
Quelques mois après la fin de la mobilisation contre la vie chère aux Antilles françaises, rencontre avec quatre militant·e·s martiniquais·e·s de Karayib rassemblement et d’Ultramarins douboût, organisations martiniquaises basée dans l’Hexagone.
De septembre 2024 à février 2025, Les Antilles françaises, et plus particulièrement la Martinique (Matnik en créole), ont été secouées par un large mouvement de contestation de la vie chère. En 2009 déjà, un mouvement avait porté ce combat dans la région : celui mené par le Liyannaj kont pwofitasyon (LKP, « collectif contre l’exploitation outrancière » en créole), qui avait secoué la Guadeloupe, aboutissant à une grève générale entre le 20 janvier et le 4 mars. Une lutte centrée autour de la personnalité d’Élie Domota, secrétaire général de l’Union générale des travailleurs de Guadeloupe (UGTG), même si elle s’appuyait largement sur les associations de la société civile.
Le mouvement de 2024-2025 a, lui, été construit par un petit groupe de jeunes Martiniquais qui se sont d’abord retrouvé sur le réseau social TikTok avec comme mot d’ordre : « Le peuple par le peuple, pour le peuple ». Même si des syndicats y participaient, notamment la CGT de Gabriel Jean-Marie, il a été marqué une certaine défiance à leur encontre, ainsi que vis-à-vis des partis politiques et politiciens. Surtout centré autour du Rassemblement pour la protection des peuples et des ressources afro-caribéens (RPPRAC) et de son président Rodrigue Petitot, il a fait entendre la voix de celles et ceux qui ne sont plus entendus par les dirigeants et décideurs de l’île. Le RPPRAC regroupe associations et individus, à l’image de ce que furent les Gilets jaunes par chez nous.
Nous avons échangé avec plusieurs militants antillais installés dans l’Hexagone. D’abord, André de l’association Ultramarins douboût, qui entend « faire respecter les intérêts et des droits des ultramarins ». Il était accompagné de Raymond, Olivia et Odilon, de Karayib rassemblement, collectif organisateur de plusieurs manifestations à Paris en décembre dernier en soutien à la lutte en cours aux Antilles. L’occasion de revenir avec eux sur la situation sur place, et plus largement sur leur vision des relations entre ces territoires et la « métropole ».
Les échanges datent de février, mais le fond reste inchangé. Comme cette interview à plusieurs voix était malheureusement trop longue pour la retranscrire dans son intégralité, nous avons fait le choix de présenter une analyse synthétique des principaux points abordés.
Le combat contre la vie chère est cyclique aux Antilles depuis le début de la période post esclavagiste. La toute première révolte autour de cette problématique en Martinique remonte à 1910 ! Malgré les promesses portées par la départementalisation en 1946, il y a toujours eu un fossé entre la France et ses « outremers ». 2009, 2021, 2024… Il y a eu plusieurs mouvements de protestation ces dernières années.
Dans les discussions lancées pour résoudre cette dernière crise, 28 points ont été identifiés. Les représentants de la grande distribution en ont amené 26. Comme par hasard, l’accord qui en est sorti a porté sur ces 26 points-là, laissant de côté les propositions du RPPRAC. Ceux qui ont signé se gargarisent, mais l’accord final repose bien sur les bases voulues par de la grande distribution [un protocole d’accord contre la vie chère a été trouvé le 16 octobre 2024, mais sans le RPPRAC, ndlr].
Le RPPRAC a exigé que les tables rondes soient filmées, afin que le peuple soit au courant de ce qui s’y trame. Au départ, le préfet ne voulait pas, prétextant que les discussions seraient trop techniques pour un public non averti. Finalement cette revendication a été prise en compte et le public a pu suivre les discussions et constater qu’il existe une proximité entre des élus et les acteurs de la grande distribution. Ça a choqué beaucoup de gens.
Ils ont mis en place un système de péréquation pour récupérer leurs marges : ils ont baissé les prix sur une famille de produits, notamment alimentaires, mais ont répercuté cette baisse sur le non alimentaire. On arrive à des augmentations colossales sur ces produits non alimentaires, comme les pièces automobiles.
Il a fallu que ce soit un journaliste de Libération qui dise qu’il y avait un problème avec le groupe Bernard Hayot [1] pour que les choses commencent à bouger et que Manuel Valls, ministre des Outre-mer, s’emparent du sujet, lui qui n’avait rien fait quand il était premier ministre.
Les mêmes acteurs de la grande distribution contrôlent depuis la production en France jusqu’à la logistique et au stockage. Et à chaque fois, ils prennent des marges. Un exemple : un pack d’eau Cristaline coûte en France 3 €, contre 11 en Martinique.
En Martinique, comme ailleurs, le mouvement se poursuit. Il y a ce projet de loi contre la vie chère dans les outremers [il doit être présenté par Manuel Valls en Conseil des ministres début juillet, ndlr]. Mais on est habitué à ce qu’on nous propose des mesures « light » qui disparaissent au bout de deux mois. En 2009, ils nous ont fait le coup avec un observatoire des prix qui n’a pas tenu deux mois avant qu’on se retrouve avec une inflation pas possible.
Une vraie continuité territoriale, ce serait d’avoir accès aux mêmes droits, aux mêmes services qui existent dans le territoire hexagonal que dans tous les territoires où la France a planté son drapeau. Or, les ultramarins sont floués.
