deux bases à vocation de coopération régionale au Gabon et au Sénégal (350 hommes chacune). A ces « forces de présence », on peut ajouter 1700 militaires présent.e.s à la Réunion et à Mayotte au titre des « forces de souveraineté » et 150 dans le cadre de l’opération maritime Corymbe dans le Golfe de Guinée. Quelques officiers participent aux missions de l’ONU ou de l’Union Européenne au Mali, en Centrafrique et en République démocratique du Congo.
Alors qu’il avait été réécrit en 2008 puis en 2013, le Livre Blanc sur la Défense et la Sécurité nationale, qui définit les priorités stratégiques de la France en matière militaire, n’a pas changé depuis. Dans ce dernier, « le Sahel, de la Mauritanie à la Corne de l’Afrique, ainsi qu’une partie de l’Afrique subsaharienne » sont définis comme « des zones d’intérêt prioritaire » pour la France. Les opérations extérieures visent toujours officiellement à « assurer la protection de nos ressortissants à l’étranger, défendre nos intérêts stratégiques, comme ceux de nos partenaires et alliés, et exercer nos responsabilités internationales. » Cette dernière formule résume une obsession immuable chez les dirigeants politiques et militaires français : continuer à jouer au gendarme de l’Afrique francophone pour que la France maintienne son rang sur la scène internationale.

Contre-insurrection...

Décomplexés par l’exemple des militaires américains en Irak et en Afghanistan, qui remettent à l’honneur les doctrines françaises de contrôle des populations élaborées pendant les guerres d’Indochine et d’Algérie, les officiers français promeuvent une action contre-insurrectionnelle au Sahel. C’est l’approche dite « globale » ou « intégrée », reprise sous le terme des 3D par l’exécutif (pour « Diplomatie, Développement, Défense »), stratégie qui doit englober les opérations militaires et les compléter par un volet civil. On théorise un « continuum sécurité-développement » : pour priver les djihadistes du soutien de la population, il faut offrir à cette dernière des projets de développement dans les zones préalablement « sécurisées » par les militaires. L’Agence française de développement (AFD) est sommée de se mettre au service de cet objectif et d’agir dans le sillage de Barkhane. Les militaires déclarent s’inspirer de leur histoire coloniale, et en particulier de la stratégie de progression en « tache d’huile » de Gallieni, pour « gagner les cœurs et les esprits » de la population. Un objectif illusoire tant les griefs qui poussent des jeunes à s’engager dans les groupes djihadistes sont ignorés par les pouvoirs en place, et renforcés par les massacres commis par les armées africaines et les modalités d’action de la force Barkhane. Pour débusquer les djihadistes au sein de la population, l’autre versant de la contre-insurrection postule en effet que tout homme est un suspect en puissance et repose sur des méthodes policières humiliantes pour débusquer l’ennemi.

...et contre-terrorisme

Opération des forces françaises et nigériennes en mars 2018. Photo domaine public.

L’échec de la contre-insurrection et le renforcement des « Groupes armés terroristes » (GAT), pour reprendre la terminologie simpliste des militaires, conduit à un renforcement des opérations de contre-terrorisme, consistant à « neutraliser » le maximum de djihadistes. Si l’on prête à Macron l’intention de réduire la voilure au Sahel le plus rapidement possible, la présence militaire française devenant de plus en plus coûteuse financièrement mais aussi politiquement en France comme dans les pays africains, le président va néanmoins annoncer un renforcement des effectifs de Barkhane de 600 militaires en février 2020, portant le nombre de soldat.e.s à 5200, plus quelques centaines de forces spéciales. Après plusieurs mois de défaites sévères essuyées par les forces africaines, il s’agit de porter des coups décisifs, notamment dans la zone des trois frontières (Mali, Burkina, Niger), afin de pouvoir annoncer un allègement du dispositif sur un bilan victorieux. Les « neutralisations » par bombardements aériens s’intensifient, de même que la pression sur les armées africaines pour obtenir des résultats. Ces dernières multiplient les exactions contre les populations, tandis que la France décuple le nombre de supposés djihadistes tués par frappes aériennes, dans des conditions contraires au droit international. Les militaires procèdent en effet à des « frappes signatures » sur la base de suspicion d’appartenance à des groupes djihadistes, sans faire de distinction entre les combattants réguliers, les soutiens occasionnels ou recrutés de force. Comme le rappelait Mediapart (16/02)récemment, « l’armée française a tué au moins 2 800 présumés djihadistes » au Sahel, mais on ne peut jamais « vérifier précisément où, quand, comment et surtout qui précisément. »

