
Après un bref réchauffement lors du premier mandat du président Macron, les relations entre Algérie et France traversent une période de tension depuis l’annonce en 2024 du soutien du chef de l’État français au plan marocain d’annexion du Sahara occidental. Une détérioration qui a atteint un stade inédit, dans un contexte de montée en France de l’extrême-droite stimulée par un discours officiel islamophobe.
La France a toujours appuyé le Maroc dans ses visées expansionnistes allant même, en 1977 sous la présidence Giscard d’Estaing, jusqu’à s’impliquer militairement contre les indépendantistes du Front Polisario. Après cet épisode de vive tension avec Alger, allié constant du la République arabe sahraouie démocratique, Paris s’est attaché à maintenir une apparence de neutralité qui lui permettait d’éviter d’apparaître trop visiblement en tant que partie prenante au conflit. D’autant que les instances internationales, la Cour internationale de justice et les Nations unies n’ont pas donné droit aux prétentions marocaines. En effet, le Sahara Occidental est toujours considéré comme un territoire à décoloniser, la communauté internationale exigeant que les populations autochtones bénéficient d’un référendum d’autodétermination que Rabat persiste à refuser.
Le soutien d’Emmanuel Macron aux revendications du Maroc en juillet 2024 [1] a réduit à néant cet apparent équilibre diplomatique. Dans le contexte de la montée de l’extrême-droite en France, la droite de tradition gaulliste n’est plus que résiduelle, représentée par un parti, Les républicains (LR) dont la ligne politique anti-immigration et identitaire reproduit largement celle du Rassemblement national (RN), néo-fasciste. Relayant le discours de cercles et de personnalités proches du RN, dont l’ex-ambassadeur à Alger Xavier Driencourt, les individus qui se disputent le leadership de cette droite « traditionnelle » participent à la surenchère islamophobe, avec une connotation directement anti-algérienne depuis l’arrestation en Algérie de Boualem Sansal. Ecrivain d’extrême-droite, récemment naturalisé français, Boualem Sansal est l’animateur le plus vocal d’une campagne anti-algérienne qui, loin de se limiter à la critique du régime, remet en cause l’histoire et la géographie de son pays natal.
Nouveau président de LR et ministre de l’Intérieur d’un des gouvernements les plus réactionnaires de la Ve République, Bruno Retailleau développe une stratégie de captation des voix de droite radicale par la mise en accusation de l’Algérie en des termes peu diplomatiques. Un des prétextes de ces sorties acerbes est la question des OQTF [2], mesure qui frappe des personnes indésirables que la France entend renvoyer vers leur pays – en l’occurrence l’Algérie, qui refuserait de les recevoir. Pur prétexte en effet, l’Algérie ne se singularise nullement par rapport aux autres pays du Maghreb ou du sud du Sahara. La crise a connu une escalade significative avec l’expulsion de diplomates et des scandales autour d’influenceurs algériens, auteurs de menaces à l’endroit d’opposants ou supposés tels.
Ces discours hostiles s’inscrivent dans un dispositif antimusulman et pro-israélien installé par les oligarques d’extrême-droite qui dominent la vie politique et médiatique. L’objectif est d’élargir un électorat intensément travaillé par les propagandes identitaires dans la perspective des présidentielles de 2027. Relayée par les nostalgiques de l’Algérie française, le point d’orgue de cette campagne a été le vote le 6 mai 2025 par l’Assemblée nationale française d’une proposition de résolution européenne destinée à mobiliser les instances de l’Union européenne pour contraindre les autorités algériennes à libérer Boualem Sansal. Le texte d’inspiration coloniale, qui a peu de chances d’être adopté par le parlement européen, est un aveu d’impuissance, mais il constitue néanmoins une immixtion directe dans les affaires intérieures de l’Algérie.
Le ralliement du président Macron aux thèses du Maroc et l’offensive anti-algérienne virulente de politiques de droite, en particulier du ministre de l’Intérieur, sont deux marqueurs significatifs de la gravité de la crise algéro-française. Car il ne s’agit pas seulement de la contraction des relations diplomatiques à un niveau inédit, mais bien d’une quasi-cessation des échanges bilatéraux, y compris économiques, marquée par la multiplication de déclarations inamicales.
La situation ainsi créée est sans précédent dans l’histoire des relations, parfois houleuses et tendues, rarement chaleureuses, mais toujours plus étroites qu’il n’y parait, entre dirigeants français et algériens depuis la fin de la colonisation en 1962. En effet, même durant les périodes de vives tensions, à l’instar de celles qui ont suivi la nationalisation des actifs pétroliers français le 24 février 1971, les relations n’ont pas été aussi radicalement remises en question.
De nombreuses crises ont pourtant déjà pris un tour critique. Notamment lors des attentats contre le consulat d’Algérie à Marseille en décembre 1973, année de nombreuses « ratonnades » tragiques dans le sud de la France, ou ceux en janvier 1976 contre le quotidien El Moudjahid à Alger, attribué à des officines françaises. Ou encore lors de l’intervention de l’aviation française contre les colonnes du Front Polisario entre décembre 1977 et juillet 1978.