Les outremers sont toujours sous dotés par rapport aux Corses ! On ne les blâme pas, ils se battent pour obtenir des choses, mais on voit bien que les outremers, malgré leur densité de population supérieure, sont laissés pour compte.
Aujourd’hui, par exemple, on nous vend Ladom – l’Agence de l’Outre-mer pour la mobilité – qui doit permettre à des jeunes de pouvoir venir étudier en France. Au début, ils n’avaient droit qu’à un billet aller… Mais les billets d’avion entre les Antilles et la « métropole » coûte très cher. Donc en fait, on dépouille nos territoires de leur jeunesse, qu’on oblige à vivre en exil.
Autre gros problème dans la continuité territoriale : la santé. Comme l’hôpital est exsangue chez nous, il faut venir se soigner dans l’Hexagone. Mais le billet est à notre charge et on n’a même pas droit à un accompagnant !
Il s’agit donc aussi de dénoncer le manque d’investissements aux Antilles, ce qui nous oblige à partir alors qu’on voudrait faire tant de choses sur nos terres. Quand on voit tout l’argent qu’on rapporte à l’État français ! Il faut compter sur des taxes, comme l’octroi de mer [2], qui pourrissent la vie à bon nombre et empêchent les élus de s’émanciper et de dire ce qu’ils souhaitent pour leur territoire. Toutes ces sommes pourraient être réinvesties dans nos territoires, mais elles sont séquestrées.
Rodrigue Petitot a incarné cette répression, mais d’autres de ses camarades ont aussi vécu des arrestations, des perquisitions brutales par les gendarmes ou les policiers. Ça a été très dur. Rodrigue Petitot n’en a d’ailleurs pas fini avec la Justice. Le préfet notamment a porté plainte pour violation de propriété et violences verbales contre lui et deux autres personnes. Alors que les vidéos montrent le contraire ! Il y a eu une autre plainte déposée par des élus quand il a parlé de les attaquer sur les réseaux sociaux. Cela a été interprété comme une menace. C’est la réponse du pouvoir contre ceux qui protestent.
Le RPPRAC est attaqué de toutes parts, mais aussi toutes celles et ceux qui ont été sur les barrages ou qui se sont exposés sur les réseaux sociaux. Tik tok, ça a des avantages, mais aussi l’inconvénient de pouvoir identifier facilement les militants !

Pour nous, il y a une vraie nécessité d’évolution statutaire du territoire. En Matnik, on a déjà une certaine autonomie. On peut promulguer nos lois sur notre territoire, mais avec l’aval du gouvernement français. On l’a vu lorsque Serge Letchimy, président du Conseil exécutif de la Martinique, a proposé une loi pour reconnaître le créole comme langue officielle de la République. Cette loi a été déboutée.
Quel respect a le gouvernement de notre statut et y a-t-il une volonté d’évoluer sur le plan statutaire ? À l’heure qu’il est, beaucoup d’entre nous se posent la question. Est-ce que nous devons rester une collectivité territoriale ou évoluer vers l’indépendance ? Mais nous avons conscience qu’on ne pourra pas quémander cette indépendance. Il faudra l’arracher. Ça, c’est du temps long. Il faut déjà travailler sur notre souveraineté alimentaire, économique, politique…
Le RPPRAC ne se focalise pas pour l’heure sur cette question-là, même si elle est largement débattue au sein de la population. Cette protestation contre la vie chère a fait qu’on a beaucoup parlé de ces questions. De la Zone économique exclusive (ZEE), de l’octroi de mer, du pillage de nos ressources… Autant de sujets qui sont remontés dans le débat public, pour dire que, finalement, on rapporte beaucoup plus à la France qu’elle ne nous donne. Donc, on se demande où est notre intérêt. Surtout avec la répression barbare que l’on subit, ces militants jetés en prison, etc.
Le comportement de la France fait que nous, confettis de l’Empire, continuons à subir des actes coloniaux qui n’ont plus lieu d’être. Il faut que la décolonisation puisse se faire pour la Kanaky, la Matnik, la Gwadloup, la Guyane, Mayotte… La France y a commis des crimes qu’elle n’a jamais réparés, il est temps que cela cesse. Il faut décoloniser !
Mais il ne faut pas que cela parte dans un conflit interminable avec la France. Nous prenons le cas d’Haïti, que la France a endetté après l’indépendance pour l’empêcher de se développer. Cette histoire peut se répéter pour les Antilles. C’est autour d’une table que les choses doivent se négocier. Mais d’abord, il faut que la France cesse ses pratiques d’un autre âge.
Propos recueillis par Georges Franco
[1] « Vie chère aux Antilles : Le groupe Hayot rattrapé par ses profits suspects » (Libération, 10/01/2025). Le groupe Bernard Hayot, propriété d’une famille de békés, possède nombre d’enseignes dans les Antilles (Carrefour, Mr. Bricolage, Gamm Vert, Decathlon…), mais aussi dans les autres territoires ultramarins français.
[2] Taxe créée sous l’Ancien régime et aujourd’hui encore appliquée sur les marchandises et biens importés de la « métropole » à certaines collectivités d’Outre-mer : Martinique, Guadeloupe, Guyane, Mayotte, La Réunion.