Un échec annoncé dont on ne tire pas les leçons

Les autorités françaises comptent aussi, pour suppléer partiellement la force Barkhane, sur la « sahélisation » de la réponse militaire : on renforce la coopération opérationnelle avec les armées africaines pour obtenir leur « montée en puissance ». Mais la force conjointe du G5-Sahel, promue par la France pour mutualiser les moyens et sécuriser les zones frontalières, reste balbutiante et les armées malienne et burkinabè, en partie dépouillées par la corruption de leur hiérarchie, peinent à faire le poids sur le terrain. On compte aussi sur le renfort de partenaires européens qui rechignent pour la plupart à s’engager dans ce bourbier. La force Takuba (regroupement de forces spéciales de quelques pays européens) qui doit ainsi accompagner de petites unités maliennes en opération reste embryonnaire en dépit des efforts diplomatiques français. Surtout, la France enferme ses partenaires dans une logique exclusivement militaire. Non seulement celle-ci ne résout rien au terreau social et politique et au sentiment d’injustice des populations rurales, sur lesquels prospèrent les groupes djihadistes, mais elle permet à ces derniers de se présenter comme des résistants face à des forces étrangères. Plus les militaires français tuent de combattants et plus les djihadistes semblent en capacité d’en recruter de nouveaux… L’échec de la stratégie imposée de l’extérieur (sur le plan militaire comme sur celui du « développement »), et la dégradation continue des conditions de sécurités pour les populations civiles, prises en étau entre différents groupes armés (djihadistes, milices d’autodéfenses communautaires, armées nationales), participe aussi de l’instabilité politique et au renversement, au Mali puis au Burkina, de régimes décriés aussi bien pour leur corruption que pour leur impéritie sur le front de la lutte antiterroriste.

La fin de Barkhane...

C’est finalement la dégradation des relations politiques avec la junte militaire malienne qui va porter le coup de grâce à l’opération Barkhane et vraisemblablement aux différentes structures militaires et institutionnelles dont elle s’est entourée (force de l’ONU Minusma, G5-Sahel, EUTM, Takuba, Coalition pour le Sahel, etc.) Contrairement à ce que prétendent les autorités politiques française, ce n’est pas le refus du retour à l’ordre constitutionnel au Mali qui est à la source des crispations diplomatiques, c’est le franchissement des « lignes rouges » fixées par Paris dans la lutte contre le terrorisme, à commencer par la volonté malienne d’ouvrir des négociations avec certains groupes djihadistes, largement plébiscitée dans le pays. Les premières tentatives en la matière avaient contribué à refroidir le soutien français à l’ancien président renversé Ibrahim Boubacar Keita, et ont à nouveau crispé les relations avec la France quand les nouvelles autorités maliennes ont affirmé publiquement vouloir poursuivre dans cette voie. La décision de la junte de recourir aux mercenaires et à la coopération militaire russes pour compenser le désengagement partiel de Barkhane dans le nord du Mali, annoncé unilatéralement par Macron, a constitué une pomme de discorde supplémentaire. À l’arrogance de la diplomatie française a répondu un discours souverainiste sans concession et des accusations parfois démagogiques, qui ont permis à la junte de consolider son assise politique alors même que le retour à des élections libres paraît très hypothétique. L’escalade verbale a conduit à la rupture des relations diplomatiques, contraignant finalement la France à annoncer le retrait de ses militaires du pays.
…pas de la
« guerre contre le terrorisme »
Les autorités françaises récoltent ainsi les fruits de leur paternalisme incurable (on se souvient par exemple de la convocation humiliante des chefs d’États du G5-Sahel par le président français à Pau fin 2020) et de l’impasse sécuritaire à laquelle elles ont largement contribué. Pourtant, aucune leçon ne semble avoir été tirée de presque dix ans de « guerre contre le terrorisme » de la France en Afrique, sans parler du précédent Afghan. Même si des débats existent depuis plusieurs mois chez les militaires concernant le rééquilibrage des priorités stratégiques, compte-tenu du regain des tensions internationales entre puissances, le général Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises a assuré que la France entendait bien « poursuivre la lutte contre le terrorisme » aux côtés des pays africains. Des négociations sont en cours pour mettre en place une nouvelle opération militaire dont le centre de gravité glisserait vers les pays d’Afrique de l’Ouest également menacés par la progression djihadiste (Côte d’Ivoire, Bénin, Sénégal…). Il s’agit de poursuivre les bombardements aériens au Sahel et de renforcer la coopération militaire antiterroriste avec de nouveaux pays. Mais compte tenu de l’hostilité grandissante qu’elle suscite dans les opinions publiques africaines, la présence militaire française constitue désormais un véritable handicap politique pour les gouvernements africains qui la sollicitent. Initialement réticentes, les autorités nigériennes viennent pourtant d’accepter d’accueillir de nouvelles bases à proximité du Mali pour les militaires français et européens de Takuba, cédant sans doute aux pressions insistantes de Paris. Si l’on peut s’attendre à une empreinte plus discrète du nouveau dispositif contre-terroriste français, le logiciel qui a conduit à la débâcle en revanche n’a pas changé.
Raphaël Granvaud

