
L’extradition par l’armée française du président Andry Rajoelina le 12 octobre en plein soulèvement de la jeunesse malgache est venue nous rappeler que l’emprise française est encore une réalité dans la Grande Île. Éclairage, d’hier et d’aujourd’hui.
« On a besoin d’eau, on a besoin d’électricité ! Les entrepreneurs n’en peuvent plus ! Les étudiants n’arrivent plus à vraiment étudier ! On en a marre ! On veut apprendre comme les enfants de ces putains de dirigeants ! » Ce cri du cœur est celui d’un jeune Malgache de 28 ans, ingénieur agronome, dans les premiers jours des manifestations à Antananarivo. Il traduit l’exaspération de la jeunesse de Madagascar, confrontée au manque d’eau potable et à des coupures de courant incessantes. Cette Gen Z, comme on l’a surnommée, s’est révoltée à partir du 25 septembre. En trois semaines, elle a gagné le soutien – ou la neutralité – de l’armée et réussi à faire partir le président Andry Rajoelina, en même temps que d’autres hauts responsables.
Rappelons-le, Madagascar est située dans l’océan Indien, au cœur d’une zone où la France a de nombreux intérêts [1] – à commencer par deux départements d’Outre-Mer, La Réunion et Mayotte. Grâce aux îles Éparses, dont la possession est contestée (et contestable), elle dispose d’une zone économique exclusive (ZEE) qui représente près de la moitié du canal du Mozambique et qui participe à faire d’elle la seconde puissance maritime mondiale.
Avec 80 % de sa population vivant sous le seuil de pauvreté (le pays est classé au cinquième rang des pays ayant le plus fort taux de pauvreté dans le monde, selon la Banque Mondiale), Madagascar va de crise en crise depuis son indépendance, en 1960. Sans déplorer de guerre sur son sol, le pays ne cesse pourtant de s’appauvrir. La France contribuerait-elle à plomber Madagascar ? Rembobinons.
En 1972, première crise. Sous la pression de la jeunesse, le président Philibert Tsiranana est contraint à la démission. Pendant ces douze premières années d’indépendance, le pays était resté sous influence française et ne s’était pas libéré des injustices d’une société coloniale.
En 1991, seconde crise. Une « Grande marche de la liberté » réunit plusieurs centaines de milliers de participant·e·s qui réclament la démission du président Didier Ratsiraka, « l’Amiral rouge » comme on le surnomme. Planification socialiste, « malgachisation » de la société et de l’enseignement, retrait de la zone Franc ont considérablement appauvri le pays. La répression fait plus d’une centaine de morts. Ratsiraka s’exile… à Paris. Il réussira à revenir au pouvoir et mènera alors une politique libérale, tandis que la France reprend de l’influence sur le pays.
En 2002, nouvelle crise, électorale cette fois. Marc Ravalomanana se présente contre Ratsiraka. C’est un homme neuf : jeune, entrepreneur actif, bon communiquant. Il gagne les élections, mais Ratsiraka conteste et s’accroche. Les troubles qui s’ensuivent durent six mois. La France ne se résoudra à reconnaître le résultat des urnes qu’après que les États-Unis l’ont fait. Le nouveau chef de l’État entreprend de moderniser la Grande Île et ses premières années de mandat suscitent beaucoup d’espoir. Il ouvre le pays à d’autres partenaires que la France, favorise l’emploi de la langue anglaise. Mais peu à peu, il exerce un pouvoir de plus en plus autoritaire et à son propre profit. Il perd la confiance de la population et Paris va s’employer à le contrer.
En 2009, le jeune Andry Rajoelina, soutenu en sous-main par la France et appuyé par quelques militaires dissidents, réussit un coup d’État. N’ayant pas l’âge légal pour assurer la présidence, il se fait nommer président de la Haute autorité de la transition (HAT). C’est le président français Nicolas Sarkozy qui va l’aider à gagner en légitimité : en 2011, il le reçoit à l’Élysée comme un véritable chef d’État. Aux élections suivantes, Rajoelina réussit à faire élire son ministre des Finances. Lui-même s’installe en France… et ne dévoile à personne qu’il obtient la nationalité française ! En 2018, Rajoelina est élu président en bonne et due forme, puis réélu en 2023. Mais la contestation à son encontre monte, en particulier lorsque sa double nationalité est connue – selon la loi, le président doit être exclusivement de nationalité malgache.
En 2025, la révolte de la jeunesse malgache amène donc Rajoelina à quitter le pays. C’est Emmanuel Macron qui le fait exfiltrer par l’armée française, lui permettant ainsi d’échapper à la justice de son pays [2]. Quelques jours plus tard, l’ambassadeur de France est présent à l’investiture du nouveau « président de la Refondation de la République », le colonel Michaël Randrianirina… Les affaires sont les affaires.
Le bilan de la période Rajoelina est dramatique. De 2009 à 2025, la population n’a cessé de s’appauvrir, l’insécurité touche désormais les villes comme les campagnes, la société est gangrenée par la corruption. Le pouvoir est entre les mains d’un clan. L’oppression est telle qu’il était pour ainsi dire interdit de prononcer le nom de Mamy Ravatomanga, puissant homme d’affaires multi-milliardaire et proche de Rajoelina. Ravatomanga est même le créateur d’une académie de formation en sécurité (la Madagascar Security Academy) accusée par les manifestants de former des milices pro-régime et dirigée par un Français, l’ancien officier de gendarmerie Bruno Lemasson…
Pendant ces 65 années d’indépendance, la France a donc bien veillé à conserver l’île sous son influence.