Aucune de ces péripéties n’a cependant impacté aussi profondément les relations bilatérales officielles. La coopération entre les deux pays n’avait alors pas vraiment été remise en cause, y compris dans les domaines les plus sensibles. L’exemple le plus éloquent de la continuité de la coopération au sommet des deux États est le maintien jusqu’en 1986 de la base secrète B2-Namous, centre français d’expérimentation d’armes chimiques et bactériologiques à l’ouest du Sahara.
Jusqu’à une date récente, les relations non officielles très anciennes entre élites de pouvoir ont empêché ces crises de se développer et de prendre des proportions inconsidérées [3]. Ces rapports particuliers sont nés des premiers contacts entre services spéciaux du Front de libération nationale (FLN) et hommes de l’ombre des appareils gaullistes. Ils datent de la fin de la guerre d’Algérie quand des membres du SAC [4], dont Charles Pasqua, ont été envoyés à Alger pour combattre les commandos de l’OAS [5]. Les amitiés politiques qui se tissent à cette époque convergeront rapidement vers des intérêts d’affaires, consolidant des alliances opérationnelles, comme on a pu le voir dans le cours sanglant de la guerre contre les civils des années 1990 en Algérie.
Les relations d’affaires parallèles, entre collusion et rétrocommissions, de la droite à la social-démocratie, avec les décideurs algériens et leurs intermédiaires, se sont développés dans la plus grande opacité, à l’abri des regards du fisc et des organismes de surveillance des flux financiers illicites. Ces associations occultes ont longtemps cimenté la Françalgérie, celle des réseaux bilatéraux au plus haut niveau [6]. La rupture actuelle montre que ces influences dissimulées, mais autrefois prévalentes, n’ont plus d’effet sur le cours des événements. La Françalgérie aurait-elle perdu son ascendant sur la relation franco-algérienne au profit du néofascisme ? Voilà qui inaugurerait une phase nouvelle dans les développements bilatéraux.
Les sujets publics de désaccord – gestion du passé colonial, question des visas, alignement sur les thèses marocaines – sont les ferments de la crise actuelle dont l’intensité s’explique aussi par l’influence israélienne sur les centres de décision français. L’aggiornamento « philosémite » de l’extrême-droite coloniale a permis la construction d’un consensus islamophobe installé au sommet des appareils d’État, de plus en plus visible au fil du génocide à Gaza. Pour ces milieux, la position de l’Algérie, dernier pays arabe, avec la Tunisie, opposé à la normalisation avec Israël, est insupportable.
Les critiques de l’Algérie par des contempteurs racistes sont révélatrices de la levée complète d’inhibition colonialiste et la disparition de toute retenue, malgré un passé très lourd. Cette orientation se vérifie amplement dans la posture face à la tragédie palestinienne. De quelle autorité morale peuvent se prévaloir ces reliquats du suprématisme colonial pour vilipender une société et un État qu’ils considèrent comme subalternes ? L’indépendance algérienne reste manifestement en travers de la gorge des néofascistes.
En définitive, le seul effet concret de ces surenchères anti-algériennes est l’installation d’un climat délétère en France qui affecte et met danger des millions de citoyens français d’origine algérienne ou ayant des liens avec l’Algérie. Et ce alors même que ces dimensions humaines sont la garantie de la pérennité et de la qualité des relations entre les deux pays. Les invectives permanentes et les injonctions démagogiques de politiciens sans envergure portent donc au premier chef un préjudice direct à des secteurs entiers de la société française. Ces voix d’un sombre passé colonial troublent le présent et obèrent le futur.
Sortir de la constance néocoloniale institutionnelle est donc une nécessité pour envisager une relation franco-algérienne amicale et productive fondée sur l’égalité et le respect mutuel. La fin du refus de regarder l’histoire de la colonisation de l’Algérie et la levée de l’hypothèque néocoloniale qui endommage gravement l’image de la France, sont les conditions préalables à un avenir commun de coopération et d’échanges. Débarrassé des imprécations et des rancœurs, un futur apaisé sera alors construit dans la sérénité et la paix, au mieux des intérêts des peuples français et algérien
Omar Benderra (Algeria-Watch, association de défense des droits humains en Algérie)
[1] « Au Sahara occidental, la France soutient la colonisation » (Billets d’Afrique n°340, octobre 2024).
[2] Obligation de quitter le territoire français.
[3] Pour une histoire complète des rapports complexes entre sphères dirigeantes algériennes et personnels politiques français, lire Françalgérie, crimes et mensonges d’États - Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie, de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire (La Découverte, 2005).
[4] Service d’action civique, service d’ordre et milice du parti gaulliste RPF, dissous en 1982.
[5] Organisation de l’armée secrète, groupe terroriste des partisans de l’Algérie française.
[6] Deux ouvrages, L’emprise du journaliste Marc Endelweld (Seuil, 2022) et L’Affairiste de Simon Piel et Jean Tilaouine (Stock, 2019) fournissent une description vivante de ces milieux politico-administratifs qui évoluent en symbiose avec des intermédiaires plus ou moins crapuleux chargés des blanchiments et recyclages de circuits de corruption.