Quand la guerre contre le terrorisme a bon dos

Un des avantages de la « guerre contre le terrorisme », c’est qu’elle autorise tous les écarts avec le droit international, qu’il s’agisse de crimes de guerre ou de complicité avec les criminels de guerre. La présidence Macron n’a pas fait exception à la règle, confirmant le soutien de la France à certains acteurs qui auraient pu aisément trouver leur place sur le banc des accusés à la Cour Pénale internationale. Dans l’esprit de certaines autorités militaires et politiques, les « hommes forts » seraient en effet les mieux placés pour lutter contre le terrorisme. Et tant pis si la répression et les crimes de guerre font au contraire le jeu des djihadistes...
Complicité 
criminelle en Egypte

Le média d’investigation Disclose a ainsi révélé en novembre 2021 que la France n’avait pas simplement fait du régime du maréchal Sissi l’un de ses meilleurs clients en armements en nom d’intérêts communs dans la « guerre contre le terrorisme ». Depuis 2016, l’armée et les services secrets français mènent en outre une mission secrète de coopération militaire nommée Sirli, née sous François Hollande et poursuivie sous Emmanuel Macron. Sous couvert de détecter d’éventuelles menaces terroristes, les militaires français fournissent du renseignement à l’armée égyptienne, utilisé par cette dernière pour bombarder des civils soupçonnés de contrebande. « Des crimes d’État dont François Hollande et Emmanuel Macron ont été constamment informés. Sans jamais en tirer les conséquences [1]. »

Bombardements au Tchad

Au Tchad, début février 2019, les moyens de l’opération Barkhane sont utilisés pour bombarder pendant 3 jours une colonne de pick-up de l’Union des forces de la résistance (UFR), une rébellion dirigée par Timan Erdimi, un des neveux du dictateur Idriss Déby. Si les autorités françaises n’ont pas entièrement repris à leur compte la propagande tchadienne qualifiant de « terroristes » les rebelles bombardés, elles n’en ont pas moins entretenu la confusion. Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, compare ainsi ces bombardements à ceux de l’opération Serval au Mali et la ministre des Armées explique que les rebelles tchadiens risquaient de déstabiliser « un pays qui contribue à l’amélioration de la situation sécuritaire et à la lutte contre le terrorisme [2] ». Après la mort d’Idriss Déby, Emmanuel Macron est le seul chef d’État non africain à assister aux funérailles du dictateur, aux côtés du fils de ce dernier qui vient de reprendre le pouvoir en violation de la Constitution et en vertu d’une succession dynastique qui ne dit pas son nom.

Soutien au
putschiste Haftar en Libye

Au nom de la guerre contre le terrorisme, la France ne se contente pas de soutenir militairement les dictatures installées. Elle cherche aussi parfois à en promouvoir de nouvelles, y compris contre les processus de paix impulsés par l’ONU. Non contente d’accorder au « maréchal » Haftar une légitimité internationale qu’il ne méritait pas, les autorités françaises lui ont également fourni un soutien militaire discret. Celui-ci est involontairement officialisé en juillet 2016, par la mort de trois agents français de la DGSE tués à bord d’un hélicoptère près de Benghazi. Le double jeu français - soutien officiel aux autorités reconnues internationalement et soutien officieux à l’apprenti dictateur Haftar - se poursuit sous Emmanuel Macron. En juillet 2019, le New York Times révèle la présence d’armes et de missiles français au QG d’Haftar, alors que ce dernier vient de lancer ses troupes à l’assaut de la capitale libyenne pour tenter de s’emparer du pouvoir. À l’époque, la France ne trouve rien à redire à la présence de mercenaires du groupe russe Wagner à ses côtés… Le dossier libyen illustre aussi, à travers la figure du très spécial conseiller élyséen Paul Soler, la poursuite d’une diplomatie parallèle de l’Élysée, à la forte couleur kaki.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 315 - mars 2022
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