Survie

Négationnisme en rdc APOCALYPSE CONGO

rédigé le 31 août 2023 (mis en ligne le 19 janvier 2024) - Odile Tobner

La sortie du dernier livre du négationniste Charles Onana est l’occasion de revenir sur l’histoire récente de la RDC. Première partie dans ce numéro.

Le dernier ouvrage de Charles Onana, «  Holocauste au Congo » [1], lancé à grand fracas publicitaire, se résume à une thèse simpliste et raciste : Le Congo est victime d’« un plan secret d’invasion » pour établir un « empire Tutsi » [2]. Pour cela Kagame a organisé la fuite massive au Congo de réfugiés rwandais « entre avril et juillet 1994 » afin d’avoir un motif d’entrer au Congo et il se sert des milices de Tutsi congolais, les Banyamulenge, pour terroriser et exterminer les populations locales. « L’afflux de millions de réfugiés rwandais en territoire zaïrois n’est en aucun cas […] un « dégât collatéral » du génocide rwandais. Il procède au contraire d’une action militaire minutieusement préparée » [3]. On a là, une fois de plus, la volonté négationniste de l’auteur. Nier les conséquences d’un fait, c’est en quelque sorte escamoter le fait lui-même. Ni la date de l’exode ni le nombre des fuyards ne correspondent à la réalité des faits. En avril, seuls les Tutsi et les Hutu opposés aux extrémistes génocidaires cherchent désespérément à fuir. Un très petit nombre y parvient. La masse des réfugiés arrive mi-juillet au Zaïre, quand l’APR achève le contrôle du territoire du Rwanda. Ils ne sont pas « des millions » mais un million et demi. Ils accompagnent la fuite des membres du gouvernement intérimaire et des FAR en déroute.
Quant à l’affirmation que cette invasion du Zaïre par Kagame serait faite « au profit des entreprises minières occidentales et des intérêts privés anglo-américains », elle prête à rire. Les Occidentaux n’ont pas besoin de Kagame pour contrôler le Congo et ses dirigeants, ils l’ont fait sans discontinuer depuis toujours directement, par leurs propres moyens. Tout l’histoire du Congo en témoigne.

Mobutu fossoyeur du Congo

Onana expédie en quelques lignes l’épisode Mobutu de l’histoire du Congo : « Le maréchal Mobutu qui, malgré les nombreuses exactions dues à sa tyrannie, demeurait un fidèle allié de la France et surtout un facteur de stabilité pour toute l’Afrique Centrale » [4]. Noter qu’être un « fidèle allié de la France » n’est nullement en contradiction avec la tyrannie et les exactions mais permet de les négliger. Merci à Onana de le rappeler. Que dire de la fameuse « stabilité » ?, c’est le couplet chanté pour justifier le soutien aux dictateurs d’Afrique centrale. Onana ou la Voix de son maître. Quant aux USA, l’autre grande cible du livre :« Très soutenu par eux tout au long de la guerre froide, le président Mobutu n’a pas compris qu’après trente-deux ans de bons et loyaux services rendus aux États-Unis, ceux-ci envisageaient sérieusement de se passer de lui » [5]. Trente six ans d’histoire tragique du Congo-Zaïre sont escamotés en une phrase lénifiante. C’est pourtant la connaissance de cette sombre période qui seule peut expliquer l’état de déliquescence auquel était réduit le Zaïre de Mobutu en 1996, ce qui en a fait une proie facile offerte à tous. Le sergent Joseph-Désiré Mobutu, recruté à vingt ans en 1950 dans la Force publique belge, nommé sergent en 1954, devient, à la fin de son engagement, en 1956, journaliste à L’avenir, « le quotidien le plus colonialiste de Léopoldville ». Il est également un indicateur de la sûreté belge. Il deviendra tout naturellement un agent de la CIA dans la chasse à Lumumba dont les USA exigent l’élimination. C’est cet homme, présenté comme falot et velléitaire, ivre la plupart du temps, que les USA et les Belges vont faire « roi du Zaïre » [6]. Mobutu, devenu commandant en chef de l’armée, arrive au pouvoir par la terreur que font régner ses troupes qui commettent assassinats, viols, disparitions, pillages. Après l’élimination barbare de Patrice Lumumba, Premier ministre, Maurice Mpolo, ministre de la Jeunesse et des Sports et Joseph Okito, vice-président du Sénat, livrés à des tueurs belges près d’Elisabethville (Katanga) en janvier 1961, c’est celle des lumumbistes de la Province orientale, Finant, président du gouvernement provincial, Fataki, Nzuzi, Elengesa, Yangara et Muzungu sont enlevés et amenés à Léopoldville le 9 février 1961. Ils sont ensuite envoyés, avec cinq autres personnalités lumumbistes, à Bakwanga au sud Kasaï, l’autre province sécessionniste où règne Albert Kalonji, où ces onze personnes « seront massacrées dans les conditions les plus abominables » [7].