Les relations de la France à Madagascar ne se jouent pas que sur le plan politique, mais aussi sur un plan social et culturel. Le malgache et le français sont les deux langues officielles du pays. Le premier est parlé par tous les Malgaches dans leur vie quotidienne. Le second, par contre, est réservé à une élite : seuls 6 % de la population le maîtrisent réellement. Et pourtant, l’affichage et les publicités dans les rues sont majoritairement écrits en français… Ainsi l’utilisation de la langue française est un marqueur social important qui va favoriser l’entre-soi de la classe dirigeante.
La France soutient l’accès à la langue et à la culture françaises. Le réseau des institutions est remarquablement dense : l’Institut français de Madagascar (IFM), 28 Alliances françaises et aussi 25 établissements scolaires homologués. Ces derniers offrent une éducation conforme aux standards français, ce qui facilite l’intégration de familles françaises et aussi donne des chances aux enfants de familles aisées malgaches de poursuivre leurs études supérieures en France.
Ces institutions culturelles soutenues par la France bénéficient majoritairement à deux groupes sociaux : la classe malgache dominante et les 35 000 à 40 000 Français installés dans l’île.
Voyons maintenant les relations économiques. La France est le principal pays investisseur à Madagascar. Actuellement, environ 300 entreprises à capitaux français y sont implantées. Elles opèrent dans divers secteurs comme les hydrocarbures, l’agro-industrie, le textile, les télécommunications, la distribution… C’est ce qu’a indiqué le 14 juillet dernier Arnaud Guillois, ambassadeur de France à Madagascar. Qui précise également que neuf entreprises du CAC 40 sont actives sur le territoire : aux côtés des incontournables TotalEnergies et Orange, on retrouve Air Liquide, Colas (Bouygues), Lafarge-Holcim, BFV-Société Générale, Sogea-Satom (Vinci), Canal+ (Vivendi), Schneider Electric (bureau de représentation), Ibis et Novotel (groupe Accor pour les deux).
Malheureusement, les entreprises françaises ne font pas exception au climat de malversation généralisée. En 2022, trois d’entre elles – Colas, ADP et Bouygues – ont été sanctionnées par la Banque mondiale [3]. Il leur est reproché des pratiques collusoires et frauduleuses dans le cadre d’un contrat de rénovation et d’exploitation des deux plus grands aéroports du pays.
Chantier emblématique : celui du téléphérique qui doit relier le cœur d’Antananarivo (Anosy) au lycée français (Ambatobe). Il est financé par deux prêts de la France pour un coût de 152 millions d’euros et sa construction est confiée à la société Colas. Le téléphérique aurait dû être opérationnel dès juin 2024, mais à ce jour, il n’a fonctionné que quelques mois, à raison de quatre heures par jour ! Sans compter que le billet est à un prix prohibitif pour la grande majorité de la population. On ne s’étonnera donc pas si le récent mouvement de contestation a interrompu plusieurs fois ce téléphérique auquel la population estime ne pas avoir été associée. On peut par ailleurs s’interroger sur l’avenir d’un tel équipement quand on voit les carences de la distribution d’électricité par la Jirama, la société nationale en charge de la distribution de l’eau et de l’électricité.
En avril dernier, la visite d’Emmanuel Macron à Madagascar fut « l’occasion de formaliser plusieurs engagements entre les deux États, témoignant de la vitalité du partenariat franco-malgache pour un développement durable, inclusif et équitable de la Grande Île » (site web de l’Agence française de développement, 23/04/2025). Ont été annoncées des signatures de partenariat dans les secteurs de l’éducation, l’agriculture, la santé ou même la gouvernance, mais on peut s’interroger sur l’efficacité de ces « partenariats ». De fait, ils fonctionnent en mode « retour à l’envoyeur » : la France investit, le projet est confié à une entreprise française et l’argent revient en France. Si le projet n’est pas rentable, si la corruption avale les bénéfices, c’est Madagascar qui s’endette et s’appauvrit. La coopération bilatérale tourne alors à une politique de développement du sous-développement [4] !

Lors des manifestations de la Gen Z, on a pu voir des slogans hostiles à la France. Ces jeunes, et toutes celles et ceux qui les soutiennent, souhaitent que leur pays accède enfin à une véritable indépendance, sans ingérence extérieure… et surtout sans l’ingérence de l’ancienne puissance coloniale. On comprend donc leur colère lorsqu’Emmanuel Macron a pris la décision d’exfiltrer un Rajoelina en grande difficulté, lui permettant ainsi de ne pas avoir de comptes à rendre au peuple malgache. L’intérêt commun des peuples français et malgaches est bien le même : construire enfin une relation de pleine égalité entre les deux pays, débarrassée de toute velléité coloniale.
Danielle Olgiati-Trocmé
[1] « Macron en force sur l’Indopacifique », Billets d’Afrique n°349 (été 2025).
[3] « ADP, Bouygues et Colas sanctionnés par la Banque mondiale pour pratiques frauduleuses », Le Monde (14/01/2022).
[4] À écouter : le chercheur Thierry Vircoulon dans l’émission Cultures monde du 28/10/2025 sur France culture, « Madagascar : “besoin de lumière, besoin d’eau” ».