Survie

La Kanaky en suspens

rédigé le 20 décembre 2022 (mis en ligne le 28 février 2023) - Benoît Godin

En Nouvelle-Calédonie, au terme d’une visite exceptionnellement longue du ministre de l’Intérieur et des Outre-mer, le dialogue a officiellement repris entre l’État français et les forces indépendantistes. Mais un an après une ultime consultation d’autodétermination qui s’est jouée quasiment sans les Kanak, l’archipel reste dans une inquiétante impasse politique.

Une semaine complète. C’est un séjour inhabituellement long, du 28 novembre au 4 décembre, que vient d’effectuer Gérald Darmanin en Nouvelle-Calédonie. Il faut dire que la tâche était ardue pour le ministre de l’Intérieur, désormais également détenteur du portefeuille des Outre-mer. Cette première visite d’un ministre régalien depuis le référendum d’autodétermination du 12 décembre 2021 avait pour premier objectif de relancer les échanges avec les indépendantistes. On se souvient que ces derniers avaient unanimement boycotté cette consultation, la dernière des trois prévues par l’Accord de Nouméa (voir Billets d’Afrique n°313). Depuis, le dialogue était officiellement rompu. Aucun parti membre du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS), qui regroupe le gros des forces pro-indépendance, ne s’est ainsi rendu à la « Convention des partenaires » à Matignon le 28 octobre. Seuls les « loyalistes » (ainsi que s’auto-proclament les anti-indépendantistes) étaient venu disserter avec la Première ministre sur le futur statut de l’archipel… Une situation difficilement tenable.

Le gouvernement se montre donc désormais tout miel avec les indépendantistes. Dès le mois de septembre, il avait repoussé sine die le référendum sur le futur statut du territoire, annoncé pour mi-2023. Darmanin, lui, l’a joué diplomate, écoutant sans broncher les récriminations des différents représentants du FLNKS et acceptant l’une de leurs principales revendications, la tenue de « réunions bilatérales avec l’État sur la décolonisation ». Le ministre a même validé le calendrier réclamé : ces discussions se tiendront après le Congrès du FLNKS prévu pour début 2023, permettant ainsi au Front de pouvoir parler d’une seule voix.

Gouvernement pompier pyromane

« Je n’accélérerai pas la cadence » a juré le ministre, en ajoutant : « Je crois que la paix vaut bien d’attendre quelques semaines ». Déclaration d’un culot inouï, quand on se souvient que le gouvernement, après un deuxième référendum serré en 2020, avait précisément précipité le calendrier pour mieux s’assurer d’une défaite du « Oui » à l’indépendance lors du dernier vote. Payante à court terme, cette stratégie a durablement mis en péril le processus de paix et de décolonisation – l’un n’allant pas sans l’autre – à l’œuvre depuis plus de trente ans dans l’archipel. Comment croire dès lors à la sincérité des efforts tardifs de l’exécutif macroniste, véritable pompier pyromane ?

Les anti-indépendantistes n’y croient clairement pas : eux, généralement si prompts à dénoncer la moindre « concession » de l’État au FLNKS, n’ont pas moufté. Ils n’ont en réalité aucune raison de s’inquiéter et le savent parfaitement, Emmanuel Macron ayant largement démontré lors de son premier mandat sa volonté de perpétuer la colonisation. Reconnaissants, les partis « loyalistes » ont d’ailleurs massivement soutenu le président sortant lors de sa réélection, et leurs deux députés (élus grâce à un découpage électoral taillé sur mesure pour empêcher les indépendantistes d’obtenir le moindre siège au parlement) ont rejoint sa majorité. Signe le plus évident de cette parfaite entente, l’une de leurs leaders les plus réactionnaires, Sonia Backès, est même entrée au gouvernement [1].

Le dialogue jusqu’à quand ?

Le FLNKS, comme les autres organisations indépendantistes, l’ont répété tout au long de 2022 : « Le futur statut de la Nouvelle-Calédonie ne peut se concevoir que dans l’indépendance ». Les responsables indépendantistes ont malgré tout affiché leur satisfaction à l’issue de leurs rencontres avec le ministre, saluant son « sens de l’écoute ». Celui-ci ne lui coûte pourtant pas cher… Plusieurs explications peuvent être avancées à cette étonnante réaction. À commencer par la crainte réelle d’un retour aux « Événements » sanglants de la décennie 1980 auxquels les Kanak avaient payé le plus lourd tribut, et de loin. Rappelons également que, même avant ces années sombres, les indépendantistes ont toujours privilégié l’option de la discussion.

On peut cependant aussi douter de la réelle combativité d’une partie des leaders politiques actuels, arrivés aux affaires après les années de lutte et pas toujours très incisifs face à l’État et à la droite coloniale. Ont-ils vraiment la capacité, ou même la volonté, de repartir sur une lutte sur le terrain ? Celle-ci semble hélas assez inévitable face à un État qui ne leur lâchera rien et qui entend bien achever son travail de démolition de l’Accord de Nouméa [2]. Reste la grande inconnue : l’attitude du peuple kanak lui-même, et de sa jeunesse en particulier, lui qui n’a cessé de prouver son attachement massif à l’indépendance. Son calme actuel ne signifie ni acceptation, ni reddition.

En juin dernier était inaugurée au cœur de Nouméa, sur une place rebaptisée Place de la Paix, une grande statue représentant la poignée de main entre l’indépendantiste Jean-Marie Tjibaou et l’anti-indépendantiste Jacques Lafleur lors de la signature des accords de Matignon en 1988. Hors sol, l’initiative semble un coup marketing. Ou une tentative un rien désespérée de sauver la promesse d’un avenir commun et pacifié, aujourd’hui bien compromise.

[1Comme secrétaire d’État en charge de la Citoyenneté, sous l’autorité de… Gérald Darmanin, qu’elle appelle son « ami ». A (re)lire : « Gouvernement impérial et résistances » (Billets d’Afrique n°319, été 2022)

[2Comme le rappelle la déclaration à l’Assemblée nationale d’un Darmanin de retour dans l’Hexagone : « Il nous faut encore écrire un nouveau statut dans la République et modifier la Constitution » (13/12/2022)

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 323 - décembre 2022
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