Rebellion lumumbiste

En 1963, les leaders lumumbistes survivants entrent dans la clandestinité. Pierre Mulele développe un maquis dans le Kwilu, occupant la totalité des campagnes, ralliant massivement la population ainsi que des déserteurs de l’armée congolaise, tandis que, sous la direction de Christophe Gbenye, fondateur du Comité National de Libération à Brazzaville en 1963, Gaston Soumialot et le général Nicholas Olenga au nord Kivu, Laurent Kabila au sud Kivu, s’installent grâce à « un soutien populaire massif et spontané » [8]. Les deux tiers du Congo sont bientôt sous le contrôle des « Simbas », nom que se donnent les combattants de cette rébellion, équipée d’armes rudimentaires, qui avancent au cri de « Maï Mulele », le premier et le plus populaire des leaders lumumbistes. Ils vont s’emparer de stocks d’armement de l’armée nationale congolaise, abandonnés dans sa fuite. Une République populaire du Congo est proclamée, le 5 août 1964 à Stanleyville. En novembre 1964, une opération conjointe des paras belges et de l’aviation des USA est lancée, tandis qu’une colonne de mercenaires progresse au sol en soutien à l’armée de Mobutu. Stanleyville est prise au prix de combats acharnés et les régions occupées par la rébellion sont « nettoyées » avec la pus grande férocité. Des villages entiers, notamment dans le Kwilou sont détruits, leur population exterminée. Ne subsistent de la rébellion que deux poches, au Centre et à l’Est [9]. C’est à ce moment que Cuba lance une opération de soutien, sous le commandement de Che Guevara, au maquis du Sud Kivu. Débarqué au Congo en avril 1965 à Kibamba, au bord du lac Tanganyka, venant de Tanzanie, ce dernier échoua à réorganiser la guérilla des Simbas, harcelée par les assauts de l’armée congolaise encadrée par les mercenaires soutenus par l’aviation des USA. Il fera le récit de son expérience : « Il ne s’agit pas d’exporter la révolution, mais de soutenir pratiquement les mouvements révolutionnaires qui ont effectivement l’appui des peuples » Il quitte le Congo en novembre 1965 sur un échec dont il tire les leçons : « Ce récit se clôt sur un épilogue qui reprend les questions posées par la lutte en Afrique et, en général, par la lutte de libération nationale contre la forme néocoloniale de l’impérialisme, par le jeu de masques et les subtilités qu’elle impique et par la longue expérience de ce type d’exploitation dont font preuve les puissances qui la pratiquent. » [10]

L’ascension de Mobutu

Quelques jours après, fin novembre 1965, Mobutu, porté au pouvoir par un coup d’état militaire, devient le maître absolu du Congo. « L’on peut craindre que, dans les provinces lointaines, il ne laisse le soin du maintien (si l’on peut dire) de l’ordre à des militaires peu scrupuleux et à des mercenaires qui le sont encore moins. » [11]. Le Congo est parti pour trois décennies d’oppression féroce, inaugurée par le supplice barbare de l’assassinat de Pierre Mulele en 1968, livré à Mobutu par Sassou Nguesso. Pendant ces années, Mobutu fut accueilli en grande pompe en France et en Belgique. Le président Giscard d’Estaing se rend au Zaïre en Concorde en 1975. Le président François Mitterrand fait de même, toujours en Concorde, pour son premier déplacement en Afrique en 1984. Bien plus, en 1978, la France de Giscard intervient au Zaïre pour sauver Mobutu. Six cents légionnaires, commandés par le colonel Philippe Érulin [12], sont parachutés sur Kowezi au Shaba (ex Katanga). La ville avait été prise par 4000 « Katangais », les « Tigres » commandés par Nathanael Mbumba, venus d’Angola par la Zambie. Les rebelles sont repoussés après un sanglant nettoyage de la région où périt en masse la population locale. Personne ne rendit compte de la réalité de cette opération sanglante. Seul un film à la gloire de la légion, La légion saute sur Kolwesi, en garde une mémoire magnifiée. Pourtant, nul n’ignorait en haut lieu le pillage systématique et astronomique auquel se livrait un dictateur mégalomane enfermé dans son délire, aux dépens des ressources de la nation congolaise. En 1997, les avoirs personnels à l’étranger de Mobutu sont estimés à environ 7 milliards de dollars (soit 70 % de la dette extérieure du Zaïre) , par l’UNODC (Office des Nations Unies contre la drogue et le crime) et Transparency International. Les massacres et pillages de l’ère Mobutu n’ont jamais été dénoncés dans la grande presse occidentale jusqu’à la chute du maréchal en 1997. Fin du « Fidèle allié de la France, facteur de stabilité pour l’Afrique centrale ».
Odile Tobner
A suivre...

[1Charles Onana, préface de Charles Millon, Holocauste au Congo. L’Omerta de la communauté unternationale. La France complice ?, L’Artilleur 2023

[2Sommaire pp.78

[3p. 33 /

[4p. 11 /

[5p. 117

[6voir le chapitre « Qui est Mobutu » p. 65 – 79 dans Jules Chomé : L’Ascension de Mobutu : du sergent Désiré Joseph au général Sese Seko ; Maspéro 1974. Ce livre fut interdit en France à sa parution en juillet 1974 par le ministre de l’Intérieur Michel Poniatowski. Quelques années plus tard, Maspéro obtient l’annulation du décret d’interdiction et le livre reparaît, dans une édition augmentée, en 1979.

[7Jules Chomé, op. cit. p.95

[9Voir Ludo Martens : Pierre Mulele ou la seconde vie de Patrice Lumumba ; éd du Cerf 1997 Ludo De Witte : L’ascension de Mobutu, comment la Belgique et les USA ont fabriqué un dictateur Investig’action 2017

[10Ernesto Che Guevara : Passages de la guerre révolutionnaire. Le Congo ; Mataillé 2000 ; p. 33

[11L’Express (France), 29 novembre au 5 décembre 1965, p. 38

[12Un des deux officiers soupçonnés, quand ils étaient lieutenants en Algérie, d’avoir torturé à mort Maurice Audin.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 330 - septembre 2023
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