Survie

France terre d’asile… pour génocidaires rwandais ?

rédigé le 20 janvier 2023 (mis en ligne le 4 mai 2023) - André Bigo

Suspecté d’avoir une responsabilité personnelle dans le génocide des Tutsis au Rwanda en 1994, l’ancien chef du renseignement militaire rwandais au moment du génocide, Aloys Ntiwiragabo, tente de faire taire une journaliste scandalisée par l’inaction des autorités françaises à son égard.

Au départ, un article de Mediapart de juillet 2020 signé par Théo Englebert, révélant la découverte de la présence près d’Orléans d’un discret Rwandais dont la demande d’asile avait été refusée à cause de ses fonctions avant, pendant et après le génocide des Tutsis. Ce scoop est relayé par Edwy Plenel : « Qui pourrait se douter que ce septuagénaire aux larges lunettes est en réalité Aloys Ntiwiragabo, l’ancien maître espion du Rwanda, l’un des architectes présumés du génocide des Tutsis, le fondateur et dirigeant d’un groupe armé parmi les pires d’Afrique centrale, recherché des années durant par la justice internationale ? »
Le groupe armé en question est les « Forces Démocratiques de Libération du Rwanda » (FDLR), issu des armées génocidaires défaites, enfuies avec la complicité de l’opération Turquoise en République du Congo (ex-Zaïre), réorganisées avec le soutien de la France pour menacer le Rwanda d’une reconquête armée. Les FDLR deviennent les supplétifs des forces armées congolaises et entretiennent l’anti-tutsisme, en recrudescence inquiétante actuellement.

Un « nazi africain » ?

Surprise, découvrant que cet acteur majeur se trouve sur le sol français, Maria Malagardis, journaliste à Libération, réagit sur Twitter en interpellant les autorités françaises : « Un nazi africain en France ? Quelqu’un va réagir ? ». Le 29 juillet 2020, Aloys Ntiwiragabo attaque en justice Maria Malagardis pour « injure publique ».
C’est ce 19 janvier 2023, au tribunal de Paris, que le procès a eu lieu. Comme elle l’a expliqué : « J’ai réagi après avoir lu l’article. C’est une réaction spontanée, à la hauteur de cette découverte exceptionnelle. Il n’a pas été jugé et il est donc présumé innocent, mais la fonction qu’il a occupée en 1994 pose question. [...] Ntiwiragabo était le chef des renseignements pendant toute la durée du génocide ; on ne peut pas lui imputer de crime en particulier mais il a une responsabilité historique. Il est cité dans plusieurs ouvrages : Guichaoua le décrit comme « l’un des officiers les plus fanatiques » et d’autres livres le mentionnent aussi. J’ai bien conscience que c’est une qualification dure mais le parallélisme avec la Shoah a été établie : l’expression a été appliquée à des gens qui ont eu des postes importants. Dans Libération, l’historien Jean-Pierre Chrétien a publié une tribune parlant de « nazisme tropical » en 1994 : c’est une citation qui fait référence à une situation historique. Le parallélisme a même été fait dans une cour de justice : à l’issue du procès de 4 Rwandais à Bruxelles en 2001, le Procureur Alain Winants a fait ce parallèle dans son réquisitoire. » Elle s’appuie sur un livre de trois journalistes allemands qui soulignent la fascination des dirigeants FDLR pour le Troisième Reich [1].

Douce France...

Ntiwiragabo n’est pas un cas isolé. Depuis 1994, les pouvoirs politiques français successifs ont laissé des suspects de génocide de premier plan s’installer sur notre sol. La justice française tolère leur présence, en refusant systématiquement (contrairement à un nombre croissant de juridictions, notamment la Cour européenne des droits de l’Homme) de les extrader vers le Rwanda pour qu’ils y soient jugés, tout en n’ayant pas les moyens de les juger dans des délais raisonnables. C’est peut-être pourquoi la diaspora des extrémistes hutus se permet tous les culots sur le territoire français.
Aloys Ntiwiragabo est visé par une instruction judiciaire ouverte par le Parquet pour « crime contre l’humanité » suite aux révélations de Mediapart, et par une notice rouge d’Interpol. Sous la pression, les institutions françaises semblent s’attaquer peu à peu à l’impunité des responsables du génocide des Tutsis. Quand affronteront-elles la réalité de la complicité de l’État français dans ce génocide ?
André Bigo

Comme le rappelle l’historien Vincent Duclert [2] , l’ancien premier ministre Michel Rocard a validé l’expression « nazisme tropical » à propos du génocide des Tutsis, dans un rapport qu’il a rédigé en 1997 : « Le génocide de 1994 au Rwanda n’est pas une de ces péripéties incompréhensibles propres au continent africain. Il est le résultat de l’image que ses premiers colonisateurs allemands lui ont fabriquée, que ses administrateurs et ses missionnaires belges lui ont appliquée, que ses élites ont adoptée, qu’un pouvoir menacé a transformé en "nazisme tropical" ».

[1Dominic Johnson, Simone Schlindwein et Bianca Schmolze, « Les FDLR, histoire d’une milice rwandaise », Ch. Links Verlag

[2Vincent Duclert, « Michel Rocard, le Rwanda et le génocide des Tutsi : un engagement révélé », sur le site MichelRocard.org

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