Survie

Banane amère au Cameroun

La Compagnie fruitière sur la sellette

(mis en ligne le 21 janvier 2026) - Benoît Godin

Des ONG mettent en demeure la Compagnie fruitière, géant français de la banane, de faire cesser les atteintes aux droits humains et à l’environnement de sa principale filiale camerounaise, PHP.

Et de deux ! Après TotalEnergies, visé par une plainte concernant son méga-projet pétrolier en Ouganda [1], c’est la seconde fois que la loi sur le devoir de vigilance [2], adoptée en 2017, est mobilisée pour mettre en cause les agissements d’un grand groupe français sur le continent africain. Cette fois-ci, c’est la Compagnie fruitière qui est sur la sellette : le 9 décembre, Transparency International (TI) Cameroun, le secrétariat international de cette même organisation, ActionAid France et Intérêt à agir ont mis en demeure la multinationale pour « manquement à son devoir de vigilance sur les risques de violation des droits humains et les atteintes à l’environnement résultant de l’activité de sa filiale camerounaise » (communiqué de presse, 10/12).
Véritable héritière de l’époque coloniale (elle a été fondée en 1938), la multinationale, dont le siège est basé à Marseille, se veut discrète, mais c’est un géant sur le marché des fruits : leader de la distribution de fruits en Europe, mais aussi première entreprise productrice en Afrique. Son produit vedette : la banane, le fruit le plus consommé au monde. Elle en met 800 000 tonnes sur le marché chaque année selon ses propres chiffres.

Société bananière

Au Cameroun, l’un des plus gros pays producteurs d’Afrique avec la Côte d’Ivoire et le Ghana, elle représente désormais plus de 80 % des exportations annuelles de bananes. Et ce d’abord grâce à sa principale filiale locale, la société Plantations du Haut-Penja (PHP) : plus de 150 000 tonnes de bananes exportées en 2024. Premier employeur privé du pays avec quelque 6000 salariés, PHP possède l’essentiel de ses plantations dans les localités de Njombe-Penja et Loum, dans la région du Littoral, dans l’ouest du pays, où elle est une institution incontournable… mais pas forcément bénéfique donc.
Les quatre ONG, qui ont mené plusieurs enquêtes sur place (dont la dernière en septembre), pointent des pratiques scandaleuses. Et d’abord vis-à-vis des propres employés de PHP : multiplication illégale des contrats courts, journées de travail trop longues (jusqu’à 15 heures), salaires très insuffisants les obligeant à recourir régulièrement à des prêts pour subvenir à leurs besoins de base ou encore licenciements abusifs.
Sans compter l’exposition, sans réelles mesures de protection, à des produits hautement toxiques, dont plusieurs sont interdits en Europe (comme le Viking 240 SL, classé « très dangereux » par l’Organisation mondiale de la santé). Les mêmes produits empoisonnent aussi les riverain·e·s : épandages aériens et déversement d’eaux usées non traitées dans les villages semblent courants.

Corruption endémique

Les ONG demandent également à la Compagnie fruitière, et c’est une première dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance, de prendre des mesures contre la corruption. Un « risque endémique » selon elles, qui doit donc être pris en compte et prévenu. De fait, on le sait, le phénomène est généralisé dans le Cameroun de Paul Biya : en 2024, selon l’indice de perception de la corruption publié par TI, le pays se classait 140e sur 180 avec la triste note de 26 sur 100. Une situation qui « renforce le sentiment de vulnérabilité de la population face aux incidences négatives attribuées aux activités de la PHP » (dossier de presse, 10/12).
Ce n’est pas la première fois que la Compagnie fruitière et sa filiale sont dans le collimateur d’organisations de défense de l’environnement et des droits humains. En 2009, Oxfam France et CCFD-Terre Solidaire avaient déjà dénoncé nombre de leurs pratiques. Puis en 2014, TI Cameroun, déjà, avait publié un rapport entièrement consacré à PHP, alertant sur une « multiplication d’actes de violation des droits de l’homme ». Plus de dix ans après, les choses ne semblent donc guère s’être améliorées du côté de Njombe-Penja et Loum, malgré l’adoption d’un plan de vigilance (revu en 2025) et la mise en place de nombreux partenariats et certifications (WWF, Fairtrade, Rainforest Alliance…) censés garantir une gestion exemplaire. « Des outils généraux sans lien clair avec les risques identifiés, ni avec les réalités documentées sur le terrain », répondent les ONG.
La Compagnie fruitière a désormais trois mois pour faire mieux. Sans quoi, le président de TI Cameroun nous l’a confirmé, son organisation et les autres sont prêtes à passer de la mise en demeure à la saisie des tribunaux.

Benoît Godin

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[1Plainte à laquelle Survie est associée. À (re)lire dans Billets d’Afrique : « Total, rendez-vous au tribunal » (n°288, été 2019) et « Total au tribunal, acte 2 » (n°329, été 2023). Tous nos articles passés sont à retrouver sur le web : https://survie.org/decolonisons/

[2Ce texte impose aux multinationales basées en France d’identifier les risques et de prévenir les violations des droits humains qui résultent des activités de leurs filiales, et ce quel que soit le pays. Des obligations transposées dans le droit européen en 2024, mais largement revues à la baisse avant même leur application par la loi Omnibus, votée par le Parlement européen le 13 novembre.

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